Plantes magiques, plantes médicinales, plantes apprivoisées

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Je vous ai déjà parlé ici des rimèd razyé. Et ici du potager tropical. Je vous ai aussi dit que j’étais petit fils de gadédzafè , vendeuse de simples, officiante dont les pouvoirs s’articulent pour l’essentiel autour de la connaissance des plantes. Je vous parlais de tout ça avec la distance qui sied à celui qui ne se souvient qu’à travers ses souvenirs d’enfance. Je vous parlais de l’expérience d’un enfant antillais qui même parti très tôt de sa terre natale, avait pu emmagasiner assez de références pour savoir l’importance des plantes magiques ou médicinales pour une vie saine et harmonieuse proche de la nature. Il y a deux articles qui m’ont passionné à ce sujet. J’ai même écrit un livre où l’héroïne principale vit dans l’univers des plantes.

Pour aller un peu plus loin sur ce sujet passionnant je vous propose de lire cet article d’Auguste Chevalier paru en 1937 sur le Journal des Africanistes et qui s’intitule « Les plantes magiques cultivées par les Noirs d’Afrique et leur origine,. Il ne se passe pas une semaine sans que un article évoque nos usines cachées , nos rimèd péyi, Je vous ai moi même évoqué le TRAMIL, les rimèd razyé, le pawoka, la margoze, le chiendent, le semen contra, Mais je voudrais aujourd’hui vous reproduire in extenso cet article que j’aime beaucoup paru sur l’excellent site  guadeloupe-fr.com.

J’aurais pu vous en communiquer le lien, cela aurait sans doute suffi mais je le trouve si bien écrit que je ne résiste pas au plaisir de vous le faire partager ici

Les plantes ont des vertus que les anciens connaissent bien. Les fleurs tropicales attirent l’attention des scientifiques. Désormais la nature est largement mise à contribution pour améliorer notre confort et notre bien-être.

La connaissance des plantes ne s’apprend pas comme une poésie ou une leçon d’histoire, elle s’acquiert au fil du temps. Suze Angély, Guadeloupéen et ancien professeur de français en a fait l’expérience : «je suis né sur les hauteurs de Cousinière, à Vieux-Habitants, juste après la seconde guerre mondiale. À cette époque, à la campagne, nous faisions corps avec la nature. C’était un mode de vie, bien plus qu’une éducation. Chaque maison possédait son jardin créole toujours organisé selon le même schéma. Tout à proximité de la maison se trouvaient les plantes médicinales pour soigner une conjonctivite, une diarrhée ou un rhume… Un peu plus à l’écart s’élevait le jardin potager avec la cive, les poireaux, ou le thym et encore plus bas, les plantations de patates douces, de giraumons, de madères, de malangas et de pieds de manioc. Lorsque la taille du terrain le permettait, les habitants plantaient des caféiers, des cacaoyers et de la vanille. Toutes les essences pratiquement avaient une fonction, que ce soit la racine de cocotier, l’agave, le dattier ou le poirier local.»

Les gens amélioraient leur quotidien avec les plantes. Un enfant ne trouvait pas le sommeil ; la mère choisissait de jeunes feuilles du corossolier et les plongeait dans son bain ou les utilisait pour combattre la fièvre. Les fleurs utilisées en infusion calmaient les crises de tachycardie. La chicorée mettait fin aux coliques. Les fleurs de papaye mâle étaient prisées pour soulager les rhumatismes. Les écorces de châtaigner pays ou encore celles de cacaoyer sont excellentes contre les lumbagos. « Il faut secouer l’écorce pour recueillir ce qui en tombe puis le mettre dans un linge enroulé autour de la ceinture pendant 48 heures et le mal est parti » explique Suze. La coutume impose de demander l’autorisation à la plante et après 48 heures, le miraculé doit aller prendre un bain de mer et en profiter pour jeter l’écorce derrière lui sans se retourner.

Ces plantes qui soulagent

Dans la pratique médicinale populaire, les préparations et les décoctions font souvent l’objet d’un rituel en relation avec la superstition comme le fait de couper une feuille en trois morceaux pour évoquer la Trinité ou de couper un citron en quatre. De nombreuses pratiques sont liées au cycle lunaire ; ainsi le thé « semen contra » doit être donné trois jours après la pleine lune pour être efficace.

La grossesse et l’accouchement ont toujours été entourés de nombreuses croyances et légendes. On provoquait la venue d’un enfant avec du « bois canon » ou encore du mimosa pudica. «Quand nous étions petits, à chaque vacances, nos mères préparaient une tisane mélangeant le chiendent, l’agoman, la raquette sans piquant, le «ti tengn» et un morceau d’aloe véra. Nous prenions cette tisane pendant cinq jours ; s’en suivait une purge à l’huile de ricin. Ce régime avait pour but de nous laver le corps et de nous « booster » pour la rentrée.»

Quand on perd sa voix, rien de plus efficace que l’herbe à poux de bois, la rose Cayenne ou la fleur de sureau blanc. Pour les maux de foie, on peut utiliser le pompon soldat, le thé-pays, le Cassia alata.

Il faut savoir identifier, mais aussi utiliser chaque plante comme le kaoka car au-delà d’une feuille, la potion devient toxique. Pour les bouffées de chaleur et tous les symptômes de la ménopause, les femmes utilisent la sauge. Le noni permet de régénérer l’organisme. L’armoise est excellente pour faciliter la circulation du sang. Quand les enfants ont un bleu, il faut écraser des fleurs de belle de nuit et les mettre sur le bobo. «Quand on se blessait un orteil, nos parents prenaient de l’herbe de charpentier, l’écrasaient et nous plâtraient l’orteil avec.»

Ces plantes qui font maigrir

L’herbe « mal-tête » mélangée à l’huile de carapate mettait fin aux maux de tête. «Nous, nous l’utilisions autrement. On mettait une feuille entre les pages de nos livres de classe et l’on écrivait dessus le nom de notre bien aimée. Si des racines sortaient, cela signifiait que l’élue de notre coeur partageait les mêmes sentiments. » Enfin, si les plantes sont couramment utilisées pour entretenir la forme et soigner les affections courantes, elles sont aussi très utiles dans le cadre de régimes amincissants. Elles constituent une aide précieuse : certaines jouent le rôle de « coupe-faim » en favorisant dans l’estomac un sentiment de satiété, d’autres ont un effet diurétique et dépuratif. Elles favorisent le drainage et détoxiquent l’organisme. Enfin, quelques-unes comme le thé vert, le café ou la noix de kola sont de véritables brûleurs de calories. Ainsi, les feuilles d’orthosiphon, plus connues sous le nom de « moustache à chat», contiennent du potassium et des flavonoïdes qui leur confèrent une très forte action diurétique. C’est un remarquable draineur de l’organisme. La pulpe du fruit de la «casse» a des propriétés laxatives douces ; plus connu, l’ananas contient une enzyme qui facilite la digestion et élimine les graisses, tout comme la papaye.

Le pouvoir des fleurs

Les fleurs fournissent de multiples molécules et dans leurs pigments se cachent souvent des actifs protecteurs et anti-âge. Et surtout, il y a leur parfum enivrant aux répercutions neuroendocriniennes de mieux en mieux maîtrisées. Dans les Antilles, l’arbuste épineux, l’acacia farnesiana, est exploité dans l’industrie du parfum en raison de ses fleurs particulièrement odorantes. On tire aussi profit de son écorce, sa gomme, ses graines et son bois. D’une manière générale, les fleurs exotiques sont particulièrement prisées et reconnues pour purifier la peau tout en préservant son écosystème cutané. Elles concourent à éliminer les toxines et laissent le teint remarquablement clair. L’hibiscus, grâce à son acide de fleur, dissout en douceur les cellules mortes, alors que l’ylang-ylang régule les peaux mixtes. Par ailleurs, ce délicieux baume odorant rééquilibre la flore épidermique. L’huile essentielle d’ylang-ylang est utilisée en aromathérapie car elle permet de réguler la pression artérielle sanguine (en cas d’hypertension notamment).

Autre chef d’oeuvre de la nature : l’orchidée. La Guadeloupe en dénombre de nombreuses espèces. Cette fleur sécrète de nombreuses molécules de défense qui ont pu être isolées. Elle stimule la synthèse des fibres de collagène et d’élastine et contribue au maintien d’une hydratation idéale. La fleur de vanille est utilisée sous des formes différentes : soins, lotions, toniques et eaux florales. Elle permet également de produire de l’huile solaire hydratante, de l’huile de massage et de l’huile de bain. Elle affiche des propriétés tonifiantes, dynamisantes, hydratantes, nourrissantes et aphrodisiaques. La vanille pompona (vanillon de la Guadeloupe) est l’une des trois espèces les plus cultivées dans le monde pour ces raisons. Le frangipanier appartient à la famille des Apocynacées qui compte sept variétés différentes dont l’une des plus connues est le Plumeria alba originaire des Antilles. La fleur de frangipanier est utilisée pour « la paix des sens», dit-on. En Inde, dans la cour des temples, ces fleurs blanches servent de reposoir à l’esprit des dieux conviés à descendre parmi les hommes.

Connue pour son effet relaxant, la fleur d’oranger raffermit et lisse la peau en douceur. Aussi, Jean-Marc Petit, producteur de vin d’orange à Baillif, pense prochainement l’utiliser.

Les vertus du vinaigre de banane

Mam Roro spécialiste de la fabrication du vinaigre de banane en Guadeloupe, est très soucieuse des bonnes proportions avant d’arriver au stade de la fermentation acétique. Les bactéries forment alors à la surface du vinaigre un voile léger qui se transforme en une masse gélatineuse appelée « mère de vinaigre ». Ce processus dure environ six mois, à l’issue desquels il ne reste plus qu’à filtrer le précieux liquide. Ce vinaigre bénéficie naturellement des vertus de la banane. N’est-elle pas, entre autres, réputée pour son effet antiacide et contre les brûlures d’estomac ! C’est pourquoi ce « vin aigre » est extrêmement doux pour les estomacs, même sensibles. Il est conseillé d’en boire une cuillère mélangée à un verre d’eau pour faciliter la digestion à la suite d’un repas un peu lourd. S’en badigeonner la peau apaise non seulement les démangeaisons des moustiques, mais sert aussi de répulsif. Ce vinaigre est idéal pour combattre les pellicules. Il suffit après le shampooing de rincer la chevelure, d’appliquer une à deux cuillères à soupe de vinaigre et de masser sans rincer. Comme l’odeur n’est pas forte, ce traitement n’incommode pas l’entourage. En contrepartie, il fait briller et fortifie les cheveux tout en éliminant les pellicules. Côté peau, il donne d’excellents résultats sur l’acné des adolescents. Le traitement sera répété tous les jours pendant minimum deux semaines. Enfin, pour les mycoses entre les doigts de pieds, une application d’une nuit suffit pour les faire disparaître.

Le peeling à la canne à sucre

Dérivé de la canne à sucre, l’acide glycolique évacue les cellules mortes à la surface de la peau et équilibre l’épiderme. Ce peeling est très prisé pour sa formule adoucie. Il déloge les cellules qui sont abîmées. Ce soin aux acides de canne à sucre peut être utilisé aussi bien sur le visage, les épaules, le dessus des mains que les jambes. Il faut avant la première intervention préparer sa peau avec une crème à l’acide glycolique, faire le traitement au centre de soin au minimum une fois par semaine sur un mois et entretenir sa peau à la maison pour qu’elle reste saine et nette.

Les améliorations visibles sont le resserrement des pores, la stabilisation des peaux grasses, l’élimination de l’acné juvénile, une meilleure hydratation des peaux sèches, la diminution des taches brunes, un plus bel éclat du teint et enfin une plus grande souplesse de la peau.

Il y a certes de nombreux blogs qui abordent les plantes médicinales de Guadeloupe et j’ai aussi tout particulièrement apprécié celui d’une chercheuse en phytopathologie Cécile Mahé qui lie la science, la magie et le verbe. Cela s’appelle La Sorcière et le Médecin qui a pour sous-titre Des Histoires de Plantes entre Science et Magie.

Outre le blog elle a un canal sur youtube . son blog m’a sensibilisé à beaucoup de plantes que je ne connaissais pas. Idem pour le site de Lucien Sabin , cet passionné des plantes. exploitant agricole, spécialiste en Plant a nou. Maintenant que je suis physiquement aux Antilles et je baigne dans les plantes médicinales. La théorie devient pratique, les souvenirs deviennent science. Et je m’aperçois que tous mes souvenirs sont liés à des plantes.

Je suis à Deshaies pour encore quelques jours dans les hauteurs et la dame chez qui j’ai loué une maison m’a fait l’honneur de visiter son jardin créole. Elle s’appelle Antoinette. Elle a bien quinze ans de moins que moi. On sent sa fierté à vous introduire à vous raconter ses histoires de plantes. Je suis bombardé de noms et d’usages. C’est sa grande soeur qui l’a initiée puis elle a appris petit à petit par elle-même. Elle loue deux maisons, l’une en étage au-dessus de chez elle qui peut contenir jusqu’à huit personnes et celle ou je suis de l’autre côté du jardin, plus simple qui peut elle aussi contenir 8 personnes mais peut être fractionnée en deux appartements indépendants. Tout autour il y a dans son jardin des manguiers, des pruniers de cythère, des grenadiers, des goyaviers, etc mais ce qui fait sa fierté c’est son jardin médicinal. en pots ou en terre les plantes étalent sans vergogne leurs effluves. quelques fleurs aussi, surtout les fleurs à la Vierge. Moi je me contente pour l’instant de faire des photos, je sens, je frotte, je hume, j’essaie de me souvenir, je me décrasse l’esprit. j’ai vécu cela au Brésil où là aussi je me suis initié mais avec le temps la mémoire s’efface quand on ne la pratique pas. Je vais m’y remettre, parole de petit fils de gadédzafè. Car je sais des choses que les Antillais ont pour la plupart oublié et en particulier sur le rapport des plantes avec l’occulte, les esprits. J’ai déjà évoqué les langues de belle mère, (sanseveria, langue a chat) je ne peux pas en voir une quelque part sans que je révèle à mon interlocuteur le sens de cette plante dans la cosmogonie afro-brésilienne. Quand il manque quelque chose je m’en étonne ! Tiens tu n’as pas de sandragon ? Pas de chiendent ? La personne peut avoir du patchouli, de la menthe, du gros-thym, des bols, du pawoka, du curcuma, du doliprane, du grenn-anba-féy, du douvan-nèg, du romarin, du soulier zombie, de l’arada, du ginseng, de l’herbe à charpentier, de la rose de cayenne, d du qui vivra verra, de l’anis, de la citronnelle, et les plus belles plantes à la vierge, si je n’ai pas vu sandragon, chiendent et semen-contra et langue à chat, j’ai comme un sentiment de manque, d’incomplétude. J’imagine qu’elle parle à ses plantes pour les remercier chaque jour que son Dieu fait comme elle parle au chevalier servant de son jardin créole, un chihuahua sage mâtiné de je ne sais quoi, de neuf ans d’âge qui ressemble au renard du Petit Prince et qu’elle a baptisé Nougat, aka Nounou pour les intimes. Et je me souviens des mots sages de Saint-Exupéry

Je vous livre ici quelques pages de mon album photographique sans retouche, sans filtre réalisé un dimanche matin de novembre, le 11 novembre pour être précis. Dès la fin de cette semaine je partirai habiter à Basse-Terre dans une autre maison au jardin encore plus immense et je continuerai mon apprentissage; cette fois ci avec Magguy.

Et je crois bien que je vais essayer d’apprivoiser le langage des plantes, cet essentiel invisible pour mes yeux,  en suivant la technique du renard dans le Petit Prince. Garder la distance raisonnable. M’approcher doucement, l’air de rien comme un chenille jaune et noire, du type de celle qui aime à hanter les feuilles et les tiges de la plante à la vierge et du jasmin, ne rien dire, revenir à heures régulières, les arroser de ma présence calme pour ne pas qu’elles sentent mon absence, pour qu’elles ne s’inquiètent pas, pour qu’un rituel s’installe cahin-caha. Et que de visite en visite on s’apprivoise et que j’en devienne responsable, pleinement en possession de mon héritage familial oublié.

Igname jaune de Caféière, gombo

La vue de la liane en fleur de l’igname jaune m’émeut. Tout comme me touche la vue de ses feuilles volubiles comestibles en forme de coeur ! Je suis un hommes à racines. A tubercules. A rhizomes. Quand j’ai vu le vendeur de fruits et légumes en bord de mer de Deshaies mon coeur a sursauté. Instantanément j’ai vu les ignames jaunes. Igname jaune de Deshaies. Pas de Bouillante, pas de Pointe-Noire. Il n’y avait pas l’appellation sacrée bio mais qu’importe. L’eau m’est venue instantanément à la bouche. J’ai eu comme une apparition de la Sainte-vierge à Bernadette Soubirous. Une kirielle de fourmillements et de démangeaisons s’est emparée de mon palais.

Igname jaune de Caféière, clamait le vendeur à qui voulait l’entendre. La terre de glaise deshaiesienne collait encore rouge et noire aux tubercules géants. Moi méfiant tout d’abord, j’entrepris de sonder l’âme de ces racines. Chaque blessure a sa façon de cicatriser et c’est en fonction de l’apparence de ces stygmates que j’achète. Car le saviez vous l’igname jaune comme le dachine et d’autres tubercules peut irriter la peau des âmes sensibles.

Diascorea cayenensis contient en effet un liquide blanc chargé de raphides (fins cristaux d’oxalate de sodium ou de carbonate de sodium) qui une fois qu’il entre au contact de votre peau peut si y vous y êtes allergique vous irriter et vous brûler. La solution l’éplucher rapidement puis laver l’animal sous l’eau froide. Ne jamais laisser l’animal au contact de l’air car il s’oxyde rapidement et brunit. Ou utiliser des gants. Certains mettent dans l’eau du bain une feuille de bois d’inde, d’autres du jus de citron.

Moi j’aime le contact avec l’animal appelé aussi igname de Guinée. Il y a de nombreuses qualités d’igname, igname blanc, l’igname jaune, l’igname ailé, Caillard, boutou, saint-vincent, cambarre, grosse caille, etc mais moi je me pâme pour l’igname jaune. C’est une longue histoire d’amour, archétypale tout comme celle qui me lie au gombo et à la feuille de de dachine. Belle tryade dont je ne saurai dire qui est le Père, qui est le Fils, qui est le Saint-Esprit !

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Il faut dire que dans les cosmogonies anciennes africaines le long du golfe de Guinée l’igname ne pouvait pas être mangé à n’importe qu’elle époque de l’année à n’importe qu’elle heure. Il était tabou à certaines époques de l’année et on préférait mourir plutôt que d’en consommer.

Moi, adorateur de l’igname jaune, je le vénère bouilli, pilé, frit, grillé, râpé à cru, lié à l’oeuf et aux épices et frit comme une crêpe, avec beurre, avec huile d’olive, avec huile de palme, avec sauce gombo, aussi appelée sauce kilométrique à cause de son aspect gluant, avec crabes, avec crevettes, avec poisson; avec oeuf dur, avec oeuf sunny side up ou sunny side down, avec épinards, avec calalou, avec feuilles d’hibiscus comestible (bélé), avec, avec…

Il n’y a guère que cru que je ne le croque pas ! Ce n’est pas recommandé à cause de l’amidon.

Mais par amour pour cette plante aux lianes volubiles en forme de coeur si elle l’exige je ferai le sacrifice.

ah cet igname jaune (Dioscorea ))

baptisé et confirmé, athée, à toa

Baptisé et confirmé ! Logé, nourri, blanchi, sevré aux mamelles de l’Esprit-Saint, de Dieu, des Apôtres et des Saints. Adopté par les entrailles bénies de Christ et de Marie. Pétri de première communion et de communion solennelle. Couronné par la renonce. Athée. A toa comme disent les Brésiliens, dans une sorte de nébuleuse, au large, sans but, sans foi, ni loi, à la dérive, sans cap. Bordélique, quoi.

Cruzes !   mon Dieu ! oh my  God ! Livré au seul caprice du hasard ? Andarilho ! Pigeon voyageur ! A toa ! Nu, les mains dans les poches ! Hobo ! Clochard !

41IiLRPU+1L._SX359_BO1,204,203,200_.jpgCertes je suis à toa ! Mais qui peut me définir vraiment toa. Un cordage qui sert à remorquer. De toa voulant dire qui se laisse emporter vers l’aval par le courant sans qu’il soit même nécessaire de ramer. Mais alors je ne suis pas vraiment à toa car il m’arrive de ramer à contre-courant la plupart du temps. Sur le fleuve Saint-François comme sur la rivière Ziotte.

D’ailleurs en vrai marin, quartier-maître de mes eaux douces, je ne dis jamais ni corde ni cordage mais bout en prononçant bien le t final.

Athée ! Peut-être pas tout à fait puisque je crois à la force de l’esprit. Et que ce matin en voyant une chenille noire et jaune s’insinuer elle aussi comme moi à toa élégamment sur mon passage comme s’il s’agissait du serpent du péché originel  j’ai senti que nous faisions partie du même monde animal. Et je l’ai baptisée à mon tour Jean-Marc, ainsi que j’ai été baptisé de façon erronée il y a presque 66 ans jour pour jour. Il n’y avait pas d’eau bénite seulement de l’eau de pluie qui ruisselait encore dans l’herbe verte sous les manguiers et les grenadiers.

 

313 pépins de grenade

Je ne suis pas du type à avaler n’importe quelle baliverne. J’ai goûté l’autre jour du jus de grenade. J’ai sucé des pépins de grenade. Puis naturellement je me suis documenté sur ce fruit qui aurait été la vraie pomme d’Adam et Eve. Cette grenade que appelait autrefois pomme punique aurait donc été le fruit de chute. C’est à cause de cette grenade que le paradis serait devenu enfer sur terre. Déjà cette grenade a fait parler d’elle dans la mythologie grecque. C’est le fruit dont Persephone/Proserpine, fille de Zeus/Jupiter et de Demeter/Ceres, aurait dégusté six pépins en Enfer. Après avoir perdu sa virginité après avoir été enlevée et violée par Hades/Pluton le dieu des Enfers elle est condamnée à vivre six mois sur terre et six autres en hiver. Certains murmurent même que ce serait volontairement à l’insu de son plein gré quelle aurait dégusté le fruit interdit de l’enfer pour pouvoir échapper à une mère castratrice. Certaines préfèrent les nourriture célestes, d’autres les nourritures marines, d’autres comme Proserpine sont accro six mois aux nourritures terrestres, six mois aux nourriture infernales. La grenade aux pépins infernaux. Mais aussi la grenade apparaît bienveillante pour d’autres coutumes qui lui confèrent même le nombre incroyable de 613 pépins voire de 1000 pépins chez d’autres. Il fallait que j’en aie le coeur net. J’ai donc cueilli ce matin au grenadier de mon jardin la plus belle des grenades. Et un à un j’ai compté les arilles. Trois cent treize ! Loin du compte. Alors qui croire. Forcément j’ai des doutes. Et si c’était la même chose pour le serpent. Et comme fait exprès ne voilà- t-il pas que se présente devant moi une chenille noire et jaune. Voilà qui me semble raisonnable. Au lieu de la pomme et le serpent, la grenade et la chenille. Mon paradis sur terre

Traduttore, traditore

Les traducteurs sont des traîtres. Essentiellement. Certains moins corrompus trahissent moins que d’autres mais tous autant qu’ils sont sont passibles d’être passes aux armes par les mots pour crimes de haute trahison.

Je suis actuellement en train de traduire un recueil de poésie brésilien intitulé en portugais « Ardor e Ardências. » L’ouvrage paru en 2018 à pour auteur Inaê Silva Pereira Sodré. ISBN 978-85-66783-24-7. L’ouvrage porte en frontispice la phrase de Georges Bataille parue dans L’Erotisme, 1955:

« L’érotisme est dans la conscience de l’homme ce qui met en lui l’être en question ».

SUIT LA PHRASE DE L’AUTEUR

« GOZAR NÃO É ERRADO NEM PECADO, É GOSTOSO. »

MA PROPOSITION DE TRADUCTION: Jouir n’est ni mal ni péché mais jouissif .

Le titre m’a interrogé ! Ardeur et Ardences ou Ardeur et Ardances ? Dans Ardences on a ardeur et résistance donc résilience. Lequel des deux choisir. Ardor en portugais est masculin , ardeur est féminin. Je m’inquiète car cette ardeur est au centre du livre. J’y vois une femme aux proies des Ardences de son ardeur que chevauche une divinité afro brésilienne, la Pomba gira, que je pourrais appeler Maîtresse Erzulie, maîtresse, déesse, divinité, sorte d’Exu (Eshu), garde barrières maîtresse des chemins et des carrefours, épouse d’Elegba, qui lui ouvre les portes de la jouissance. La voilà devenue Esmeralda volant tel un oiseau de feu jusqu’à Séville et Grenade en Espagne. Oiseau lyre ou livre ouvert dont le corps se laisse lécher, feuilleter, déchiffrer comme un texte par un lecteur Roi qui transperce de sa dague les lignes, les phrases, les virgules et les réticences qui mènent à la possession et à la jouissance.

Certes le livre s’explore dans le cadre d’un panthéon afro brésilien. Pomba gira c’est l’Exu féminin, toute de noire et rouge vêtue. MAÎTRESSE Erzulie dans la cosmogonie rada du vaudou haïtien. Comment traduire ce Pomba Gira. J’ai proposé maîtresse, déesse, divinité. Qui se fait aussi appeler Padilha. MAIS J’AURAIS PU TOUT AUSSI BIEN L’APPELER CAVALIÈRE OU AMAZONE. L’IMPORTANT CE SONT LES IMAGES QUE L’ON CRÉE PAR LE TRUCHEMENT DES MOTS.

Et bien que je domine le portugais, je m’interroge pour:

1. Esquipa ! Que je traduis par appareille alors que envole-toi ou détale ou trotte auraient pu tout aussi bien s’appliquer.

2. Gira. je traduis par tourne mais pourquoi pas tourbillonne d’autant plus qu’on aura plus tard rodopia (tourner comme une toupie) et roda (tourne).

3. Atesta teu Cavalo. Teste ton cheval, chevauche ton Cheval, Dompte ton Cheval.

4. VIRILHA c’est l’aîne mais ce mot me déplaît, je le trouve trop médical, et le pubis trop spécifique, je préfère entrejambe équivalent à crotch en anglais.

Au diable la perfection, au diable la fidélité. On ne traduit pas, on adapte, on réinvente des équivalences crédibles en fonction de son public cible.

C’est en littérature comme en publicité. Ce n’est pas parce qu’une campagne véhiculée aux États-Unis a fait le buzz que son alternative ego double en français va cartonner. Il ne suffit pas de traduire, de faire du mot à mot. Il faut être crédible.

J’ai vu récemment une pub qui m’a intrigué. C’est une pub pour la montre connectée  Watch Series 4 d’Apple. C’est un homme qui boit son café dans son salon avec son double et qui regarde sa montre. Surgit alors au bas de sa rue un, puis au fur à mesure plusieurs clones de lui-même qui continuent la course. A la fin les cinq s’arrêtent épuisés. C’est alors que surgit du diable vauvert un sixième clone qui déboule et plonge dans la mer. Vient alors la phrase.

En français :

Il y a  un meilleur vous en vous !

Tandis que l’original en anglais dit :

There’s a better you in you !

Toussaint Ordinaire à Bouillante

Aujourd’hui premier novembre 2018 je vais fêter la Toussaint à Bouillante. En voiture Deshaies-Bouillante ça nous prend environ une demi heure. Nous sommes invités à passer la journée chez une cousine. Étape obligée en ce jour des saints la messe à l’église Saint-Louis de Bouillante. 9h10 l’église est bondée. Tout le monde est sur son trente et un, poudré , parfumé d’élégance en ce premier jour de novembre. Le blanc est de sortie. Tous immaculés. Sans tache. Les saints sont à l’honneur. Mais déjà dans les cimetières cela s’anime. Bouillante possède deux cimetières. Celui des Doublons et l’autre sans nom. Les Doublons héberge l’élite des défunts. L’autre le menu fretin. Ma famille sans doute est en grand nombre dans celui du menu fretin mais par acquit de conscience au cas où un vénérable ait existé parmi les trépassés miens je me promets de rendre une petite visite aux Doublons qui apparemment est plus proche de l’église donc plus proche de Dieu. Ça va commencer. Après quelques photos je m’éclipse. Je préfère prier sur le banc à l’ombre sur la place.

Puis c’est l’heure de la visite au cimetière. Apres un petit quart d’heure je decouvre UNE TOMBE INTITULÉE BALTIMORE.

Puis c’est le déjeuner des saints. Après un petit punch viennent la salade, tomate betterave, sardines, le concombre râpé , l’avocat, le blaff de colas, un poisson qui ressemble comme deux gouttes d’eau de mer au vivaneau, le fruit à pain, les poyos, la patate douce, le riz blanc, le piment et le cabri. Et comme dessert glace au coco et rhum raisins.

Entre saints, normal de se faire des gâteries. BON SOUVENIR que ce lodé de LA TOUSSAINT

Prescripteurs alimentaires, esprits, saints et défunts

Nos choix en matière alimentaire sont largement dictés par notre inconscient, par nos expériences de vie, par celles de nos ancêtres.

Nous croyons tous avoir un libre-arbitre , un pouvoir décisionnel qui nous donnerait la faculté de décider ce que nous avalons, et le pourquoi et le comment de ce geste « avaler » alors qu’en fait de matière alimentaire nous sommes les patients et les élèves de prescripteurs et de précepteurs alimentaires divers.

J’étais il y a deux mois à un dîner anniversaire. Un de mes frères fêtait ses 60 ans. Etaient présents sa fille aînée et son mari et leurs quatre enfants, âgés entre deux et 10 ans, 3 garçons et une fille, ma soeur benjamine de 50 ans et sa fille de 10 ans, mon épouse et moi cela se passait dans un restaurant à Saintes en Charente-Maritime. On nous sert les boissons.

Que désirez vous ?

Mon frère demande un Porto, je le suis. Il se ravise et prend une bière parce que son beau-fils a pris une bière. Je prends moi aussi une bière. En fait j’allais prendre un vin moelleux mais je me suis ravisé. Ma femme hésite puis finalement fait comme ma soeur et prend un vin moelleux. Les enfants prennent tous un coca avec des glaçons. Pour la petite dernière c’est un verre de grenadine.

On nous sert des petits apéritifs : des olives et des cacahuètes. Et là je m’aperçois que la petite fille de 2 ans se remplit d’olives vertes dénoyautées avec une sorte de joie intense. C’est un plaisir de la voir manger. Et je me souviens alors que moi je n’ai mangé des olives qu’à l’âge adulte et encore avec parcimonie. Aujourd’hui j’en grignote quand on m’en offre mais cela ne fait pas partie de ma culture. J’en parle à ses parents qui disent qu’elle adore les olives vertes. Le père plaisante:

Elle en prend toujours avec un petit Martini.

Tout le monde rit. Mon frère admet lui aussi n’en avoir goûté qu’adulte, tour comme ma soeur. Nous nous souvenons qu’à la maison nous ne mangions jamais d’olives. Cela ne faisait pas partie de notre culture.

Les cacahuètes par contre, qu’on appelle chez nous pistaches, font partie du décor et j’ai dû en manger dès que cela ne présentait pas pour moi de risque d’étouffement. J’ai mangé du sikakoko ça c’est sûr. Les cacahuètes caramélisées. hum c’est l’un de mes parfums d’enfance. comme le sorbet à la pistache ou au coco.

Si nous avions mangé chez ma mère il y aurait eu sans doute du Porto, du Martini, du punch coco, du rhum, un punch monbains, un guignolet, etc. Ensuite comme entrée un plat de saucisson en tranches accompagnées de carottes, râpées, concombre râpé, avocat

Trois d’entre nous prennent une entrée : le gendre du foie gras, mon frère et sa fille chacun une cassolette de pétoncles avec des carottes. Nous sommes dans une région où les fruits de mer sont abordables. Nous sommes à 50 km de la mer.Ma femme et moi nous nous abstenons ainsi que ma soeur. Nous mangeons peu le soir.

J’ai commandé instantanément mon plat, souris d’agneau. Chaque fois que je prends de l’agneau je pense à mon père pour qui fêtes de Noel, Pâques, mariages, anniversaire rimait avec agneau.

Mon frère prend des rognons de veau. Alors là je suis surpris:

-Tu aimes ça, toi ? Moi je n’en ai jamais mangé. Des reins, berk.

-Ah non c’est très bon, j’adore.

Moi je suis surpris. Il me dit qu’il en a toujours mangé et que notre père en mangeait aussi. Bien c’est fort possible mon père mangeait aussi des huîtres et ce n’est qu’adulte que j’y ai goûté. Mais il faut dire que mon père était militaire et qu’il est parti tout jeune dans la dissidence et là on l’a nourri à la française, à la bonne franquette. Cela explique qu’il aimait le vin rouge, les pommes de terre, les boites de cassoulet et les rognons. Il mangeait aussi beaucoup à la cantine quand il travaillait au ministère de l’Industrie donc son goût s’est élargi. Et moi donc je n’ai jamais goûté aux rognons. J’ai un jour au Brésil fait des efforts pour manger des gésiers de poulet en apéritif comme le faisaient tous mes amis brésiliens. C’est niet, ça ne passe pas. Les tripes, le foie, oui mais le gésier, le rein, les coucougnettes non merci. J’ai pourtant mangé du xinxim de bofe (du poumon) et ce n’était pas mauvais. Du sarapatel (un plat originaire du Nordeste du Brésil à base de toutes sortes de viscères rouges -fressura- comme la trachée, le coeur, le poumon, les reins, le foie , le baço e mouton ou de bouc). C’était à l’occasion d’un mariage et quand j’ai vu la manière dont tout le monde se régalait je me suis précipité et j’ai pris mon plat. et c’était divin. J’ai mangé mon bofe chez la mère d’une amie. Là encore tout le monde s’est régalé. Je ne pouvais dignement me défiler. Il m’est arrivé à une certaine époque de manger aussi la buchada de bode, la dobradinha ou le mocoto. La buchada de bode c’est un plat du Nordeste encore à base de viscères blanches de bouc (tripes et autres parties de l’estomac). La dobradinha je l’ai essayée car ma femme qui est originaire de Bahia aimait beaucoup. Je me souviens d’un restaurant près d’Itapoan où nous sommes allés à plusieurs reprises manger buchada ou dobradinha. La dobrainha est un plat à base de haricots blancs et tripes de boeuf (bucho) , .

Le mocoto c’est un plat à base de pieds de vache cuits avec des haricots et des légumes. J’en ai mangé une fois au petit déjeuner ! Il faut dire que je suis un aventurier et quand je suis entouré des bonnes personnes j’essaie tout. Il faut une conjonction des astres. Le jour où j’ai pris du mocoto au petit déjeuner c’était pour accompagner l’un de mes amis qui mourrait d’envie justement de manger un mocoto. il s’appelait Virgilio. nous étions dans un petit village dans un marché typique populaire de la Chapada Diamantina à Livramento da Nossa Senhora. Nous étions partis tous ensemble pour escalader le Pico das Neblinas. Je n’ai plus jamais revu Virgilio depuis, mais il est lié à jamais dans mon esprit au mocoto. Pour un originaire des Antilles qui a toujours mangé du boudin depuis sa plus tendre enfance je devrais être ouvert à toutes les viscères car finalement le boudin c’est à la base un boyau de boeuf, du sang, des herbes et des épices. J’ai une résistance que je dis naturelle. Mais le dégoût que je ressens peut avoir été hérité de mes ancêtres. Mais on peut fort bien dépasser les interdits alimentaires de ces ancêtres. Mon père me disait ne jamais manger d’ananas le soir. Si on en mangeait on aurait une tête d’ananas. cela ne m’a jamais empêché de manger de l’ananas si j’en avais envie et à l’heure de mon choix. Par contre ma mère n’aimait pas les gombos. Donc elle n’en cuisinait jamais. Comme c’est mon père qui faisait ce type de courses et que je l’accompagnais tout petit aux Halles pour faire les emplettes j’ai acquis le goût des gombos à travers lui. Mais jusqu’à aujourd’hui je ne l’ai jamais vu préparer des gombos.

Aujourd’hui je suis en Guadeloupe à Deshaies c’est le premier novembre, jour de tous les Saints, la Toussaint. Demain ce sera la fete ces Défunts. Aux Antilles saints et défunts ne font qu’un. Ce sont des esprits. et on leur prête hommage malgré les imprécations véhémentes de monsieur l’abbé qui leur prêche que le 1er c’est le jour des saints et le 2 le jour des défunts. et qu’il faut rendre hommage le jour qui leur est dédié aux saints et le jour qui leur est dédié aux défunts. Mais la plupart des antillais ne l’entendent pas de cette oreille. Depuis deux semaines les cimetières sont transformés en carwash, on lave, on récure, on fait briller, on bichonne les pierres tombales, on peint, on maçonne, on balaie, bref on fait le grand nettoyage pour que morts et saints mais surtout les morts sentent bien qu’on ne les oublie pas. Et pour cela on les illumine car ils aiment la lumière. Vive dans les ténèbres cela fatigue la vue. Alors bougies et lumignons font la lune et le soleil sur leurs âmes.

Moi je pense bien sûr à mes morts, mais toute l’année via la généalogie. Je n’ai nul besoin intime d’aller sur leurs tombes les éclairer. Car je ne sais comment éclairer la poussière des os. Mais j’irai par curiosité car ce sera la première fois de ma vie au cimetière passer le premier novembre un petit moment de lumière avec les morts.

Mais déjà de bon matin je les ai célébrés à ma façon. Je me suis préparé un petit déjeuner en hommage à mes morts. Probablement l’un de ces derniers me l’a soufflé pendant que je dormais. J’ai sorti une mesure de semoule de mais, cinq mesures d’eau, du sel, du poivre, du lait en poudre, de l’huile d’olive et du beurre, plus deux tranches de gouda, une grande marmite, tout ça pour faire les grits.

Quand j’ai craqué l’allumette et quand j’ai enflammé le gaz j’ai senti que les morts sautaient-mataient. Yépa, disaient-ils tous en choeur

Nou kay manjé mayis, mé frè

Puis j’ai sorti 6 wassous, le wassous c’est l’écrevisse, 6 grosses écrevisses. l’ail, l’oignon, le poivre, le vinaigre balsamique, le sel, la ciboulette, le persil, le piment végétarien,le bois d’Indee et le caribbean fish seasoning. Alors là j’ai senti les nez des morts trembler d’aise et de plaisir

Way, wassous, lézanmi ! Woy ! Mi banké ! Shrimps lézanmi, Shrimps ! Nou kay manjé grits and shrimps

C’est alors que je leur ai donné le coup de grâce, comme une extrême onction culinaire : j’ai sorti deux oeufs de poule de la Guadeloupe, élevée au bord de la mangrove donc parfumée aux crabes de terre.

Apavré ! Grits, shrimps and eggs ! Mé missié la sa sé on sen, sé on mawti, i kon nou minm !

Et une fois mon repas prêt je me suis mis à chanter tout en mangeant:

Faya faya manman alé jénéss simityé, alé jénés simityé man ka mandé lè répondè ayayay

Chaque bouchée d’ècrevisses, de bouillie de maïs ou de zé je la dédiais à l’un de mes ancêtres : une bouchée pour Vivik, une bouchée pour Julienna, une bouchée pour Fillotte, une bouchée pour Joseph, une bouchée pour Jean, une bouchée pour Man Bise, une bouchée pour Monrose, une bouchée pour Jeanine, jusqu’à ce qu’on arrive a Magdeleine. Puis je suis redescendu, j’ai parcouru les mornes de la Guadeloupe et de la Martinique, j’ai vu défiler Bouillante, Schoelcher, Saint-claude, Baillif, Case Pilote, fort-de- France, Vieux-Habitants jusqu’à ce que j’en arrive à la soixante-sixième cuillèrée. Branlre-bas de colmbat. qui aurait cert honneur insigne e se » voir déier la dernière cuillère de cette année. Je n’ay avais pas penséz mais au moment même où je mettais la cuillère dans la bouche je m’entendis prononcer :

Une cuillère pour Charles-Henri, mon petit frère, trop tôt disparu.

Ki zafè a dispari ésa, missyé Jean-Marie je suis là, costaud, ban mwen manjé an mwen, siuplé !Mais di mwen on bitin, poukisa tu ne nous as pas préparé un bon ti kalalou krab, vyé frè ?

Les morts sont comme ça. Yo pa jin kontan. Tu leur donnes chat ils veulent rat, tu leur donnes viande cochon ils veulent poisson épi zo, c’est comme ça, il faut toujours qu’ils fassent un petit caprice. Ils ne sont jamais satisfaits. Mais je sais comment les prendre. Je leur sers pour terminer une bonne rasade de leur petit rhum sec, le Bologne qu’ils affectionnent plus particulièrement. Awa mes morts pa ka bwè Riklès ! Ils se mettent à la queue leu leu comme pour recevoir l’ostie sainte

Messyé messyé, merci mon frè, tu n’as pas oublié mon ti viyatik,

font-ils en sautant matant de plus belle une fois obtenu leur petit viatique. Certains communient même deux fois

Verses en moi encore un ti krazi la goutte. Je ne vais pas partir sur un pied quand même, a laj anmwen épi toute la sciatique en ka soufè, doulè, doulè

Si je les écoutais je ramènerais une dame-jeanne pleine.

Au moins zafè aw bien, ou pa ni diabète, pwofité mon frè, pwofité bien lanmo aw, tchimbé réd pa moli

Le soleil s’est levé et avec lui les ombres de mes ancêtres se sont couchées. Quant à moi c’est, heureux et nostalgique en même temps, le ventre plein de grits and eggs et shrimps et passablement imbibé de bonne guildive que j’entame ma soixante-sixième Toussaint. La première première à Bouillante.

Mais où est passé le confessionnal ?

Ecrire c’est comme aller à confesse. Le confesseur c’est la page blanche à qui l’on confie les péchés véniels et capitaux que l’on a commis en dépit de son plein gré. Écrire c’est aller à confesse. A CECI PRÈS que le confessionnal n’a pas l’odeur du bois surtout quand on écrit online. Car le papier c’est du bois sublimé . Mais que dire du confessionnal online.

Il y avait autrefois dans la notion de confessionnal l’idée que le confesseur, le prêtre, pouvait pardonner au nom de Dieu la faute commise, assortissant son pardon de prières et parfois d’injonctions. Le confesseur était le représentant de Dieu sur terre et on pouvait lui murmurer à l’oreille derrière les rideaux rouges de l’isoloir, les plus grands méfaits. Il était soumis à l’obligation de réserve. Rien ne pouvait sortir du secret du confessionnal. La confession était d’ailleurs un sacrement et nul ne serait allé communier à l’ostie se sachant l’âme sale et vile.

Hier abasourdi, moi qui ne fréquente guère ces lieux de sainteté en dehors d’apparitions furtives en cas d’ obsèques, mariages ou baptêmes, choses assez rares dans mon environnement proche, j’ai été vous dis-je abasourdi de voir que dans l’église de mon enfance, celle de Saint-Augustin à Saint Claude, en Guadeloupe il n’y avait plus aucune trace de confessionnal. Et alors la rémission des péchés, on fait comment ? Il y a toujours un chœur, une nef, un autel, des travées de bancs en bois de jacaranda, une croix, des ventilateurs en pagaille, des hauts parleurs. Un escalier en spirale, des ABSIDES, une statue de la Vierge, des bouquets de fleurs, les fonts-baptismaux, le clocher mais du confessionnal nulle trace. Il faut dire que les confesseurs ont aussi bel et bien disparu. Pour confesser il fallait être disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre et désormais le clergé est part-time. Tout s’explique. Non pas que je regrette ces confessionnaux, qui étaient en fait des instruments de torture et de contrôle, mais parce que j’aimais m’agenouiller et sentir l’odeur du bois tandis qu’un oreille invisible mais familière se penchait sur mes mea culpa, mea máxima culpa. Ma faute, ma très grande faute. Combien de fois m’a-t-on condamné aux travaux forcés du Notre Père et du Je vous salue Marie. Étrangement je ne me souviens plus d’aucuns de ces péchés absous et remis. On a tous une litanie de petits péchés à se faire pardonner.

À vous mes lecteurs et lectrices je confesse que hier j’ai cédé à la tentation: j’ai cédé au péché de gourmandise et d’alcoolisme. Trois cannettes de 1664 de 50ml ce n’était sans doute pas nécessaire pour fêter mes 66 ans. Mais le pénitent que je suis a fait pénitence. Je me suis flagellé avec deux cents litres d’eau de mer. Faute avouée étant à moitié pardonnée j’ose espérer que mon salut n’est pas remis en cause. C’était exceptionnel. Il faisait chaud. J’avais soif. Autant de circonstances atténuantes que j’ai encore atténuées avec un café noir à la fin de cette beuverie diabolique. Merci de votre pardon, merci de votre écoute, chers confesseurs. Merci d’exister. Bénissez-moi encore et encore parce que j’ai péché .

Brasil acima de tudo, Deus acima de todos.

Brasil Uber alles. Vox populi vox dei. Les Brésiliens ont voté. Le Brésil par-dessus tout, Dieu par-dessus tous. Dans un pays qui se revendique toujours comme « abençoado por Deus et bonito por natureza » , béni par Dieu et beau par nature, il n’y a rien qui puisse choquer. Dans sa première allocution après la victoire la première action de Jair Messias Bolsonaro, né le 21 mars 1955 à Glicerio, dans l’état de São Paulo, ce descendant d’immigrés italiens et allemands élu sous l’affichage PSL, est de remercier Dieu. « Feliz é a nação cujo Deus é o Senhor. » Heureuse soit la nation dont Dieu est le Seigneur. « Deus é brasileiro » , Dieu est brésilien. Comment trouver à y redire. Moi je suis bête et discipliné quoique incroyant. La famille d’abord, dit un supporter de Jair Bolsonaro, président, Messie nouvellement élu du Brasil. Une sorte de petit caporal comme Napoléon Bonaparte. Tiens cela me rappelle la présidence jupiterienne de Macron, ses bras en croix, sa voix extatique. Tiens, il y a aussi du Trump dans cette passion pour les armes à feu. Moi je ne m’attache qu’au slogan. Pourtant je regarde Brasil et Deus et cela fait bizarrement « breus » dans ma tête. Les ténèbres, l’obscurité, les Brésiliens ont porté les ténèbres au pouvoir. Les ténèbres le saviez-vous portent les couleurs vert et jaune. La victoire tient parfois à peu de choses. Dans Bolsonaro il y a toutes les lettres de Brasil sauf le I. Dans Fernando Haddad il n’ y avait que le A. Et Haddad rime avec Maldade, méchanceté. Même si Bolsonaro est devenu mito, un Messie mythique, un bolsomito. Après 13 ans de pouvoir le PT rend les armes et entre en résistance passive. Comme d’habitude des unions contre nature auront lieu dans les ténèbres. Les opposants du Coiso d’aujourd’hui deviendront alliés de demain de la situation. Les journalistes frondeurs et impertinents se mueront en cireurs de godasses. La corruption ne fera que changer de visage. Dieu l’aura permis. Karcher, Lavajet. NOUVEAU MONDE, ah le discours politique. La sixième économie mondiale a voté. Le vote y est obligatoire entre 18 et 70 ans. A partir de 16 ans et après 70 ans, il est facultatif. Résultat : votes blancs, votes nuls totalisent 10 pour cent, soit près de onze millions de voix. Quant aux abstentionnistes ils représentent plus de 31 millions de votants soit 21 pour cent du corps électoral dans un pays où, rappelons-le encore une fois, le vote est obligatoire. Je ne doute pas que les intellectuels et autres opportunistes de garde qui avaient choisi de marquer leur distance avec Bolsonaro en votant et en photographiant leur bulletin de vote avec un livre sauront habilement retourner leur veste, toujours du bon côté.

Il aurait été naturel que ce livre soit la Bible puisque les trois quarts si ce n’est plus se revendiquent du christianisme. Moi j’ai vu pèle mêle parmi les relations Facebookiennes au Brésil invoquer le fascisme, l’extrême droite, les évangélistes, la dictature. Certains ont menacé de s’expatrier à Cuba ou au Venezuela en cas de victoire du Mito. Que assim seja. Ainsi soit-il ! Le chiffre magique du jour, le 17. Le chiffre maudit le 13. La différence entre le 17 et le 13 c’est plus de dix millions de votes. Messie, soixante trois ans, marié depuis cinq ans à Michelle Reinaldo, trente huitième président du Brésil, le huitième depuis la redemocratisation de 1986, a pris un coup de couteau dans le ventre mais Dieu dans sa grande miséricorde l’a épargné . Espérons seulement en bon évangéliste que Dieu mette le Brésil au chapitre un de ses attentions. S’il ne veut pas suivre le chemin du Venezuela et du Honduras.

A une semaine de la Toussaint, un gommier de marbre dit: Nul ne sait !

On s’affaire dans les cimetières. On s’affole. Dans une semaine ce sera le grand déferlement. La mémoire, le souvenir seront à l’honneur à coups de bougies et lumignons. Déjà des djobeurs s’affairent sarclent, piochent, bêchent pour redonner éclat à la tombe des chers disparus. Dès l’aube des abeilles ouvrières butinent autour des conques de lambi. Il y aura foule à la Toussaint. La rue qui monte vers le cimetière de Deshaies-Honoré sera interdite aux véhicules. On pourra la gravir ce jour là à pied. Ce matin on a même déposé une vieille dame brinquebalante qui va sans doute faire quelques menus services sur la tombe d’un parent. Retirer peut être quelques razye, nettoyer ce qui peut l’être, passer un coup de balai ou de serpiliere. La voiture a pu pénétrer jusqu’à la moitié du cimetière. En début de cimetière une vespa repose. « Ici repose » est ce qu’on peut lire le plus. L' »ici gît » n’est pas de mise ni « ici dort » , ni « ici ronfle », ici, tenez-vous le pour dit, on repose. Les tombes, les caveaux, les croix, les fosses, les fleurs séchées, les bouteilles vides, d’autres remplies de sable, les lumignons rouges, en nombre, les bougies fondues et intactes, les rubans violets, les croix avachies, tout repose dans un seul désordre, un seul capharnaum. Seule une fourmi pourrait y retrouver ses petits trépassés. Un pied de quelque chose que j’ai d’abord pris pour un giraumont, mais c’est peut être aussi une calebasse, prend ses aises et a même donné le jour en plein cimetière à une énorme gourde blanche. Avis aux amateurs. C’est en vain que moi j’ai essayé de retrouver la tombe d’une Baltimore. Rosiette Fortuna de son prénom née le 30 decembre 1915 à Deshaies et décédée à Deshaies, épouse Lesi, moins de 5 mois après son mariage le 28 février 1849. J’ai sillonné le cimetière d’est en ouest. De sud en nord et rien. La disparue a vraiment disparu. Pourtant elle est bien décédée le 10 juillet 1949. Il y a presque 70 ans. Belle rotativite. Sans doute n’avait elle pas acheté de caveau. Elle peut aussi avoir disparu en mer. Ou ressuscité. Qui sait ? Nul ne sait, dit un gommier de marbre. Pas de trace de Vatinel Monique Lesi, son mari, pas de trace de sa mère Lucie Vivie Calodat, quant à son père, lui, je le tiens bien, Omer Baltimore est né à Saint-Claude et décédé à Baillif. C’est l’un de mes grands-oncles. Je lui rendrai visite un de ces quatre, c’est promis. Il ne perd rien pour attendre. Je viendrai sans bougie ni lumignons honorer son esprit. Saint-Aumer ou Saint-Omer, peu importe, les esprits ne font pas la différence entre le homard et la langouste. J’espère que lui aussi n’est pas tombé dans les oubliettes ou commodément disparu en mer. Mais il faut aussi s’accrocher aux bons vieux vivants. Il faut que je rencontre Baltimor Urlande Eugénie Marie et Baltimor Claude. Mon petit doigt me dit que je pourrais bien les retrouver du côté de Pinau, Deshaies juste après la plage de Rifflet, où ces vieilles dames aiment à faire leur trempette matinale. Peut-être pourront elles me dire où repose notre parente. Nul ne sait. Mais la mer en contrebas continue sa sape de son ressac inlassable.