Haram : des prescriptions qui ne sont pas qu’alimentaires

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Haram pour le néophyte fait penser à harem ! C’est un mot que j’entends beaucoup depuis trois mois que je suis à Mayotte. Il signifie illicite, interdit, c’est une prescription religieuse que le fidèle doit suivre sans que l’abandon de la chose ne soit dicté par la peur ou la timidité et son contraire est halal. Haram est parfois traduit par péché, ou par tabou. Il y a d’autres choses qui sont déclarées makruh (blâmables, licites mais répugnants). Toutes ces interdictions formelles ou informelles proviennent de la Charica (la loi musulmane déduite  des sourates du Coran et de la tradition du Prophète -la Sounna) qui est analysée de façons différentes (rigoriste, libérale, exégétique) selon les écoles de droit musulman sunnite, chiite, kharedjiite, alaouite ou druze. Beaucoup de ces prescriptions par ailleurs se retrouvent dans les trois traditions religieuses monothéistes qui apparaissent dans l’Ancien Testament (en particulier dans le Lévitique et le Deutéronome) et sur lequel se sont basés le Coran et la Tora. Certaines ne se pratiquent plus certaines sont encore vivaces

M’ont été déclarés haram à Mayotte par des musulman(e)s d’origine mahoraise, comorienne, sénégalaise, malgache, togolaise et congolaise au cours de discussions formelles ou informelles les actes suivants qui touchent à l’alimentation mais aussi à la sphère intime et aux relations sociales:

  • boire de l’alcool (à base de blé, de coco, d’orge, de datte, de canne, etc) donc  pas de rhum, pas de vin, pas de whisky, pas de bière, même sans alcool, pas de cidre) et pourtant je lis ici que l’islam n’interdit pas l’alcool mais l’ivresse
  • manger du porc, du sanglier, (mammifères ayant le sabot fendu)
  • fumer du tabac : une cigarette, un cigare, un joint, la chicha (le narguilé pour fumer du tabamel, mélange de tabac, mélasse et pulpe e fruits), utiliser des drogues
  • mettre du vin, du vinaigre dans une préparation culinaire (pas de boeuf bourguignon, pas de moules marinières au vin blanc, pas de bananes flambées)
  • pratiquer le cunnilingus, la fellation, la sodomie, monter un homme pour une femme quand on fait l’amour alors que le mari peut adopter avec ses épouses toutes les postures qu’il juge bonnes, en vertu du verset 223 de la Sourate II : « Vos femmes sont votre champ. Cultivez-le toutes les fois qu’il vous plaira. »
  • voler
  • faire l’amour en dehors du mariage : la zina ! (lire ici sur les rapports sexuels illicites) d’où la nécessité de faire légitimer toute union par un contrat de mariage nikah entre le futur mari et le tuteur matrimonial de l’épouse (le wali ) avec la présence de deux témoins devant un cadi moyennant versement d’une dot plus ou moins importante
  • manger du sang (pas de boudin, pas de canard au sang)
  • manger du crabe, du homard, des palourdes, des huîtres, des moules, des coquilles saint-jacques, calamars, seiche, poulpe (pieuvre) (animaux aquatiques qui n’ont pas au moins une nageoire et une écaille que l’on peut facilement détacher)
  • manger des oiseaux comme le pigeon, le ramier, la grive, la caille et consommer leurs oeufs (animaux non domestiques comme la poule)
  • consommer toute nourriture ou aliment pendant la journée lors du mois de Ramadam
  • manger du chien, du chat (animaux domestiques)
  • manger un animal qui n’a pas été égorgé rituellement et vidé de son sang tourné vers la qibla, la Mecque en répétant les paroles rituelles (Bismillah Allaou Akbar)

A bien y regarder un musulman pieux qui suit au pied de la lettre les préceptes de l’islam, notamment en matière alimentaire, est plus difficile à contenter qu’un végan ou un végétarien qui doit lui aussi en permanence consulter les étiquettes pour savoir les ingrédients des produits qu’ils souhaitent consommer ! Chacun peut outre ces préconisations alimentaires religieuses se forger ses propres interdits au cours de sa vie en fonction de ses goûts et ses dégoûts individuels et de ses allergies. On peut aussi se créer de nouveaux interdits et annuler les autres. On est aussi le fruit d’interdits communautaires, de traditions familiales dont on n’est même pas conscient..

Je me souviens que jusqu’en 1966 les catholiques ne mangeaient pas de viande le vendredi et que le vendredi dans les cantines des collèges et des lycées on ne trouvait que du poisson. Je sais qu’au brésil les femmes ne font pas l’amour le vendredi saint et que désormais cette interdiction de manger de la viande ne subsiste que pour le vendredi saint et le mercredi des cendres. Entre Carême (jours maigres) et Charnange (jours gras) les habitudes ont varié et varient encore, chacun aménageant les préceptes a sa sauce.J’ai ‘ailleurs évoqué ce sujet en relation au Père Labat en Guadeloupe.

Et jusqu’à nos jours les nombreuses dénominations religieuses qui caractérisent la Guadeloupe font que nous avons nous aussi des actions qui sont haram par extension si on reprend la sémantique musulmane.

Par exemple une personne pieuse fera des accras au giromon ou aux carottes en période de carème, considérant la morue ou les lambis, voire les crevettes, trop gras pour le jeûne ! Le vendredi est toujours aux Antilles le jour du poisson !

Le sang constitutif du boudin commence à se diversifier. On propose des boudins désormais avec du sang de volaille ou de boeuf au lieu du sang de porc traditionnel. ou des boudins sans sang comme du boudin au crabe, aux lambis et même des boudins légumiers. Cela a l’air anecdotique et on pourrait même louer cette diversification qui plaît aux touristes et aux végétariens.

Néanmoins on sait que les Témoins de Jéovah qui sont bien implantés ne mangent pas de boudin et refusent certaines charcuteries où le sang est présent. Il s’agit donc d’une prescription alimentaire.

Les Adventistes du Septième Jour respectent eux aussi scrupuleusement les préconisations de l’Ancien Testament. Les consignes alimentaires vont du porc al’alcool et au tabac  qui sont eux aussi haram.

Si je prends mon propre exemple, moi qui ai été élevé dans un environnement catholique mais qui depuis plus de 50 ans est athée, je ne mange pas de papaye depuis le jour en 1987  au Brésil où j’ai eu une diarrhée phénoménale après avoir bu plus que de coutume et mangé de la papaye. Hier encore au marché je voulais en acheter car quelqu’un m’a fait goûter au travail de la papaye et j’ai bien aimé mais quand je me suis retrouvé face à face avec la papaye les images de ma chambre maculée de fiente me sont revenues et je me suis abstenu. Pourtant l’incident doit dater de presque 30 ans.

Cela me rappelle que mon père ne mangeait jamais d’ananas le soir et que pendant longtemps je l’ai suivi. Il disait que si on mangeait de l’ananas le soir on se réveillerait le lendemain avec une tête d’ananas.

Ma mère elle n’a jamais aimé les gombos alors que moi je les adore.

Je ne mangeais pas non plus de langue de boeuf jusqu’au jour où juré ans un concours e gastronomie où s’affrontaient une vingtaine de bistros à Salvador au Brésil je me suis vu attribuer la dégustation de cette langue de boeuf et je dois dire que j’ai été agréablement surpris. Je sais que c’est bon, bien cuisiné, mais je répugne à préparer ce plat, à cause de l’aspect initial de la chose, une langue.

Etant globe-trotter j’ai plaisir à goûter des choses différentes qui sont mainstream ans la culture étrangère. Aux Antilles dés l’enfance j’ai été initié au colombo, aux dombrés, aux haricots rouges, aux bananes plantain, à la morue, aux avocats et aux gombos, aux poyos et au dachine, au fruit à pain et au corossol, au titiris et aux orphies, aux crabes aux ouassous et au sorbet coco. Mais jamais je n’ai goûté à une tortue, ni à une mangouste, ni a un raccoon  ni à un guimbo (une chauve souris). Je le regrette ! Je me souviens tout petit en train de chasser des grives ou des ramiers mais je ne me souviens pas en avoir goûté. Et jamais je n’ai avalé ni sauterelles ni fourmis volantes, me contentant de lambis. Il me reste encore quelques années j’espère pour me rattraper !

Par exemple aux USA j’avais plaisir à manger du sirop d’érable sur mes pancakes ou mes french toast, j’aimais manger le grits and eggs (fait à base de semoule de maïs) et boire de la tequila sunrise et du southern comfort. En Hollande j’ai acquis le goût de mélanger fromage et confiture, boire du lait froid, boire le jonge geniever et la bière, la sauce saté, et la sauce soja indonésienne Conimex.

Le Brésil m’a initié aux palourdes, au jus d’avocat au lait, au jus d’avocat au citron, à la maniçoba (feuilles de manioc pilées et viandes diverses) m’a réhabilité au poisson dont je détestais auparavant ne serait ce que l’odeur, m’a ouvert à la jaque (j’ai goûté), le serpent (j’ai goûté), le xinxim de bofe (poumons et crevettes séchées)(j’ai goûté), le sarapatel, ma première victoire lors d’un mariage (à base d’abats: foie, coeur, poumon, le tout appelé fissura de porco, sang de cochon) mais je n’ai toujours pas adopté les gésiers de poulet (qui pourtant font les délices des gens mais moi cela m’écoeure malgré plusieurs tentatives  où je les assaisonnais d’une tonne de piment et que je les ingurgitais pour les recouvrir aussitôt de 66 gorgées de bière). Le foie ça va mais le coeur, les reins, les amourettes, oh la la , il faut vraiment que je sois dans l’ambiance, que je voie que tout le monde en mange, que mon désir de m’intégrer soit plus fort que ma révulsion naturelle et que l’action se passe dans un cercle privé qui me garantit l’authenticité du plat. Les acarajés, les abaras, les pamonhas tout cela m’a été inculqué et m’a permis de mieux appréhender la cuisine antillaise car en fait nous avions à certains moments éloignés de nos histoires ces recettes à un état embryonnaire voire plus avancé. Quand je mange une maniçoba je pense au calalou antillais ou au mataba mahorais. quand je mange des bolinhos de bacalhau ou des acaragés je pense à mes accras locaux. Quand je mangeais de la farine de manioc je pensais comment je la dégustais tout petit aux Antilles avec du sucre de canne et j’ai vu ici à Mayotte une congolaise faire la même chose. J’ai failli manger du tatou au Brésil, c’est primitif, je sais, c’est illégal, je sais, c’est anti-écologique, je sais, je le sais cent, mille fois, mais je sais aussi par ceux qui en ont mangé que c’est délicieux. Idem pour la tortue ! J’ai l’impression que cela fait partie e mes gènes ! Et parfois je me plais à rêver que je croque de la bonne chair d’oiseau diablotin comme du temps de la Guadeloupe d’antan du Père Labat. Bien meilleur que que le canard ! Et chaque fois que je buvais une caipirinha ou une caipiroska c’était au rhum et non à la cachaça que j’étais ramené, au planteur, au ti punch. J’ai une ou eux fois mangé une moqueca de noix e cajou verte et c’était phénoménal. et je pourrais continuer inlassablement sur les nombreuses re-découvertes culinaires qu’il m’a fallu intégrer à mon alimentation au cours des 30 dernières années où j’ai vécu sous influence brésilienne. Depuis que je suis à Mayotte en terre musulmane les tabous alimentaires étant ce qu’ils sont beaucoup des produits que j’aime souffrent de haram caractérisé : puisque nous sommes en république française laïque et indivisible les produits dits haram ne peuvent être totalement éliminés mais les conditions de ravitaillement et les prix élevés contribuent à la rareté ou chèreté des fruits de mer, porc, alcool, il faut donc être créatif. J’ai goûté à l’aloé vera, je me suis rabattu vers les feuilles de toutes sortes, les brèdes, vestiges de la cuisine malgache, j’apprécie les salades, les différents achards qui deviennent presque part de ma cuisine, j’utilise désormais le curcuma et le piment bien plus qu’autrefois, la banane verte, le fruit à pain. J’aimerai goûter au tangue (Tenrec ecaudatus) , une sorte de hérisson réunionnais même si je sais que son origine est malgache et comorienne. Ah un bon civet de tangue et je risque même de proférer un doux jésus marie joseph de béatitude bien que la chose soit haram ! ah un bon civet tortue  à la congolaise, oh mygosh!!

Ne pensez pas que je plaisante je suis damn serious !Regardez par exemple l’ouvrage The culinary Herpetologist de Ernest E. Liner. C’est un livre de cuisine un peu spécial, je le concède, qui traite de la gastronomie appliquée à l’herpétologie, ou erpétologie, terme qui qualifie la science spécialisée de la zoologie qui étudie l’herpétofaune, c’est à dire les reptiles (les serpents, les lézards, les tortues, les crocodiles) et les amphibiens (les grenouilles, les crapauds, les salamandres, les tritons). Le spécialiste est alors désigné comme un herpétologue (terme le plus vieux) ou herpétologiste (terme le plus utilisé de nos jours). Eh bien,  dans cet ouvrage que vous pouvez trouver sulfureux et que probablement certains censeurs qualifieraient de haram on propose plus de 900 recettes touchant les reptiles et amphibiens ci-dessus cités et en particulier 281 touchant les tortues. J’ai relevé au hasard cream tortoise steak, green turtle steaks, turtle with cream sauce, turtle cacciatore, turtle scallopini, turtle à la king. Je signale pour les censeurs éventuels toujours prompts à se faire harpies que la viande de tortue peut être élaborée dans des élevages, spécialement le cas des soft-shell turtles. Certes je sais qu’à Mayotte il ya es tortues qui passent vite fait dans la marmite et sont aussi vite avalés et que c’est une tradition millénaire ici malgré les interdictions internationales.

Lire plus: https://www.aquaportail.com/definition-9294-herpetologie.html

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Je n’ai qu’un tabou, il n’est pas religieux  puisque je n’ai pas de religion : je ne mangerai pas mon prochain. En cas de faim intense je peux manger n’importe quoi (je n’irai sans doute pas jusqu’à m’alimenter de mes propres rejets, urine et excréments, mais je ne jure de rien, car selon moi nécessité fait loi et certains événements nous ont enseigné que l’homme peut dans certaines conditions insoutenables s’alimenter de n’importe quoi) je ne me crois pas anthropophage mais je ne peux jurer qu’en cas de nécessité absolue il me soit impossible de dépasser mon aversion à manger de l’humain. Je n’ai en tout cas aucune limitation spirituelle qui m’en empêche !

Mon dieu alimentaire préféré, ne vous en déplaise c’est ichtus, le poisson. et non ICHTUS, initiales en grec de Iesous Christos Theou Uios Sofer (Jesus Christ fils du Dieu Sauveur)

Mariage mahorais: épisode 2 

À la mosquée anjouanaise de Mtsapéré c’est fête. C’est soirée de mariage. L’assistance est composée presque exclusivement d’hommes. Les femmes qui appartiennent au clan sont confinées en dehors du périmètre dont l’entrée est matérialisée par une arcade de fleurs blanches et sur les allées latérales. Elles sont bien entre 100 et 200. La fiancée, jeune cadre dynamique dans le secteur bancaire âgée de 23 ans, de parents Mahorais, ne fait pas partie  de la fête. Elle est  selon la tradition enfermée  dans une chambre. Mais d’autres disent aussi qu’elle  est discrètement  installée avec les siens dans l’assistance.  Son grand jour sera samedi. On lui apportera l’or, littéralement. J’y serai car Wally, le beau-père du futur marié m’invite. J’essaie de repérer la mère du marié mais je ne vois qu »une ondulation rythmique de salouvas. La cérémonie commence à l’heure dite. 21 heures.

Le marié et  sa suite arrivent dans un pas lent et chaloupé. Parmi les protagonistes je ne reconnais que le beau-père. Le marié c’est évidemment celui qui a l’air d’un sultan. Il a 27 ans, de parents Mahorais, études à la Réunion, puis en métropole, bref c’est lui aussi un jeune cadre qui après avoir touché aux télécommunications  travaille maintenant comme cadre dans la grande distribution à Mayotte. Les chanteurs et tambourinaires sont revêtus  de bonnets rouges. C’est jour de mariage.  Toute la famille élargie de la future épouse est responsable des victuailles. Ce sont parfois des rues entières, sinon des quartiers, qui sont chargés du ravitaillement. On cuit du riz par bassines, du giraumon en pagaille. Le clan de la mariée est aux fourneaux jusqu’à samedi. C’est un va-et-vient permanent pour que la fête de jeudi et celle de samedi soient immémorables, impeccables. Les cartons d’invitations ont été adressés depuis des mois à travers le monde.

Au clan du marié la charge de la dot, l’or qui sera versé samedi pour clore d’un sceau royal cette nouvelle alliance.

J’ai l’impression que l’assistance est toute unie dans un seul élan, nous sommes tous embarqués sur un kwassa kwassa lent mais irrémédiable dans un voyage qui va durer deux heures et demie entrecoupé de chants, de danses, de prières, de discours, de piété, de rires, de boissons ( eau et thé sont distribuées à foison), de nourritures terrestres (des samoussas, des pâtés, des feuilletés de viande, toutes sortes de délicatesses et j’ai moi même goûté entre autres choses à une madeleine, qui je suppose ne se dit pas madeleine en shimaoré).

Un enfant chante ce que je suppose être des versets du Coran en arabe. Puis les officiants se succèdent, de tous âges. La fête se terminera quand un officiant portant capuche, robe et bottes blanches donnera son ite missa est. Moi ce sont les danses qui m’intéressent et les vêtements. Il y a des codes. Tous ceux du premier rang portent des boubous noirs avec des motifs dorés. Certains portent des colliers de jasmin, d’autres des colliers mixtes où règnent les bougainvillées. Ce qui me captive c’est la participation dans cette lente sarabande des cannes que portent fièrement les participants. Beaucoup d’hommes de plus de 50 ans, je ne vois que des peaux noires. Seul un wuzungu m’apparaît dans cette multitude portant lui aussi boubou et bonnet. Il n’est pas musulman. c’est un ami proche de la famille ou du travail. Moi aussi samedi je porterai le bonnet, le fameux koffiah ou keffiah car Wally m’a dit que cela sied bien aux gens de mon âge. Beaucoup d’ hommes âges et étonnamment très peu portent des lunettes. Au fond des allées c’est le royaume des enfants.  Il y a aussi les politiques, les notables, parmi lesquels le sénateur de Mayotte, un Solihi, un conseiller général. Je ne suis pas si perdu que ça puisque au moins trois personnes me reconnaissent et me font un petit signe de reconnaissance. L’un des enfants vient même à ma rencontre et me demande si je filme. Je le prends en photo. C’est un grand comorien, sa mosquée est là bas, la plus haute avec minaret, de M’Tsapéré mais il est là avec d’autres enfants de cette mosquée d’Anjouan pour prêter hommage aux passereaux.

Tout est huilé au quart de tour. Je m’embarque dans cette mélopée extraordinaire.

Vers minuit la suite royale et sa cour passent sous mes fenêtres en donnant l’aubade. Je remarque qu’à sa façon toute personnelle le beau-père nage dans le bonheur. Il danse, c’est un sérère. Ce n’est pas un peul. Il aime plaisanter comme tous les sérères  sur les peuls, leur rappelant en rigolant que ces derniers ont été à une certaine époque leurs esclaves. D’ailleurs un ami sénégalais  à lui un Diouf, un sérère, sera présent samedi, accompagné de son épouse peule, enseignante elle aussi, qu’il nous présente en plaisantant comme son esclave. Certes Wally ne dansera jamais à la mode des Mahorais  la canne levée et le sourire large comme la pleine lune, mais il célèbre ce moment à sa façon, contenue,  tout en discrétion, à la sénégalaise, à la sérère, ondulant chaque millimètre de sa peau bleue comme une vague  de chaleur à l’orée de l’oasis, de droite à gauche, sérieux  comme un Pap Diouf de l’ Olympique de Marseille.

Ce n’est pas à un sérère  qu’on va apprendre à faire la grimace. Ce n’est pas parce que Monsieur ne  va plus en boîte depuis 7 ans qu’il a perdu le sens du rythme. J’ai malgré tout du mal à l »imaginer swinguant, « deitando e  rolando » sur Mory Kanté. 15 ans en Arabie Saoudite vous changent un homme. Jeddah, La Mecque ne sont ni Lagos ni Abuja. Dakar est loin. Mbemba Diebaté est loin. Nagadef ! Je sais qu’en ce jour de pleine réalisation cosmique, les hommes pieux se sentent au paradis. Mais aux portes du paradis ne contemple-t-on pas son propre parcours d’homme. De la terre natale des Sérères à Mayotte, via l’Arabie Saoudite et la métropole. Parcours sinueux mais exemplaire. On doit en ce moment forcément penser à ses racines, à son père, à sa mère, aux siens. Je sens Wally très peu dissert sur sa famille africaine. Jamais il ne parle de soupoukanja, de tchiéboudienne, de mafé. Il s’est mahorisé. Mais sa mère est vivante et il a ses frères et soeurs au Sénégal. Curieusement personne de sa famille n’est venu du Sénégal pour participer à cet événement. Il me dit les appeler au moins une fois par semaine.

La fête ne fait que commencer, qui sait si d’ici samedi soir il ne retrouvera pas ses pas que j’imagine cadencés à la Fela Ransome Kuti ou à la Youssou N’Dour.

Le lendemain matin c’est vendredi 13 octobre et il pleut sur M’Tsapéré. Le marié a eu chaud. Quelle baraka ! Il l’a échappé belle. Dieu n’a pas permis qu’il pleuve, me dit son beau-père avec une assurance désarmante. C’est beau la foi ! Même si je sais que ce n’est qu’une des phases du grand Mariage. Oh je  ne m’inquiète pas pour le marié. Je me doute bien qu’il aura de multiples autres occasions de se faire mouiller !  Pourquoi pas en ce vendredi 13, jour de la femme mahoraise. Ou samedi 14 quand ce sera l’heure de livrer l’or à sa dulcinée. Je serai là pour vivre ce moment d’anthologie, Inch Allah. Non je ne m’inquiète pas pour lui. Car son mariage est déjà fécond. Car il est père d’une petite fille.

Mariage devant la mosquee. Préparatifs.

Depuis la fin de l’après midi de ce jeudi 12 octobre 2017  on s’affaire sur la place de la mosquée anjouanaise de Mtsapere. Pas moins de 500 chaises sont là. Originellement habillées de rouge, la majorité reçoivent des housses blanches, tandis que la première rangée, une centaine de sièges, montre ses housses d’or. Un ruban doré rehausse le dossier des fauteuils revêtus de blanc. La pluie menace. Les nuages sont noirs. Il y a déjà eu deux fausses alertes. Mais on voit chez tous la tranquille assurance, la foi en Allah que la pluie ne  viendra pas gâcher la fete. Sur une estrade au fond de la place à couvert sous le kiosque des éléments blancs et dorés évoquent des trones et des arcades. Un mariage se prepare. Des fleurs blanches aussi sans qu’on sache vraiment si elles sont vraies ou postiches. Faisant face aux fauteuils une estrade au pied de laquelle on pose des pots de plantes vertes.

Au moins 25 personnes travaillent depuis des heures à la mise en place. J’essaie d’identifier qui est le chef d’orchestre. En vain. J’ai bien vu l’imam dire quelque mots avant la prière de 18 heures.

Un homme me demande : « c’est quoi ça? »

L’événement doit être rare. Je réponds. « C’est un mariage Mahorais ». Il me répond. « Mahorais? Mais il n’y a plus de Mahorais ici. Peut être un métis de Mahorais avec un grand comorien, un malgache, un anjouanais, un réunionnais mais il n’y a plus de Mahorais. » Je lui réponds que je sais que la mère est mahoraise ( mais qu’en sais-je vraiment?) et que le beau père est sénégalais. Mais je ne sais rien du père du marie. Ni de la mariée. Je sais qu’au moins une partie de la famille de la mariée est mahoraise car ce sont des membres de son clan qui m’ont parle de la cérémonie. Cette cérémonie n’est qu’une étape du grand mariage Mahorais. J’ai vu entreposées dans l’epicerie du beau-père des tonnes de boissons non alcoolisées. L’homme qui m’a abordé se dit être de mère grand comorienne et de père réunionnais. Les deux sont décédés. Il doit avoir dans les 55 ans.

18h48 sur une petite tribune avec microphone je vois un Coran et l’imam qui vérifie que tout est en place. Devant les invités sur l’estrade un cadre brodé d’or sur fond blanc devant lequel les trônes vont être places. Le plus doré pour le marié au centre, les deux argentés pour ses temoins. De chaque côté de ces trois là cinq fauteuils recouverts de tissu doré ou viendront s’asseoir les plus proches des deux familles. Enfin c’est ma lecture.

Des techniciens s’affairent pour la sonorisation. Des gerbes de fleurs blanches montent sur scène. Des hauts parleurs puissants de marque Behringer sont hisses sur des pieds.

Finalement l’arcade de fleurs est érigée et marque l’entrée du territoire.

Les festivités ne commencent qu’à 21 heures.

Chez Zam Zam, l’épicerie au dessus de laquelle habite la mère du marié et son beau-père Wally l’effervescence est à son comble. Dans la cour la cuisine déborde à tous les étages. Déjà dans les rues à 19 h15 des groupes de vieillards en boubous et bonnets de cérémonie font les cent pas et se rapprochent tranquillement. Le festivités ne commenceront qu’à 21 heures.

Mariage pluvieux mariage heureux dit l’adage. Mais que penser des oiseaux noirs que j’ai vu par deux fois tournoyer au dessus de l’estrade ?

Il est 4 heures vingt du mat à Mayotte, Jeddah, La Mecque et Médine : M’Tsapéré s’éveille.

L’appel à la prière habituel des muezzin retentit pendant 3 à 4 minutes des 4 mosquées de MTsapéré, mêlé aux chants des coqs de toutes parts. Il est quatre heures vingt du matin. Prions mes frères ! À quatre heures vingt-cinq un autre muezzin au loin lance son appel, toujours le même. Il doit se trouver dans Cavani. Les coqs continuent à chanter cocorico. Pour moi c’est généralement l’heure de vider ma vessie et de boire un grand verre d’eau et de me recoucher pour une heure ou deux.

Il est quatre heures vingt du matin à  Jeddah, La Mecque et Médine ! C’est sur une radio mahoraise que j’ai entendu cette formulation qui présente sans équivoque les liens importants pour ne pas dire privilégiés qu’entretient l’île hippocampe avec l’islam, symbolisé par les hauts lieux de l’Arabie Saoudite, terre natale du prophète Mohammed. À titre de comparaison je vois mal une radio antillaise dire à des auditeurs il est 4 heures à la Guadeloupe et je ne sais quelle heure à Jérusalem, Haïfa, Lourdes ou Rome. L’heure de référence première pour les Antillais c’est l’heure de Paris. Rien de plus « normal » apparemment pour une ex-colonie devenue département que de caler sa montre sur celle de la métropole coloniale. On aimerait néanmoins que les relations horaires avec les voisins que sont le Venezuela, la Colombie, le Panama, la Jamaïque, Trinidad, Haïti se fassent et qu’instinctivement on sache aussi quelle heure il fait à Kingston ou à Montego Bay ou a Caracas.

Je ne veux pas dire qu’ici à Mayotte l’heure de Paris ne fasse pas sens. Quand on regarde la télé française sur l’île on se met à l’heure française, qui est en fait l’heure de la Réunion. On décale sa vie d’une heure. Je ne serais pas étonné que certains mahorais, plus français que les français, vivent à l’heure française, tout simplement. C’est plus facile pour eux dont le décalage ne dépasse pas une heure que pour nous Antillais dont le décalage est bien plus important.

Mais il faut bien avouer que le fait de se trouver sur le même fuseau horaire que les deux villes saintes musulmanes et  l’aéroport qui en donne l’accès, n’est pas anodin.

Beaucoup de commerçants fréquentent l’Arabie Saoudite pour leurs affaires plus qu’ils ne fréquentent Paris. L’arabe est enseigné systématiquement dans les écoles coraniques aux enfants pour leur apprendre le Coran; sur le frontispice des  mosquées,   au-dessus du portail des cimetières, figurent des mots en shimaoré mais écrits en caractères arabes, et je ne sais en quelle langue les imams mahorais effectuent  leur prêche. Certains ont effectué en Arabie Saoudite plusieurs hajj dans leur vie, certains y ont étudié, travaillé de longues années. Il y a donc bien un tropisme Mamoudzou-Jeddah !

Une autre ville qui pourrait faire partie de ce champ tropical est Dar-Es-Salaam en Tanzanie. On s’étonne que l’heure des voisins, ceux des Comores, ceux de Madagascar, ceux du Mozambique et de Tanzanie ne soit pas aussi prégnante dans la vie des Mahorais. Mais dans la mesure où on se plaint à tout bout de champ de ces voisins dont les plus encombrants sont les Comoriens, source pour tout un chacun du plus infime des maux, de l’insécurité, de la surpopulation, du chaos immobilier et de la déliquescence de « l’art de vivre Mahorais », de la France de la « souffrance », on peut comprendre sinon justifier cette non-appétence pour l’heure des voisins.

Il est quatre heures vingt, M’Tsapéré s’éveille entre Paris et Saint-Denis, et comme les balayeurs, les stripteasers, les travestis, les chauffeurs de camion et Jacques Dutronc en son temps, je n’ai pas sommeil.

Il s’appelait Chereli, il était plombier

Nous avons parlé environ deux heures à la terrasse du restaurant chez Sophia. Nous étions trois dimanche  matin à discuter de tout et de rien. D’un côté Abdul, 50 ans, Mahorais, revendeur de pièces détachées  de voiture, de l’autre lui, Chereli, mahorais légitime, lui aussi, 57 ans. Il a raconté qu’il avait habité 40 ans en France. Parti de Mayotte à l’âge de 16 ans il avait  habité Marseille, puis Le Vigan, dans le Gard. Moi je lui ai dit que nous nous étions peut être croisés puisque moi aussi j’avais habité Nîmes dans le Gard. Il a vécu son temps en métropole puis il est retourné dans son M’Tsapéré natal. Il m’a raconté la Mayotte de son enfance, quand la mer arrivait au pied du restaurant où nous étions, que la rivière Majimbini allait jusque devant la mosquée et le dispensaire, que juste derrière il y avait une digue et que tout M’Tsapéré qui se trouvait après la digue était en zone inondable. Il m’a parlé des bangas en altitude qui risquaient de débouler en cas de pluies intenses à cause de la déforestation et de la fièvre immobilière, des cyclones d’autrefois qui faisaient de gros dégâts, de la pharmacie de M’Tsapéré qui était en première ligne en cas de montée des eaux ( j’ai su plus tard que lui et sa famille étaient propriétaires des murs de cette pharmacie et qu’ il habitait au dessus de cette même pharmacie avec son frère).  Il m’ a parlé d’un fruit qui s’appelait bonbon et qui avait disparu, de M’Tsapéré et Cavani qui autrefois n’étaient que  des champs de banane et de cocotiers, qu’autrefois il y avait des fruits à pain partout et qu’il suffisait de demander pour recevoir, il s’est plaint des voisins, les Comoriens, il m’a dit qu’autrefois il faisait en pirogue la traversée de la baie pour aller de Sada à Boueni. Qu’il avait même fait M’Tsapéré-Boueni en pirogue. Que ça prenait toute une journée à pagayer. On a aussi parlé football. PSG, Barcelone, OM. Football brésilien, français, Neymar, il avait un avis sur tout.  Football, économie, gastronomie. J’ai parlé gombo, il connaissait, bélembé non, igname, taro que lui appelait songe. J »ai appris plus tard qu’il savait bien cuisiner. J’ai appris plus tard qu’il était du genre gros bagarreur du temps de sa jeunesse et qu’on le retrouvait  souvent la chemise en sang. J’ai appris plus  tard que c’était  un adepte inconditionnel du whisky, j’ai appris plus tard qu’il en avait bu deux dimanche  matin, un chez Sophia et un dans le  bar d’à côté après que Sophia ait refusé de lui en servir un deuxième, j’ai appris plus tard que je l’avais rencontré déjà  vendredi à midi alors que  je mangeais ma sauce crabe et qu’il était lui accompagné  de deux congolaises de fort gabarit et de vertu douteuse, je me souviens juste qu’elles buvaient et mangeaient alors que lui buvait seulement. Il n’aimait pas manger le midi, l’ai-je entendu dire.Je suppose qu’il était adepte des siestes frauduleuses. Il m’avait dit que tout M’Tsapéré appartenait à sa grand-mère et que c’était un clan. Tout le monde était apparenté. D’ailleurs me dit-il là où vous habitez c’est moi qui ai fait la plomberie. Il était l’oncle du propriétaire de mon appartement. Nous avons comparé Mayotte en long et en large avec la Guadeloupe et le Brésil.

Nous parlions sur la terrasse pour la première fois. Je lui donnais environ mon âge. Je pensais qu’il était à la retraite.

Ce dimanche-là je ne l’ai vu rien boire. Il ne buvait pas mais pourtant je l’ai vu sortir du bar d’à côté.

J’ai été sans doute l’un des derniers à le voir en vie. Il est parti pour d’autres sphères vers 23 heures dimanche chez son frère au-dessus de la pharmacie. On l’a transporté immédiatement  à la maison familiale, située là où moi j aussi j’habite. Moi je dormais du sommeil du juste. Je n’ai rien entendu. Ni tambour ni trompettes. La famille l’a lavé, pomponné, habillé pour sa dernière virée. Juste en-dessous de là où je dormais.

Ce matin en sortant de chez moi vers sept heures du matin il y avait un attroupement de vieilles femmes dans la cour intérieure de la maison. Chose inhabituelle. La soeur de la proprio est sortie de chez elle et m’a prévenu. Aujourd’hui il va y avoir un peu de bruit. On va probablement boucler la rue. J’ai cru à un mariage. Non m’ a-t-elle dit. Mon oncle vient de mourir. Il avait déjà eu une avc. Cette fois-ci, il n’a pas résisté, ce dimanche lui aura été fatal. On l’enterrera vers midi, après la prière à la mosquée au cimetière de Manzarisoa.

Je n’ai pas fait le lien entre l’homme du Vigan et ce défunt. Ce n’est que le soir vers 19 heures que j’ai appris la disparition de l’amateur de congolaises de fort gabarit et de whisky.

On est bien peu de chose et mon amie la rose me l’a dit ce matin, comme diraient Natacha Atlas en choeur avec Françoise Hardy.

Il disait qu’autrefois on pouvait plonger dans la rivière à partir du pont de Mtsapéré.

Cela faisait un an et demi qu’il était rentré au pays. C’était somme toute un bon vivant. Ça aurait pu être moi, ce fut lui. Ce soir j’ai passé deux autres petites heures à évoquer sa mémoire autour d’une bière Three Horses et quelques bananes grillées avec Abdul et Sophia. Quand je suis rentré chez moi vers 19 h30 il y avait encore foule. Des femmes entraient chargées de gamelles de riz. Des hommes dans la rue faisaient la palabre. La vie continue, Inch Allah !

Il m’avait demande de lui dire si la plomberie était au point depuis qu’il avait fait la dernière révision, je n’avais pas osé lui dire que l’évier était en ce moment bouché …

Chaque fois que j’entendrai bêler le troupeau de chèvres de Mtsapéré qui traverse les rues vers 6 h au petit matin je penserai désormais à lui, Chéreli le plombier qui fut aussi un temps chaudronnier. Nous nous demandions dimanche qui était le propriétaire. Il le savait sûrement.

J’aurais aimé lui demander s’il avait déjà ramassé des kwizites au bord des îles du nord auxquelles l’océan Indien sert d’écrin.

Il aura probablement eu un bel enterrement avec tous les notables défilant ans les rues de Mtsapéré mais je doute que quelqu’un ait versé sur son linceul que j’imagine blanc quelques gouttes de whisky pour lui souhaiter bonne route. Aurait-il préféré un Johnny Walker ? Je l’ignore ! Il ne portait les deux fois où je l’ai vu ni boubou ni bonnet.

Ça ne sert à rien d’être le plus riche du cimetière.

     Dixit le futur séminariste franco togolais, professeur agrégé de mathématiques, le sieur Olivier. Je médite, je médite sur cet adage dont lui même ignore la provenance. Mais j’irais même plus loin.
     https://youtu.be/qY53nsjLMkc
    À quoi servent les cimetières? J’ai maintes fois exprimé le désir de rejoindre l’univers glauque des poissons et autres requins et cétacés pour ce qu’il est convenu d’appeler mon dernier voyage. Mourir pour mourir que ce soit pour devenir triton ou sirène ! Or ne voilà-t-il pas que je m’entends taxer d’égoïste pour avoir une pensée aussi iconoclaste. J’aimerais tout simplement une fois mort nager ou plus simplement flotter sur l’eau, être un merman, quoi, un sereio, un triton, performance que je ne réaliserai sans doute pas de mon vivant.
    Quoi de plus légitime pour un vivant que de se dépasser dans la mort. Eh bien non je me fais sermonner. C’est interdit. Et voilà, le débat est clos pour certains. Autrefois pourtant on jetait les marins en mer et cela ne gênait personne. Il faudrait aussi interdire dans ce cas aux chiens, cochons, vaches, éléphants, albatros, baleines, requins et autres phacochères de se noyer en mer, en lac ou en rivière.
    Oh mais ce n’est pas écologique, me dit-on, tu polluerais l’environnement. Tout ça avec le plus grand sérieux du monde. Moi et mes 89 kilos de splendeur antillaise virginale plus contaminant que le chlordécone, laissez-moi rire. Je ne serai ni le plus riche ni le plus pauvre de vos cimetières, messieurs et dames donneurs de morale et de leçons écologiques. Je n’irai pas comme Boris Vian cracher sur vos tombes bétonnées non recyclables. Faites-vous ensevelir dans la sciure, si bon vous semble, moi j’ai fait un pacte avec les esprits de la mer. Ce sont mes dernières volontés. Il faudra bien les exécuter. Le jour dit, quel que soit l’exécuteur de cette basse oeuvre, mettez-moi sur un canot, une planche de bois mort suffira, pichonnez-moi bien les orteils des pieds pour bien vérifier que je ne suis ni pompette ni simplement ankylosé ou endormi, et surtout ne m’envoyez ni à l’abattoir, ni au four ni sous le béton. Jetez-moi à la mer comme une bouteille de rhum avec ce message attaché à l’une des nageoires caudales: ci-gît un balao triton qui vécut toute sa vie hors de l ‘eau et loin de ses frères balaos tritons. Il connut beaucoup d’orphies sirènes dans sa vie terrestre et fraya 5 titiris. Ni fleurs, ni couronnes, ni cérémonie, tout au plus 1983 A merman I should turn to be ou n’importe quel écho de Jimi Hendrix en bruit de fond.
    Seulement ainsi je deviendrai le plus riche de mon cimetière personnel bercé par le clapotis des vagues sur le corps des sirènes.
    Selon moi ce voeu est plus facile à réaliser que ce qui arriva à Quincas Berro d’Agua dans le roman éponyme de Jorge Amado, A morte e a morte de Quincas Berro d’Agua où le héros meurt deux fois, dont la seconde dans une ambiance de folie à Salvador de Bahia.
    https://youtu.be/XZlVHbNP61Y

Un Achoura peu banal

Aujourd’hui, 1er octobre, c’est Achoura, jour de deuil religieux. Ma boulangerie est fermée. Diantre! Mon pain, mon petit café. Mais j’avais anticipé et mis slip de bain, short de plage et marcel dans mon sac à dos. Direction Bouéni, le sud de l’île où je sais qu’une antillaise a un petit commerce au bord de l’eau. Et comme ça je ferai d’une pierre deux coups : visiter un peu Mayotte et « matar a saudade » avec je l’espère un ti-punch d’anthologie. Un ti-punch de derrière les fagots. Et puis mouiller aussi mes pieds dans l’Océan Indien. C’est dimanche. C’est octobre. C’est Achoura. Je renouvellerai aux fonts baptismaux du rhum les promesses de mon baptême. C’est mon rituel de passage ! Mais c’est deuil. Je ne trouve pas de taxi. On dirait qu’ils sont tous en berne pour Bouéni. On me propose Bandrélé, Chigoni comme villes étapes. Non monsieur je veux du direct ou rien. Finalement après avoir discuté avec vingt douze taxis, l’un m’ayant proposé de m’emmener pour 40€ je rebrousse chemin. La prochaine fois j’irai un samedi. Et je partirai de Mamoudzou si j’y vais en taxi. Sinon je peux toujours louer une ti voiture pour le week en me balader. Faut arrêter de faire le radin, quand même JM, t’as plus l’âge ! Ma plage aujourd’hui ce sera un petit bar malgache à Cavani Sud, le Snack Shop où je pourrai tranquillement éponger mon deuil autour d’un ti-punch rituel l’âme guillerette.

Mais le Snack Shop n’a plus de rhum. Tonnerre ! Je suis frit… Dimanche de merde, oui. Je me retrouve à manger un pilau à la brochetterie habituelle du coin à quatre euros . Rien à dire, correct, copieux. Mais je suis obligé de me rabattre sur ma bière malgache HP que je conservais religieusement dans mon frigo pour éponger ma soif en cas d’urgence. Après un petit somme pour oublier me revoilà en chasse en ce jour de deuil. Il est 17 heures. Je viens de décider de m’acheter un litre de rhum. Justement chez Somaco il y a une belle bouteille de rhum Blue Bay mauricien qui me fait de l’oeil. Je vais me laisser tenter !  14,90€ ! Je prends aussi deux petites canettes de bière, une boîte de jus d’orange et un Seven Up saveur mojito. A Somaco le caissier me dit: Je ne peux vous vendre ni bière ni alcool après le dimanche midi, c’est la loi islamique. Je suis blême comme un fruit à pain blet !  Je le savais mais jusqu’ici le cas ne s’était pas présenté. J’aurais dû me décider avant dimanche midi. Maintenant c’est râpé. Finalement je rentre chez moi. Mon rhum du jour rit jaune. D’abord j’essaie le Seven Up saveur mojito. Sans commentaire. Je n’en rachèterai plus. Heureusement un grand verre frais de jus d’orange Dom je ne sais plus qui me redonne goût à la vie. Déjà dimanche s’en va. Le grand deuil se mue en demi-deuil. Les nuages noirs deviennent oranges. Demain lundi je reprendrai ma place dans le monde des vivants. À vendredi pour le prochain rhum anniversaire ! Jus d’orange ou jus de canne ou coeur de rhum peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’effluve.

Les miens

Je lève mon verre aux miens.

Je n’aime pas trop le pronom possessif « les miens ». Il évoque trop la possession justement, les biens inaliénables que même un huissier jamais ne pourra saisir. Je ne peux revendiquer mien que ce qui m’appartient et si peu de choses m’appartiennent. Mes deux valises totalisant 33 kilos, mon corps rebondi, mon esprit. Deux assiettes, deux mugs, un fer à repasser, un mixer, un mortier, un pilon, une poêle, un frigo, une machine à laver, un téléphone portable, un bouquin et de la paperasse, voici tout le tresor que je possède. Je l’ai déjà dit par ailleurs : ma  richesse c’est moi.

Mon passeport est périmé. Ma carte d’identite annulée. Je suis un migrant. Yes sir ! I’m an alien !  Et je ne sais pas pourquoi en ce 27 septembre 2017, jour des saints jumeaux Côme et Damien, jour ou au Brésil on les fête à grands renforts de gombo et autres douces victuailles parfumées à l’huile de palme, je ne sais pas pourquoi je pense aux miens. Non,  les gombos ne font pas partie des miens, sauf à considerer qu’ils soient dotés de foi et de raison. Mais ils font partie de mes univers invisibles. 

Je ne sais pas pourquoi je pense à la traduction du film Clockwork Orange de Stanley Kubrick en Orange Mécanique. J’ai peut-être une explication qui tient plus à une vulgarisation debridee de la physique quantique qu’a autre chose. Je ne possède ni table ni chaise. Ennuyeux pour qui aime s’asseoir pour écrire. Or j’ai vu samedi matin dans un magasin d’électro ménager de Mamoudzou une table orange et des chaises violettes que j’avais déjà remarquées une semaine auparavant dans un restaurant appelé Moifaka. 

Je n’ai pas normalement cette soif outrancière de posséder. Les choses vont et viennent au gré des cyclones. Mais étrangement cette table à 79 € et cette chaise à 29 symbolisent mon enracinement proche. Je me considérerai installé quand elles troneront en majesté dans mon salon avec une petite télé qui me reliera au monde. Allez au diable l’avarice, ce sera mon cadeau d’anniversaire.

Samedi j’ai tourné, volte, vire, autour de cette table en aluminium orange. Pèse, soupèse, les avantages, les inconvénients. Se sédentariser, acquérir des biens matériels m’horripile, je n’aime pas collectionner, amasser. Il faut certes une base, un nid douillet pour que l’oiseau puisse prendre son envol et se retrouver mais en même temps si la paille est trop confortable ne risque-t-on pas de s’y enliser tel dans les sables mouvants ?

J’ai un petit matelas une place, tout petit, je m’y sens un enfant. Il vient d’Inde me semble-t-il et est imprimé de fleurs sur fond bleu. Je m’imagine que je dors sur la mer. Bien sur, un petit lit serait bien confortable pour mes vieux os, mais n’y a-t- il pas un bonheur obscur dans cette vie spartiate ? Je me le demande.

Je pense aux miens. Mes enfants, ma femme, ma mère, mon père, mes frères et soeurs, dans l’ordre et le désordre, comme au quarte plus, il y a les favoris du moment côtes à deux contre un, les tocards qui peuvent rapporter gros, les outsiders, les hongres, les pouliches, les purs-sangs, qui évoluent avec leurs jockeys au trot monte ou attelé, dans des sulkys ou au galop . Enghien, Chantilly, Vincennes, Deauville, Auteuil, Boulogne, Marseille Borély. Tous en selle, les miens! Prix de l’Arc de Triomphe, Prix de Diane Hermès, Prix du Président de la République. Certains reviennent du diable vauvert sous un commentaire de Léon Zitrone ou de Guy Lux. Ce sont les miens. Je ne suis qu’un vieux canasson. Tiens, appelle moi Ed, le cheval qui parle. Pas si vieux que ça puisque je bande encore, n’est-ce pas docteur. Pas encore bon pour la boucherie, pour la réforme… J’aime brouter l’herbe verte des prés sales, parfois on y trouve un trèfle à quatre feuilles parfois une scolopendre. Hier soir j’ai eu un de ces rares moments d’intense bonheur. Je voudrais partager ce moment d’epiphanie avec les miens.

Il devait être 17h30. J’étais allé près du pont qui se trouve vers chez moi acheter chez les revendeurs de légumes tomates, concombres et ail. En levant la tête j’ai eu le bonheur, j’ose dire le privilège insigne, de voir quatre ou cinq makis se balader sur les câbles électriques ou téléphoniques aériens, passer d’une rue à l’autre, d’un toit à l’autre, dans une sorte de sarabande pastorale oubliée qui m’a rempli de bonheur. Et je me suis dit en les voyant: « Eux aussi ce sont les miens. » Ils vivent , ces petits brigands de lemuriens, dans un espace de liberté précaire mais ils vivent sans souci du lendemain, de la facture d’électricité, du loyer à payer. Ils semblaient s’amuser comme des poneys, les miens, mes petits makis, j’étais à 10 mètres. J’aurais voulu filmer ce moment et le partager avec le reste des miens. Mais alors je me suis dit, en voyant que j’étais le seul semble-t-il a accorder de l’attention aux makis, que je vivais peut être dans un autre monde. Que je voyais peut être des choses que les autres ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir, j’étais en quelque sorte un maki clairvoyant dans un corps d’homme.

Ce sont ces rencontres fortuites qui me rapprochent des miens, quels qu’ils soient ou qu’ils soient, qui me confortent dans l’idée qu’il y a certes un mécanisme d’horlogerie (a clockwork) qui nous gouverne les miens et moi, un mécanisme bien huilé, bien pense, bien réfléchi qui nous unit, mais que sans fêlures, sans cassures, sans ruptures toute ingénierie, la plus savante qui soit, est vouée à l’échec et que parfois il suffirait pour que le système fonctionne de remplacer l’huile par le jus d’orange, et spécialement de ces jus d’oranges qu’on appelle navel parce qu’elles ont un nombril, cicatrice d’une appartenance, d’une origine.

Mais les makis aiment-ils les gombos?

Jour de l’an musulman

Oyez bonnes gens, en ce vendredi 22 septembre 2017 de l’ère chrétienne j’ai fêté le nouvel an musulman pour la première fois de ma vie. Il va de soi que j’aurais adoré le fêter à ma manière de la même façon que je fête tous les jours de l’an, qu’ils soient profanes qu’ils soient religieux, en dansant en sautant et en matant. Eh oui je suis un fervent partisan du sauté-maté arrosé de mangeaille et buvaille. C’est ma secte, c’est ma religion, c’est mon acte de foi perpétuelle et s’il y a un dieu tout puissant et éternel du sauté-maté envoyez-le-moi  que je lui prête allégeance immédiate pour les siècles des siècles, enfin disons tant que mes vieux os me permettront de sauter-mater.

Car voyez-vous sauter-mater c’est tout un art. Les Brésiliens disent pipocar. Pipocar c’est sauter comme un grain de maïs mis en présence de matière grasse et de chaleur. Ils disent aussi pular qui veut vraiment dire sauter. On peut pular quand on saute à la corde mais aussi quand on va becqueter le fruit défendu mais tellement tentant d’une partenaire alors qu’on est légitimement époux. Là c’est « pular a cerca ». Sauter la barrière, sauter la haie. Les Hexagonaux disent sauter tout simplement et chantent en de grandes occasions « qui ne saute pas n’est pas français)
Ainsi donc selon le calendrier lunaire musulman vendredi 22 septembre 2017 est l’équivalent du premier jour de l’année. Je vous explique.

L’Islam a commencé avec le prophète Mahomet. Il habitait La Mecque où il était né en 570. Il fut très vite orphelin de père et mère et bien qu’analphabète et illettré ce descendant du clan des Hachims (qui deviendront plus tard les Hachémites), petit clan de la tribu des Quraysh, devint marchand. Il se marie à 25 ans avec sa patronne, devenue veuve, Khadija. A 49 ans avec Sawda et Aicha. A 54 ans avec Hafsa, à 55 ans avec Zaynab. Bref il aura au total 13 épouses au cours de sa vie qui dura selon certains 62 ans, selon d’autres 64. Il  pratiquait, avant que l’ange Gabriel (Djibril) ne lui apparaisse en messager d’Allah, comme tous à cette époque à la Mecque une religion syncrétique basée sur le polythéisme du din el arab et les monothéismes du judaïsme et du christianisme qui étaient l’environnement local disponible, le tout teinté d’une dose d’hanifisme jusqu’à l’âge de 40 ans. La Mecque était déjà centre de pélerinage où l’on vénérait de nombreuses idoles polythéistes autour de la Kaaba comme Hubbal, al-Lat, al-Uzza, al-Manat.. Puis, persécuté pour ses idées iconoclastes et monothéistes et ses prêches par le clan dominant, gestionnaire des marchés et de la Kaaba, il partit pour Médine (autrefois oasis de Yathrib) et y créa avec d’autres émigrés comme lui qui fuyaient le système des clans une communauté dissidente dite Oumma qui s’étendit sur toute la péninsule arabique : c’est là que commence l’islam. On appelle Hégire ou Ras as-sana ce changement d’adresse, cette rupture, cet exil qui eut lieu en l’an 622 , le 16 juillet du calendrier julien (c’est à dire au 19 juillet du calendrier grégorien) et qui marque le début de la communauté musulmane. C’est le calife Omar qui décida postérieurement de changer le calendrier. Nous commençons l’année 1439 ! Woulo ! Ras as-sana ouvre le mois de Muharralm, le premier mois du calendrier islamique. La date du premier jour de l’année est variable et dépend de la lune. En 2016 c’était le 2 octobre.
J’ai appris tout cela vendredi soir car rien dans le quartier de M’Tsapéré, rien dans l’attitude de mes collègues musulmans et aussi des jeunes musulmans avec lesquels je travaille ne laissait transparaître le bouillonnement que suscite le nouvel an dans d’autres cultures. J’ai vu le nouvel an au Brésil où on prête hommage aux saints du candomblé et où on se vêt de blanc pour offrir des cadeaux à Iemanja, déesse de la mer. Ensuite on fait péter le champagne ou le mousseux et commence le repas du réveillon. J’ai vu le nouvel an chinois avec les dragons et les pétards ! Je m’attendais en terre musulmane à une cavalcade de tambours et de crécelles au minimum.
Mon informateur Mohammed du bar Baraka calma mes ardeurs. Ah non c’est une fête religieuse, on fête ça à la mosquée. Il y a un sermon de l’imam puis chacun rentre chez soi. Que mange-t-on de différent ? Rien.
Bon, moi je ne crois que ce que je vois. Et effectivement dans la rue rien de spécial, dans les boubous et bonnets rien de spécial. Le nouvel an musulman est intérieur.
Ce même soir  X qui est mahorais et musulman m’avait invité à le voir jouer dans un match de foot corporatif qui opposait au stade du Baobab de M’Tsapéré le CE SIM et A la Poste. Je me suis dit en mon for intérieur: le match de foot est probablement le prélude à une fête, la fameuse troisième mi-temps. Arrivé à 18 heures le match qui était précédé par un autre ne commença que vers 19H15. Je n’ai même pas eu le temps de voir mon pote X faire quelques dribbles ou se faire dribbler. Car une idée m’était venue. Il y a dans toutes les religions, des fanatiques, de chauds partisans, de tièdes partisans et de froids fidèles. J’étais prêt à parier qu’il y aurait une petite fête quelque part à M’Tsapéré. Je m’en retournai chez moi, vêtit mon meilleur pantalon de shingteng et ma chemise bleue et blanche hawaïenne . Un petit coup de rasoir après et j’étais devenu un beau gosse pour affronter ce nouvel an.
J’avais décidé de passer ma soirée chez Cousin, un bar au Baobab où je n’avais jamais mis les pieds. Pas de bol : ambiance karaoké. Oh my God ! En une heure on me revisita Belle, de Notre Dame de Paris, Labas, de Jean Jacques Goldman et Sirima, L’Aigle Noir, de Barbara, et Cendrillon, une chanson de Télephone. Sur la table d’à coté j’entendis « ca ne nous rajeunit pas » ! Je cherchais en vain dans ma mémoire un indice de cette chanson dans mon vécu musical. Niet, nada ! Mais moi je suis génération James Brown, Otis Reeding et Wilson Pickett pour les messieurs et Aretha Franklin, The Supremes et Diana Ross pour les jeunes filles. Nous n’avons pas les mêmes valeurs !

Dans le bar il n’y avait que quelques tondus et trois pelés. Et j’en faisais partie. Certains venaient juste pour prendre un plat. Au choix il ne restait plus que massala de cabri, poisson au coco, romazawa malgache, entrecôte à la moutarde. Il n’y avait guère là que des wazungu. Les Mahorais n’aimeraient-ils pas le karaoké ? Peut-être pas le jour de l’an. Finalement je pris un verre de rouge, le premier que je commande ici et commençais à me morfondre dans ma peine existentielle quand surgit une gamine d’à peine dix ans qui veut montrer ses talents vocaux à notre pauvre public dispersé. Sa mère portable au poing filme la scène qui sera probablement une scène d’anthologie pour elle dans soixante ans mais qui fut pour moi le martyre. Après sa belle prestation au micro les parents applaudissent poliment et repartent dans la nuit noire avec leur progéniture. Moi j’étais déjà à trois doigts du caca nerveux !  Je fais le compte des présents. Il y a une table de 4 wazungu, deux hommes et deux femmes et un ou deux mahorais qui les accompagnent. Et il y a moi. Enfin il y avait moi car je paie mon verre (5 € tout de même pour du picrate réfrigéré) et je prends la poudre d’escampette. Il n’y a pas un chat noir dans la ville. Je n’ai pas pris de taxis. Erreur, j’ai failli le regretter. Ca ne coûte pourtant presque rien la nuit. 2 Euros 10. Vraiment j’exagère. Me voilà en train de remonter au rond-point de Cavani remontant le morne vers Cavani sud. Mon plan: aller au bar malgache que j’ai découvert la-bas et me fondre dans l’ambiance de nouvel an que j’imagine là-bas tonitruante.
Je suis seul à marcher dans les rues. Enfin seul de mon âge et vêtu disons un peu plus élégamment que d’habitude. Je commence à flairer le danger. Mais trop tard ! Déjà une bande de jeunes me croise avec leurs mines patibulaires. Mais rien ne se passe. Voici venir un deuxième groupe: on les entend venir au loin ! Je bombe le torse, je rentre le ventre, je serre les fesses, la bombe arrive, et ça n’a pas loupé. Un jeune malotru se plante devant moi et me dit quelque chose. Je ne saurais vous dire s’il m’a parlé en français ou en shimaoré. Moi je lui réponds sans perdre ma gamme, la voix ferme venant du plus profond du diable vauvert de mon outre-tombe personnel : « keskya ». Je ne sais pas pourquoi ses copains rigolent et continuent leur chemin et lui comme un con, tout penaud, décontenancé, s’efface devant moi et me laisse passer. Cela a duré une fraction de seconde, je ne sais même pas si je me suis arrêté une nano-seconde. En tout cas j’ai dû l’impressionner. Ou peut être tout simplement me demandait-il tout bonnement l’heure. Peut-être me souhaitait-il tout simplement bonne année ! Ou si je n’avais pas vu passer un chat noir courant derrière un rat gris ! Ah les gens sont méchants, quand même ! On voit le mal partout ! Mais l’heure n’est pas aux hypothèses, heureusement je dois prendre à droite pour rejoindre le bar et la délivrance. Je hâte fermement et sûrement le pas.
ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie, n’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie. Au snack bar malgache là aussi deux tondus et trois pelés. Là je ne rentre même pas.
J’ai compris : le nouvel an musulman se passe dans les mosquées. Il faut dire que la simili rencontre avec le jeune malotru extra terrestre comorien ou mahorais m’a nettement refroidi. J’évalue maintenant mes chances d’être attaqué sur la route du retour où je dois traverser 200 mètres d’escalier à travers une favela. J’arrive au pied de cet Everest! Pas le moindre réverbère. Je sens la sueur perler. Ce serait bête de se faire occire dans ces marches d’escalier que j’emprunte tous les jours. Courage ! J’ai survécu à New York City, Jersey City, Amsterdam, Rome, Marseille, Paris, Salvador, Cayenne et Buenos Aires. Je ne vais pas me laisser abattre par la petite Mamoudzou ! C’est le nouvel an, peuchère. Par mesure de sécurité je retire mon portefeuille lourd d’environ 90 € et de mes papiers et le place bien au chaud au fond de mon slip de marque Fevi’s. Quand au portable, mon petit Wiko pas cher mais chéri, il reste lui au fond de la poche arrière du pantalon. Inch Allah !
J’arrive sur la place où je vois des ombres se profiler et tout en sifflotant pour montrer que je suis heureux d’être en vie en ce jour de l’an je hâte le pas car il n’y a âme qui vive de mon âge. Que des jeunes à pied qui vaguent et divaguent.
Ouf j’y ai réchappé. Je suis désormais dans les rues familières de M’Tsapéré. Finalement tout ça m’a creusé. Six brochettes s’il vous plaît. Je les ingurgite aussi vite qu’un verre d’eau, paie mes deux euros, prélevés non pas du portefeuille qui dort encore tranquillement dans mon slip mais d’un fond de poche. La lune est belle sur M’Tsapéré ! Et au lit moussaillon, dodo. Bonne année, Inch Allah j’irai fêter le nouvel an à l’île Maurice fin décembre ou alors quelque part où je trouverai des gombos et où je pourrai sauter-mater à loisir.

Pour info l’année juive a commencé aussi cette semaine le 20 septembre à 19h34 et se termine le 22 septembre, Roch Hachana. Nous sommes entrés en l’an 5778

Inch Allah

Inch Allah, ici à Mayotte, se Deus quiser au Brésil, s’il plaît à Dieu, aux Antilles, demain est toujours laissé au bon vouloir, au caprice du Roi. Appelez ce roi Allah, Dieu, Deus, Bondye, God be change rien à l’affaire. Demain ne nous appartient pas selon les croyants, nous ne sommes que des fetus de paille entre les griffes des Éternels et Tout-Puissants. Du foetus au tombeau notre destinée serait tracée au scalpel par des dieux ex machina qui se joueraient en parties de dominos ou de chamboule-tout nos destinées. Demain, amanhã, tomorrow, domani serait donc du domaine de l’imprévisible, de l’inaccessible, de l’inatteignable, de l’indicible, du divin. 

C’est sans doute pour cette raison, cette appartenance au divin, que demain s’est fait la spécialité des devins, des oracles, des liseurs de bonne aventure, des marabouts, des gadedzafe, des voyants, des cartomanciennes et des pythies. Demain nous disent-ils tous en choeur est inscrit dans les lignes de votre main, dans le marc de café, dans les coquillages, les fameux búzios, dans les aléas jacta est, dans les volutes de fumée, dans les vapeurs d’alcool, dans les cartes, dans les astres et la conjonction des lunes et des planetes. 

Demain selon d’autres est lié intimement à nos gènes, à nos chromosomes, ceux hérités de nos mères, ceux hérités de nos peres. Tout serait dessiné, planifié, soigneusement mis en archive avant même notre conception.

Autrefois tout souverain qui se respectait avant de prendre une décision quelconque ayant trait au futur ne manquait pour rien au monde de consulter les augures. On faisait appel au chaman en charge, au druide, au sorcier , au mage de service et après avoir sacrifié bouc, veau, vache, donzelle ou donzeau a la divinité dominante du lieu pour lui offrir un bol de sang bien frais on en consultait les entrailles. Oui on devait décider si elles étaient de bon ou de mauvais augure. Et malheur au devin voyant magnetiseur qui se trompait dans ses prédictions.

Moi je me plais à penser que chaque être humain est nourri par ses propres cycles irrationnels. Appelez ces cycles dieux ou démons, esprits, elfes, peu importe. Moi je les nomme cycles irrationnels. Ce sont des moments saisonniers qui reviennent en boucle dans notre vie toujours aux mêmes périodes de l’année. Moi c’est février et septembre. Ce sont des phases cycloniques ou demain n’a plus de sens car hier et aujourd’hui se battent en duel dans un calme impressionnant au milieu de l’oeil du cyclone.

Dans la mesure ou demain défie toutes les logiques, je me plais à vivre aujourd’hui pleinement. Je ne thesaurise pas mon futur. Je peux en dresser quelques esquisses mais aussi vite que je les ai esquissees je les efface et je je laisse mon crayon tracer des signes cabalistiques qui a vue d’oeil ne sont guère que des gribouillis mais qu’avec le temps j’ai appris à décoder et à re signifier.

Et pour paraphraser Rosemonde Gérard dans son poème à Edmond Rostand et en même temps Jacques Faizant et ses amoureux à l’ancienne qui se becotent sur   les bancs publics je dirai ceci à ce fameux demain intouchable si séduisant, lointain et secret: je t’aime aujourd’hui bien plus qu’hier et bien moins que demain.