Canon un jour, Canon toujours et Packard Bell entre les deux

Argentique un jour, argentique toujours ! Mon Canon AE1 Program est posé sur le buffet depuis de nombreux mois et me nargue, me toise fixement l’air de me dire :

Alors chasseur d’images, bientôt la retraite. Tu t’y remets quand à l’argentique ?

Pauvre boitier, pauvre objectif, je les ai un peu maltraités ces 4 dernières années. Ils somnolaient bien au chaud dans leur sacoche de cuir noir labellisée Stöd Executive qui m’a été offerte par ma belle-soeur au Brésil. . Quel âge ont-ils déjà ? Je ne sais plus. Mais je leur donnerais disons quelque chose comme 30 ans, sinon plus. Il me zoome l’air de rien. Je vois écrit sur l’objectif 1704494 35-70 mm 1/3.5-4.5. Des mots oubliés comme focale et profondeur de champ, vitesse d’exposition surgissent du diable vauvert. 4627332 est gravé dans le bakélite noir : c’est son numéro d ‘usine. Canon Japan !

 

Est-ce qu’il y a une pellicule dedans. Je vois le compteur de vues bloqué sur 22. Je fais des paris sur la pellicule qui s’y trouve. Ce serait du noir et blanc, probablement du  Tri X 400 de Kodak ou du HP5+ d’Ilford. Ou du Fuji. Je pense à bien y réfléchir que c’est une pellicule Konica Centuria 200 asa puisque j’en ai reçu une qui accompagnait  l’appareil. Oui car il faut le dire. Cet appareil m’est revenu par des chemins détournés. C’est Math, un ami d’enfance, qui me l’a offert il y a de cela je pense 4 ans. Je faisais une petite réunion chez moi pour je ne sais plus très bien quelle occasion et quelle ne fut ma surprise de récupérer l’appareil. Sur le coup je ne me suis pas souvenu que je le lui avais vendu  30 années plus tôt. D’ailleurs je ne sais même pas s’il s’agit du même appareil.  La date limite de développement de la pellicule est décembre 2001 donc ça fait 17 ans en tout cas que ce film est périmé. Mais je le garde. Allez savoir pourquoi je tiens à ces reliques, à ces antiquités ! C’est un film couleur 36 poses. Je lis dessus écrit au feutre noir 36000 dm . non je ne pense pas que ce soient des deutsche marks plutôt des dirhams.

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Il y a trente ans j’ai abandonné la photo. Auparavant tous mes loisirs et mes économies, le peu que j’étais arrivé à constituer, y passaient. J’étais lecteur assidu de Chasseurs d’Images et de Photo Magazine. Je possédais trépied, valise photo, filtres, flash, objectifs, télé objectif, posemètre et tout le tintouin. Je ne jurais que par les diapositives, les slides en anglais, ou les négatifs. Je développais : révélateur fixateur, bain d’arrêt, rinçage à l’eau claire n’avait aucun secret pour moi à l’abri des chambres noires et de la lumière violette. Je fréquentais la FNAC comme on fréquente un bistro. Et c’est là où par un beau jour j’ai acheté mon AE1 Program. Rue de Rennes si ma mémoire est bonne, à Montparnasse. Tiens peut-être en octobre 1983 au moment de mon licenciement économique de Pergamon Press France. Je ne me déplaçais pas sans ma sacoche d’alors. C’était une sacoche marron. Nous étions Canon et moi, frères jumeaux, dizygotes, frères d’armes, chasseurs de gibier de lumière inséparables. Notre safari était toujours  hors-piste, sans guide, sans accompagnateur, sans boy ! On posait nos pièges pour capturer les rayons sauvages en rut et les éclairs de lune en pamoison. Et chaque déclenchement était comme une jouissance. J’ai fait une expo à la fac de Vincennes Saint Denis. Je me souviens particulièrement d’une photo que mon alter ego Canon avait prise, un autoportrait  nu vu de dos pris dans l’appartement que j’occupais alors 94 avenue de Saint-Ouen au métro Guy Moquet.

 

J’ai perdu (parfois je me dis égaré car je ne peux me résoudre à admettre cette disparition indépendante de ma volonté) toute cette mémoire photographique, toutes mes diapos, tous mes négatifs qui sont partis à la poubelle à Nîmes. Cette nouvelle fut comme une blessure. Je ne gardais rien en tête. Mon appareil photo était ma mémoire, mon âme-soeur. Quelques dizaines de photos ont échappé à l’holocauste et je retrouve heureusement quelque souvenirs qui datent d’entre 1972 et 2006.

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Depuis 2006 j’ai pendant longtemps utilisé mon portable et je le fais encore sans pour ce la m’intituler photographe comme par le passé. Puis à partir de juin 2013 je me suis mis aussi à utiliser l’Olympus VH 210 14 megapixel de ma compagne. Quand elle en a eu assez il m’est revenu. Eh oui j’aime bien récupérer ces objets inanimés dont on se délaisse. La preuve mon vieux ordi Packard Bell, qui date de 14/18, cadeau de ma benjamine de soeur, qui croupissait sous un lit (l’ordi, pas ma soeur, bien évidemment ! ). Nous nous sommes aimés au premier regard Packard Bell et moi. Je ne vais pas en faire une exégèse mais entre Packard Bell, mon copain de remplacement et Canon AE1 Program, mon buddy de toujours il ya osmose. L’un complète l’autre. Leur couleur dominante c’est le noir. Je les ai sortis du deuil et redonné une seconde vie. Parfois Packard Bell rechigne, fais des siennes mais je ne lui en tiens jamais rigueur. Il a une ombre donc il a une âme ! J’aime leur redonner une seconde âme. Dans ce même ordre de choses j’ai récupéré une chose à la mort de mon père. Ses lunettes en écaille dorée. C’était une façon de voir le monde à travers le prisme de ses yeux disparus. Eh oui on ne le dirait pas mais je suis un romantique nostalgique et en même temps je n’idolâtre rien ni personne.

N’est-ce pas Alphonse qui disait en son temps dans ses Harmonies Poétiques et Religieuses:

Objets inanimés avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

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Moi quand j’entends le mot âme je suis perplexe. A partir du moment où l’on me dit que les animaux n’ont pas d’âme; que les arbres n’ont pas ‘âmes, que les fleurs n’ont pas d’âme, que le vent n’a pas d’âme, que la mer n’a pas d’âme alors qu’ils sont animés, qu’ils poussent, qu’ils vivent au gré des saisons, eh bien toute construction religieuse autour de l’âme s’effondre et est nulle et non avenue et je le dis en mon âme et conscience ! Tous de passage hommes comme animaux, plantes, comme mers, comme vents comme fleurs comme fourmis comme insectes tous anima. C’est donc redondance de dire que l’homme a une âme. S’il y a une âme humaine, il y a une âme animale, une âme végétale. Tout ce qui bouge a une âme, est animé étymologiquement. tout ce qui a une ombre a une âme. L’ombre est le reflet de l’âme.  Après Aristote, Darwin et tant d’autres ont bien vu qu’il n’y a entre l’animal et nous qu’une question de degré et que l’âme ne passe pas par ce qu’il est convenu ‘appeler un langage.  Car si cela était vrai les sourds-muets seraient dépourvus d’âmes et  les êtres maintenus en vie sous forme végétative n’auraient pas eux non plus d’âmes. Sachons raison garder. Les intelligences sont multiples, on le sait depuis les travaux de Gardner. Qui suis-je moi et mon avatar  de marcassin volant pour mépriser de ma toute puissance les intelligences confondues des baleines, pigeons-voyageurs, fourmis et éléphants.

Saint Thomas d’Aquin parle des trois niveaux de l’âme. Il y a pour lui une âme intellective (celle de l’homme), une âme sensitive (celle des animaux), une âme végétative (celle des plantes). Mais bref on ne refera pas ici le monde. Où voulais je en venir? ah oui voilà. Je voulais en venir à Jung, C.G. Jung , le chéri de ma chère et tendre!

« La richesse de l’âme est faite d’images. Mes amis, il est sage de nourrir l’âme, sinon vous élevez en votre sein des dragons et des diables. »

La photo nourrit l’âme. Que j’en ai une intellective, sensitive ou végétative ou un mix des trois, je veux bien prêter foi à cette maxime.

En avant Cannon (mon lion poltron qui a peur des coccinelles), debout Olympus (Tinman, l’homme de fer-blanc, bûcheron à l’éternelle hache, qui n’a pas de coeur) , allez Samsung (Toto le chien ) et Packard Bell (Scarecrow, l’épouvantail qui n’a pas de cervelle et qui ne fait même pas peur aux corbeaux) partons en route en dansant vers le cyclone au-dessus des arcs-en-ciels où se cache notre nouvelle âme au pays d’Oz !