Max Rippon et la route du saccharhum

 

« Entre sillage et sillon chaque trébuchement est une construction d’autres socs enfoncés dans la chair de la terre » Max Rippon

Max Rippon (1944-) est  le fils spirituel de Guy Tirolien (1917-1988). Il a d’ailleurs il y a plus de trente ans effectué la traduction en kreyol de quelques-uns des 33 poèmes  de ce dernier publiés  à Présence Africaine en 1961 et assemblés sous le vocable Balles d’or. A l’intérieur de ce recueil figure la fameuse « Prière d’un petit enfant nègre » qui date elle de 1943. Mais moi j’ai surtout mémorisé une ligne de son poème     « Redécouverte » où comme dans le Cahier d’un Retour au pays natal de    Césaire en 1939 il constate avec effroi que

« … rien n’a changé.

Les mouches sont toujours lourdes de vesou,

Et l’air chargé de sueur »

En 1977 Guy Tirolien publiera Feuilles Vivantes au Matin. dont le titre est tiré du dernier vers d’un poème de Saint-John Perse du livre Anabase écrit en 1924 et intitulé « Chanson » qui dit

Feuilles vivantes au matin sont à l’image de la gloire

Il y a entre Rippon et Tirolien des vases communicants étranges car Rippon est né à Grand-Bourg, Marie-Galante tandis que Tirolien est mort au même endroit. Tirolien est né à Pointe-à-Pitre tandis que Rippon a quitté   Grand-Bourg à l’âge de 11 ans pour s’installer à Pointe-à-Pitre. Les deux parcours galantais se complètent. L’un prend le français au collet tandis que l’autre fait la part belle au kreyol.

D’autres influences sont celles qu’il a reçues de poètes radicaux comme Sonny Rupaire et Hector Poulet, partisans d’une poésie créolophone et engagée que Rippon a longtemps pratiquée et surtout déclamée. Il se démarque des autres par son style, son créole basilectal marie-galantais et sa préciosité, son raffinement, sa recherche qui rendent parfois son texte hermétique mais qui font résonner en nous sans que l’on sache bien pourquoi les flux et reflux de la singularité créole.

Rippon commence en  fait quand Tirolien finit. Il publie en 1987 dans la propre maison d’édition Aicha son premier ouvrage Pawol Naïf suivi en 1989 par Feuille de Mots aux Editions Jasor.

Voici ainsi son poème extrait de : Débris de silence (2004)

Débouya sé péché ou sav

Débouya pa péché

yo fè-w akwè

konplo a nèg sé konplo a chyen

yo fè-w akwè

palé kréyol sé pawol a nèg-dalo

yo fè-w akwè

nèg ni mové mannyè

nèg ka kaka an tou

nèg sé dènyé nasyon apwé krapo

yo fè-w akwè

é ou kwè tousa dépasé kwè

ou kwè lanmè sèk

ou kwè ravèt pani rézon douvan poul

ou woufizé mèt lèspwi a-w

égal pat égal mòdan

pou péyi-la pran lèv an avan

é flangé lanm kon penn-kanno cho défouné

ou woufizé bwaré lang a manman-w

ou wounonsé tété an manmèl

ou woufizé triyé diri é pach an tré

ou lésé van vanné pawòl ki di-w

débouya sé péché

kokangé sé honté

prangad

ou woufizé tann lokans hélé an koulé

prangad

fwè gadé kò a-w an fas

kenbon

fouwé zotèy a-w an fon tè gras

pou rédé péyi-la vansé

ti-tak douvan

Max RIPPON

J’aime ses poèmes mis en musique par Urbain Rinaldo comme ici Mawonnaj, extrait lui aussi de Débris de Silences.

et autres comme Perdre pied et attendre, tiré du même opus.

Max Rippon vient de commettre un ouvrage à trois mains autour d’une graminée. A lui le texte poétique, à Alain Darré les photos sur support d’aluminium (subligraphie) faites à Marie-Galante, à Michel Gravil la composition musicale. Quant aux prises de son qui nous immergent dans les flèches de canne, les machettes, le vesou, la mélasse et le clairin, elles sont de Ludovic Sadjan.

Tout cela pour retracer l’odyssée du rhum, ou plutôt la route du rhum intime de chacun qui est d’abord la route de la canne à sucre (Saccharum officinarum) en prenant pour héroïne l’île aux cent moulins. L’ouvrage s’appelle Saccharhum. L’exposition a été présentée à Saint-Malo avant le départ de la Route du Rhum du 6 octobre au 4 novembre 2018 et sera présentée à Pointe-à-Pitre du 9 au 30 novembre.

 

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La plus belle en bas la baille de Butterfly Island

Woulo ! Morne à l’eau. Une mornalienne a été déclarée la plus belle en bas la paille du papillon. La plus belle en bas la paille de l’île papillon. Ophély Mezino qui portait la casaque numéro 8.

Avant de féliciter l’heureuse élue, ses parents, ses ancêtres et l’arrière-banc des esprits méritants qui ont chacun à sa manière contribué à l’avènement de cette reine de beauté , avant de m’intéresser à ce qu’est la beauté papillonne en observant les candidates qui se sont affrontées pour cette édition 2018, je voudrais féliciter le styliste qui a concocté pour le quatrième tableau ces sublimes robes de soirée patchwork madras, j’ai nommé Kevin O’Brian et à travers lui tous ceux qui ont de près ou de loin été à l’ouvrage, au maquillage, à l’essayage, à la coiffure, à la couture pour la mise en valeur non pas seulement des candidates mais aussi des  maillots de bain, tenues de ville et tenues traditionnelles qui ont fait l’objet au total de quatre passages lors de la cérémonie.

Elles étaient dix miss sélectionnées par l’association Guadeloupe la Belle, icelle association adoubée comme de bien entendu par le comité Miss France  dirigé par Sylvie Tellier. A la tête de cette association régionale dirigée par Sandra Bisson, miss Guadeloupe 2001, première dauphine de miss France 2002 et déléguée du comité Miss France. Elles étaient dix aux peaux ébène, métissées ou claires, aux cheveux afro, bouclés ou lisses, dix, dix femmes, coachées au plus haut niveau en élocution et chorégraphie, dix femmes presque parfaites, toutes dynamiques, toutes sportives, toutes jeunes. Il y avait là une sage-femme en herbe, une ingénieure en chimie en devenir, une future kinésithérapeute , une future spécialiste du marketing de luxe, une maquilleuse de cinéma en devenir, une future prof de math, une future ostéopathe, 3 futures chef d’entreprise maniant économie gestion management. Bref que du beau monde. Toutes des championnes de haut niveau en natation, athlétisme, gymnastique. Que de l’élite. TOUTES.

Il fallait en choisir une parmi ces dix prétendantes à la couronne suprême en ce 4 août 2018 au Hall des Sports Teddy Rainer de Goyave en la présence de Monsieur le Maire Ferdy Louis et tous les sponsors comme Kiabi, Dody, Tendance Bikini, Make up Box, Unec officiel, Air Caraïbes, et consorts. Le jury sous la présidence d’Alicia Aylies, miss France 2017-2018 avait à départager après casting, shooting et voting pour représenter l’île papillon Miss 1 Samantha Bordey-Abon de Gourbeyre, Miss 2 Laura Cirille de Baie-Mahault, Miss 3 Marjorie Combé de Baie-Mahault, Miss 4 Orlane Dorocant de Gourbeyre, Miss 5 Jannaï Haguy de Pointe-Noire, Miss 6 Malaurie Lefèvre de Goyave, Miss 7 Tae-Lee Maure de Baie-Mahault, Miss 8 Ophély Mézino de Morne-à-l’eau, Miss 9 Elodie Narayanin-Richenapin du Moule et finalement Miss 10 Maeva Phesor de Petit-Bourg.

Qui allait succéder à Johana Matignon, l’élue de 2017 ? Qui allait représenter la Guadeloupe au miss France 2018-2019 de décembre prochain. ? Être finaliste c’est déjà avoir fait un bon bout de chemin, certes mais se hisser sur la marche suprême, devenir une sorte d’impératrice Joséphine de la Guadeloupe voilà tel était le rêve un peu fou de ces jeunes demoiselles âgées entre 17 et 22 ans. Le verdict est tombé après l’écrémage final qui a vu  émerger une liste de 5 finalissimes. Après un ultime tableau en robe de soirée, l’effervescence était au maximum. Au paroxysme de l’effort c’est le dos droit et les jambes croisées, le sourire  radieux débordant d’espérance, sereines, sans stress, zen presque, que les 5 finalistes se présentèrent vers le poteau d’arrivée.

Quatrième  Dauphine  Miss 5 Jannaï Haguy, Troisième Dauphine Miss  9 Elodie Narayanin-Richenapin, Deuxième Dauphine Miss 7 Tae-Lee Maure, Première Dauphine Miss 6 Malaurie Lefèvre. Impératrice de BUTTERFLY ISLAND Miss 8 Ophély Mézino, ce qui donne au final comme arrivée du Grand Steeple-Chase de la Guadeloupe qui servait de support à ce Quinté Plus exceptionnel de la Beauté Guadeloupéenne: 8-6-7-9-5. On a coutume de dire que dans cet exercice toutes sont belles mais que la plus belle encore c’est celle qui saura tirer son épingle du jeu.

C’est donc avec brio que Ophély Mézino a su se tirer d’affaire et sauter tous les obstacles qui se dressaient devant elle dans son parcours commencé il y a 18 ans . Que de fois lui a-t-il fallu  cravacher pour franchir ici une double barrière, là un bullfinch, ici encore une rivière des tribunes, là un gros open-ditch, ici un mur en pierre, là une butte en terre, ici un rail-ditch and fence, là une simple haie. A défaut de turfistes armès de longue-vue toute une brochette d’ex miss Guadeloupe en tenue de gala brillaient de leurs mille feux et atours tandis que Gordon Henderson faisait sa petite prestation vocale.

Bon vent et bon courage pour la suite Miss Butterfly 2018. Je retiendrai en tout cas que pour cette praticante émérite de la langue des signes les trois plus beaux sites de la Guadeloupe sont la Soufrière, Les Chutes du Carbet et la plage de Grande-Anse à Deshaies. Je valide ce choix. Mais je regrette tout de même qu’aucune résidente de Saint-Claude ou de Deshaies ne soit au rang des finalistes. et il m’arrive de penser, en vieux perroquet aux plumes dégarnies mais toujours aussi chatoyantes, que comme en toute autre chose que la plus belle est en bas la baille. La pli bel anba labay

Jubilado, aposentado, retired, pensioenist, retraité: heu-reux

Aujourd’hui enfin le divin jeune homme pénètre dans ce territoire si doux et redouté à la fois. Il vient de franchir allègrement le Cap de la Bonne Espérance. Il cingle comme un esquif mort de faim vers l’azur transfiguré par les alizés . Officiellement notre homme est retraité . Premier août 2018. Sonnez hautbois, résonnez musettes, chantons tous l’avènement du jeune homme. Trinquons tous en chœur. Et grignotons de délicieux chips de légumes.

Et chantons notre hymne à la joie:

« Je n’ai pas changé. Je suis toujours ce jeune vieillard étranger. »

Je viens de me peser. 91,8 kilos. Lai lai lai. J’ai pris ma tension 11.8/8.8 LAI LAI LAI. 70 pulsations par minute. J’ai pris mon petit café avec trois tout petits morceaux de sucre de canne roux. Jubilado, aposentado, retired, retraité. Heu-reux !

Un petit thon rouge salade couscous pour marquer le coup en tête à tête.

Martin Luther King aurait sans doute dit: « Free at last, free at last. Thank God almighty, we are free at last » .

J’aimerais qu’on me chante comme Dalida à ce jeune homme étranger : « Tu n’as pas changé »

Heu-reux, aurait dit Fernand Raynaud.

Bah moi suis heureux. Je m’excuse, c’est vrai. J’suis heureux. J’suis cantonnier. Parce que moi, j’travaille dans les petits chemins vicinaux. Vous m’avez peut- être aperçu déjà dans mon fossé, appuyé sur ma faux. Quand il pleut j’travaille pas, quand y a d’la neige je scie du bois. Heu-reux ! Y en a qui tiennent le haut du pavé moi j’tiens le bas du fossé . J’suis heureux. J’suis payé au mois. Quand il pleut, j’travaille pas l’hiver. Qu’est ce que j’suis heureux ! Quand j’rentre le soir. Vous savez qu’ y en a, quand ils ont fini leur boulot vers les sept-huit heures de l’après- midi, ils prennent le métro ou l’autobus, ils attendent des heures. Moi, quand j’ai fini mon boulot vers les quatre heures de l’après midi, quand j’rentre c’est bien rare si dans mon panier j’ai pas quelques champignons. Ou quelques amandes, ou des noisettes ou bien des airelles. Les airelles, ce sont des fruits très délicats que vous n’ pouvez pas connaître, vous. Parce que ça n’supporte pas le voyage. Alors c’est bon pour les cantonniers. Heu-reux ! Y a qu’un seul jour où j’m’ennuie dans la vie c’est lorsque je suis obligé d’aller à Paris. Parce qu’on a une tante qui invite tous ses neveux. Et nous sommes tous réunis autour de la table. Y en a un il a pas eu d’ chance dans sa vie. Pauvre malheureux. Il a réussi à tous ses examens. Il est devenu chef d’entreprise. Il a sept cents employés sous ses ordres. Quel est ce mot qui revient sans arrêt dans sa conversation ? Ah mais j’avais entendu parler de ce mot là. Ah oui. Impôt. Qu’est ce que ça veut dire ? J’en ai parlé à mon copain, c’est le patron du p’tit café Au Joyeux Cor de Chasse. C’est à l’orée du bois, juste à la sortie du village. Il a dit impôt impôt. P’têtre qu’ils pensent qu’à boire à Paris ? Alors on a bu un pot.

Mon deuxième cousin germain c’est le comique de la famille. Qu’est ce qu’il m’fait rire, cuila alors ! Il est professeur de philosophie. Il passe sa vie à étudier ce que les autres pensent. Des nuits entières, il disserte. Le rapport, je l’ai appris par cœur tellement ça m’a fait rire, J’suis cantonnier, J’suis cantonnier des chemins vicinaux. Il disserte sur le rapport qu’il y a entre la pensée de Blaise Pascal qui a dit : « oui, moi je crois. Parce que j’ai la foi. Et c’est pour ça que j’crois. » Par rapport à l’anticlericalisme de Voltaire qui a dit: « moi je n’ crois pas mais j’ai la foi en ce que je n’crois pas et c’est pour ça que je n’crois pas » . Et moi pendant ce temps là la nuit je dors. Heu-reux.

Mon troisième cousin Germain je n’ose pas trop en parler parce que c’est le diminué de la famille. Quand il est en voiture il peut pas voyager comme tout le monde. Alors il lui faut une cocarde bleu blanc rouge à son pare-brise. Il est député ou sénateur. Alors il lui faut un flic devant, un flic derrière pour laisser passer.

Et le quatrième c’est le plus chouette de tous, c’est le toubib, lui il connaît la vie. Quand son regard rencontre le mien nous nous comprenons. Il est chouette. Il me sort toujours de l’embarras. L’autre fois y a le philosophe qui a dit « tu es heureux, heureux, essaie de le prouver d’une façon concrète que tu es heureux » . Alors le toubib à répondu pour moi . « Tu as déjà vu, toi, des cantonniers qui faisaient grève ? » Heu. Je suis heu-reux.

Tout ce que je sais c’est que je suis encore un morphal. J’ai toujours envie comme à 17ans de mordre dans la vie, de créer mon destin comme on crée une œuvre d’art, de ne pas être le jouet des circonstances au gré du bon vouloir des Deus ex machina qui nous entourent. Avoir envie est fondamental. Avoir envie est à la racine de tour ce qui me meut. Ce n’est pas tant la quantité, le calibre de l’envie que sa qualité, son intensité. Une envie permanente de femme enceinte pour nourrir les jumeaux morphales qui baignent dans son phalle. Une envie même quand elle est mort-née est une envie qui laisse des traces indélébiles. Dans envie il y a « en » il y a « vie » . J’ai envie car je suis en vie. A l’instinct de vie je préfère l’instinct d’envie. La vie ou le vit. La bourse ou la vie. Choix cornélien que cet instinct vital qui condamne à mettre au ban tout plan quinquennal.

65 ans et neuf mois pour arriver on top of the Hill.

Je pense en ce jour de lancement de mon « magical mystery tour » personnel à la chanson des Beatles  » Fool on the Hill » .

« Day after day

Alone on a hill

The man with the foolish grim

Is sitting perfectly still

And nobody wants to know him

They can see that he’s just a fool

But he never gives an answer

But the fool on the hill

Sees the sun going down

And the eyes in his head

See the world spinning round.

His head in a cloud

The man with a foolish grin

Is talking perfectly loud

But nobody wants to hear him

They can see that he’s just a fool

But he never gives answer

But the fool on the hill

Sees the sun going down

And his eyes in his head

See the world spinning round. »

Cela traduit peut-être l’impression que j’ai aujourdhui d’être tout-à-coup mais en même temps depuis toujours un « fool on a hill with a foolish grin ».

Oui l’envie se caractérise par ce foolish grin. Sans ce « foolish grin » pas de vie, pas d’envie.

Me revient aussi un refrain de Joe Dassin qui parlait lui aussi de « fou sur la colline » à sa façon.

« Elle m’a dit d’aller siffler là-haut sur la colline

De l’attendre avec un petit bouquet d’églantines

J’ai cueilli des fleurs et j’ai sifflé tant que j’ai pu

J’ai attendu, attendu, elle n’est jamais venue »

Alors pour la postérité avant que ma trace d’actif ne soit à jamais effacée des tables de la planète Earth permettez ce petit album fugace et fou pour entrer de plain-pied dans le meilleur âge. Le troisième. La troisième mi-temps.

Dix photos pour un jubilé.

Ceci n’est pas une maison

Le photographe espagnol Miguel Vallinas Prieto m’interroge à travers sa série This is not/Ceci n’est pas. Il reprend à son compte les présupposés du célèbre tableau du peintre surréaliste René Magritte (1898-1967) La Trahison des Images (1929) plus connu par son inscription sur le tableau  ceci n’est pas une pipe. Tous les sémiologues s’accordent à dire avec Magritte que tout art, toute pensée n’est qu’interprétation du réel. et qu’un tableau n’est qu’un interprétation du réel et non le réel lui-même et ses millions de facettes irréductibles à l’instant.

Magritte_This_Is_Not_A_Pipe_1935

 

La preuve en est les lectures iconoclastes de ce tableau qui disent qu’une pipe a un réseau archaïque de significations et que dans le mor « pipe » il y a aussi tromperie, faux (comme dans la phrase les dés sont pipés) et que « ceci n’est pas une pipe », pourrait tout aussi bien dire le contraire de ce que tout le monde pense et qu’en réalité ce ne serait pas une tromperie, ce serait une vraie pipe. Même si on ne peut la bourrer et la prendre pour la fumer. Cela me fait penser au mot de William James, un sémiologue américain du 19eme siècle qui disait :

« The word « dog » does not bite » (« le mot chien ne mord pas »).

Et à fortiori n’aboie pas ! De la même façon que selon Alfred Korzybski (1879-1950)(sémantique non aristotélienne) « une carte n’est pas le territoire qu’elle représente ». Sans penser à la lecture grivoise de la pipe qui est sous-jacente chez tout homme normalement constitué (enfin je parle pour moi, ne réduisons pas). Je disais donc que Magritte lui-même a réalisé un tableau en 1964 ( qui s’intitulait lui « ceci n’est pas une pomme » et qui  nous interroge aussi sur notre relation aux images et à la représentation des choses du monde.

Notons aussi qu’en 1935 Magritte a réalisé une autre version de ce tableau s’intitulant « The Treachery of Images » qui lui véhicule d’autres imaginaires liés en anglais au mot « pipe »

Magritte_This_Is_Not_A_Pipe_1935

La sémiologie c’est la théorie de la connaissance , la théorie du signe. Le signe quel qu’il soit. Le signe n’est qu’interprétation et connexions infinies. La sémiotique  d’un signe a un potentiel inépuisable car nous sommes tous libres d’associer à chaque signe toutes les associations qui nous sont chères. Sans aller au fond de cette analyse disons que tout objet est un signe et que ce signe a trois valeurs selon Charles Sanders Peirce (1839-1914). Le symbole, l’index et l’icone. La valeur régalienne c’est le symbole c’est à dire l’interprétation que nous avons u signe. Les valeurs sous-jacentes sont l’index (l’objet désigne, pointe vers quelque chose, comme une flèche, la définition du dictionnaire) ou l’icône (l’objet en ce qu’il est représenté par ses qualités, son image).

Au mot maison est attaché tout un réseau sémantique de valeurs archaïques. Le fait que maison soit  soit casa en espagnol et portugais, kaz en kreyol, house en anglais, huis en néerlandais nous fait voir d’autres réseaux comme case, chaise (comme dans la chaise-dieu, la maison de dieu, la préposition chez), huis (comme dans huis clos, ou huissier) voire mas, masure , mazet.

Soit donc la photo intitulée « ceci n’est pas une maison ». Quels sont ses rapports sémiotiques au monde ? La photo « ce n’est pas une maison » du photographe espagnol  Miguel Vallinas Prieto peut servir à représenter une maison, justement; elle peut servir à représenter l’existence de ce type d’objet qu’on nomme maison; elle peut servir à représenter un architecte donné et son style; elle peut servir à représenter des couleurs, des types de bois ou de construction; elle peut servir à représenter un certain type d’architecture; elle peut servir à représenter la ville où cette maison a été construite; elle peut servir à représenter l’Espagne mais aussi pourquoi pas le Brésil; elle peut représenter une femme et son rêve de posséder une maison; elle peut servir à représenter le souvenir d’une maison que l’on a aimé ou détesté; elle peut servir à représenter un foyer, une famille, un enfant, une cellule familiale; elle peut servir à représenter l’ensemble comme les parties de la maison, de la cave au grenier; elle peut servir à représenter ceci, cela , taratata etc ; le potentiel sémiotique d’une image est inépuisable.

Canon un jour, Canon toujours et Packard Bell entre les deux

Argentique un jour, argentique toujours ! Mon Canon AE1 Program est posé sur le buffet depuis de nombreux mois et me nargue, me toise fixement l’air de me dire :

Alors chasseur d’images, bientôt la retraite. Tu t’y remets quand à l’argentique ?

Pauvre boitier, pauvre objectif, je les ai un peu maltraités ces 4 dernières années. Ils somnolaient bien au chaud dans leur sacoche de cuir noir labellisée Stöd Executive qui m’a été offerte par ma belle-soeur au Brésil. . Quel âge ont-ils déjà ? Je ne sais plus. Mais je leur donnerais disons quelque chose comme 30 ans, sinon plus. Il me zoome l’air de rien. Je vois écrit sur l’objectif 1704494 35-70 mm 1/3.5-4.5. Des mots oubliés comme focale et profondeur de champ, vitesse d’exposition surgissent du diable vauvert. 4627332 est gravé dans le bakélite noir : c’est son numéro d ‘usine. Canon Japan !

 

Est-ce qu’il y a une pellicule dedans. Je vois le compteur de vues bloqué sur 22. Je fais des paris sur la pellicule qui s’y trouve. Ce serait du noir et blanc, probablement du  Tri X 400 de Kodak ou du HP5+ d’Ilford. Ou du Fuji. Je pense à bien y réfléchir que c’est une pellicule Konica Centuria 200 asa puisque j’en ai reçu une qui accompagnait  l’appareil. Oui car il faut le dire. Cet appareil m’est revenu par des chemins détournés. C’est Math, un ami d’enfance, qui me l’a offert il y a de cela je pense 4 ans. Je faisais une petite réunion chez moi pour je ne sais plus très bien quelle occasion et quelle ne fut ma surprise de récupérer l’appareil. Sur le coup je ne me suis pas souvenu que je le lui avais vendu  30 années plus tôt. D’ailleurs je ne sais même pas s’il s’agit du même appareil.  La date limite de développement de la pellicule est décembre 2001 donc ça fait 17 ans en tout cas que ce film est périmé. Mais je le garde. Allez savoir pourquoi je tiens à ces reliques, à ces antiquités ! C’est un film couleur 36 poses. Je lis dessus écrit au feutre noir 36000 dm . non je ne pense pas que ce soient des deutsche marks plutôt des dirhams.

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Il y a trente ans j’ai abandonné la photo. Auparavant tous mes loisirs et mes économies, le peu que j’étais arrivé à constituer, y passaient. J’étais lecteur assidu de Chasseurs d’Images et de Photo Magazine. Je possédais trépied, valise photo, filtres, flash, objectifs, télé objectif, posemètre et tout le tintouin. Je ne jurais que par les diapositives, les slides en anglais, ou les négatifs. Je développais : révélateur fixateur, bain d’arrêt, rinçage à l’eau claire n’avait aucun secret pour moi à l’abri des chambres noires et de la lumière violette. Je fréquentais la FNAC comme on fréquente un bistro. Et c’est là où par un beau jour j’ai acheté mon AE1 Program. Rue de Rennes si ma mémoire est bonne, à Montparnasse. Tiens peut-être en octobre 1983 au moment de mon licenciement économique de Pergamon Press France. Je ne me déplaçais pas sans ma sacoche d’alors. C’était une sacoche marron. Nous étions Canon et moi, frères jumeaux, dizygotes, frères d’armes, chasseurs de gibier de lumière inséparables. Notre safari était toujours  hors-piste, sans guide, sans accompagnateur, sans boy ! On posait nos pièges pour capturer les rayons sauvages en rut et les éclairs de lune en pamoison. Et chaque déclenchement était comme une jouissance. J’ai fait une expo à la fac de Vincennes Saint Denis. Je me souviens particulièrement d’une photo que mon alter ego Canon avait prise, un autoportrait  nu vu de dos pris dans l’appartement que j’occupais alors 94 avenue de Saint-Ouen au métro Guy Moquet.

 

J’ai perdu (parfois je me dis égaré car je ne peux me résoudre à admettre cette disparition indépendante de ma volonté) toute cette mémoire photographique, toutes mes diapos, tous mes négatifs qui sont partis à la poubelle à Nîmes. Cette nouvelle fut comme une blessure. Je ne gardais rien en tête. Mon appareil photo était ma mémoire, mon âme-soeur. Quelques dizaines de photos ont échappé à l’holocauste et je retrouve heureusement quelque souvenirs qui datent d’entre 1972 et 2006.

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Depuis 2006 j’ai pendant longtemps utilisé mon portable et je le fais encore sans pour ce la m’intituler photographe comme par le passé. Puis à partir de juin 2013 je me suis mis aussi à utiliser l’Olympus VH 210 14 megapixel de ma compagne. Quand elle en a eu assez il m’est revenu. Eh oui j’aime bien récupérer ces objets inanimés dont on se délaisse. La preuve mon vieux ordi Packard Bell, qui date de 14/18, cadeau de ma benjamine de soeur, qui croupissait sous un lit (l’ordi, pas ma soeur, bien évidemment ! ). Nous nous sommes aimés au premier regard Packard Bell et moi. Je ne vais pas en faire une exégèse mais entre Packard Bell, mon copain de remplacement et Canon AE1 Program, mon buddy de toujours il ya osmose. L’un complète l’autre. Leur couleur dominante c’est le noir. Je les ai sortis du deuil et redonné une seconde vie. Parfois Packard Bell rechigne, fais des siennes mais je ne lui en tiens jamais rigueur. Il a une ombre donc il a une âme ! J’aime leur redonner une seconde âme. Dans ce même ordre de choses j’ai récupéré une chose à la mort de mon père. Ses lunettes en écaille dorée. C’était une façon de voir le monde à travers le prisme de ses yeux disparus. Eh oui on ne le dirait pas mais je suis un romantique nostalgique et en même temps je n’idolâtre rien ni personne.

N’est-ce pas Alphonse qui disait en son temps dans ses Harmonies Poétiques et Religieuses:

Objets inanimés avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

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Moi quand j’entends le mot âme je suis perplexe. A partir du moment où l’on me dit que les animaux n’ont pas d’âme; que les arbres n’ont pas ‘âmes, que les fleurs n’ont pas d’âme, que le vent n’a pas d’âme, que la mer n’a pas d’âme alors qu’ils sont animés, qu’ils poussent, qu’ils vivent au gré des saisons, eh bien toute construction religieuse autour de l’âme s’effondre et est nulle et non avenue et je le dis en mon âme et conscience ! Tous de passage hommes comme animaux, plantes, comme mers, comme vents comme fleurs comme fourmis comme insectes tous anima. C’est donc redondance de dire que l’homme a une âme. S’il y a une âme humaine, il y a une âme animale, une âme végétale. Tout ce qui bouge a une âme, est animé étymologiquement. tout ce qui a une ombre a une âme. L’ombre est le reflet de l’âme.  Après Aristote, Darwin et tant d’autres ont bien vu qu’il n’y a entre l’animal et nous qu’une question de degré et que l’âme ne passe pas par ce qu’il est convenu ‘appeler un langage.  Car si cela était vrai les sourds-muets seraient dépourvus d’âmes et  les êtres maintenus en vie sous forme végétative n’auraient pas eux non plus d’âmes. Sachons raison garder. Les intelligences sont multiples, on le sait depuis les travaux de Gardner. Qui suis-je moi et mon avatar  de marcassin volant pour mépriser de ma toute puissance les intelligences confondues des baleines, pigeons-voyageurs, fourmis et éléphants.

Saint Thomas d’Aquin parle des trois niveaux de l’âme. Il y a pour lui une âme intellective (celle de l’homme), une âme sensitive (celle des animaux), une âme végétative (celle des plantes). Mais bref on ne refera pas ici le monde. Où voulais je en venir? ah oui voilà. Je voulais en venir à Jung, C.G. Jung , le chéri de ma chère et tendre!

« La richesse de l’âme est faite d’images. Mes amis, il est sage de nourrir l’âme, sinon vous élevez en votre sein des dragons et des diables. »

La photo nourrit l’âme. Que j’en ai une intellective, sensitive ou végétative ou un mix des trois, je veux bien prêter foi à cette maxime.

En avant Cannon (mon lion poltron qui a peur des coccinelles), debout Olympus (Tinman, l’homme de fer-blanc, bûcheron à l’éternelle hache, qui n’a pas de coeur) , allez Samsung (Toto le chien ) et Packard Bell (Scarecrow, l’épouvantail qui n’a pas de cervelle et qui ne fait même pas peur aux corbeaux) partons en route en dansant vers le cyclone au-dessus des arcs-en-ciels où se cache notre nouvelle âme au pays d’Oz !