Ceci n’est pas une maison

Le photographe espagnol Miguel Vallinas Prieto m’interroge à travers sa série This is not/Ceci n’est pas. Il reprend à son compte les présupposés du célèbre tableau du peintre surréaliste René Magritte (1898-1967) La Trahison des Images (1929) plus connu par son inscription sur le tableau  ceci n’est pas une pipe. Tous les sémiologues s’accordent à dire avec Magritte que tout art, toute pensée n’est qu’interprétation du réel. et qu’un tableau n’est qu’un interprétation du réel et non le réel lui-même et ses millions de facettes irréductibles à l’instant.

Magritte_This_Is_Not_A_Pipe_1935

 

La preuve en est les lectures iconoclastes de ce tableau qui disent qu’une pipe a un réseau archaïque de significations et que dans le mor « pipe » il y a aussi tromperie, faux (comme dans la phrase les dés sont pipés) et que « ceci n’est pas une pipe », pourrait tout aussi bien dire le contraire de ce que tout le monde pense et qu’en réalité ce ne serait pas une tromperie, ce serait une vraie pipe. Même si on ne peut la bourrer et la prendre pour la fumer. Cela me fait penser au mot de William James, un sémiologue américain du 19eme siècle qui disait :

« The word « dog » does not bite » (« le mot chien ne mord pas »).

Et à fortiori n’aboie pas ! De la même façon que selon Alfred Korzybski (1879-1950)(sémantique non aristotélienne) « une carte n’est pas le territoire qu’elle représente ». Sans penser à la lecture grivoise de la pipe qui est sous-jacente chez tout homme normalement constitué (enfin je parle pour moi, ne réduisons pas). Je disais donc que Magritte lui-même a réalisé un tableau en 1964 ( qui s’intitulait lui « ceci n’est pas une pomme » et qui  nous interroge aussi sur notre relation aux images et à la représentation des choses du monde.

Notons aussi qu’en 1935 Magritte a réalisé une autre version de ce tableau s’intitulant « The Treachery of Images » qui lui véhicule d’autres imaginaires liés en anglais au mot « pipe »

Magritte_This_Is_Not_A_Pipe_1935

La sémiologie c’est la théorie de la connaissance , la théorie du signe. Le signe quel qu’il soit. Le signe n’est qu’interprétation et connexions infinies. La sémiotique  d’un signe a un potentiel inépuisable car nous sommes tous libres d’associer à chaque signe toutes les associations qui nous sont chères. Sans aller au fond de cette analyse disons que tout objet est un signe et que ce signe a trois valeurs selon Charles Sanders Peirce (1839-1914). Le symbole, l’index et l’icone. La valeur régalienne c’est le symbole c’est à dire l’interprétation que nous avons u signe. Les valeurs sous-jacentes sont l’index (l’objet désigne, pointe vers quelque chose, comme une flèche, la définition du dictionnaire) ou l’icône (l’objet en ce qu’il est représenté par ses qualités, son image).

Au mot maison est attaché tout un réseau sémantique de valeurs archaïques. Le fait que maison soit  soit casa en espagnol et portugais, kaz en kreyol, house en anglais, huis en néerlandais nous fait voir d’autres réseaux comme case, chaise (comme dans la chaise-dieu, la maison de dieu, la préposition chez), huis (comme dans huis clos, ou huissier) voire mas, masure , mazet.

Soit donc la photo intitulée « ceci n’est pas une maison ». Quels sont ses rapports sémiotiques au monde ? La photo « ce n’est pas une maison » du photographe espagnol  Miguel Vallinas Prieto peut servir à représenter une maison, justement; elle peut servir à représenter l’existence de ce type d’objet qu’on nomme maison; elle peut servir à représenter un architecte donné et son style; elle peut servir à représenter des couleurs, des types de bois ou de construction; elle peut servir à représenter un certain type d’architecture; elle peut servir à représenter la ville où cette maison a été construite; elle peut servir à représenter l’Espagne mais aussi pourquoi pas le Brésil; elle peut représenter une femme et son rêve de posséder une maison; elle peut servir à représenter le souvenir d’une maison que l’on a aimé ou détesté; elle peut servir à représenter un foyer, une famille, un enfant, une cellule familiale; elle peut servir à représenter l’ensemble comme les parties de la maison, de la cave au grenier; elle peut servir à représenter ceci, cela , taratata etc ; le potentiel sémiotique d’une image est inépuisable.

Omo est là, la saleté s’en va

Mon arrière-grand-mère Louise dite Man Bise était blanchisseuse. Elle est née à Saint-Claude (Guadeloupe) le 5 juillet 1864 dans la section Orléans, habitation l’Islet sur la montagne l’Espérance . A son mariage le 23 août 1882 à Saint-Claude elle est mineure et enceinte de sept mois de son premier fils Léon Irénée qui va naître le 19 octobre 1882. Elle est dite sans profession. Elle vient tout juste d’avoir 18 ans. Elle habite dès son mariage Hameau Belfond, quartier Centre. Elle restera à cette adresse à la mort de son premier mari, mon arrière- grand-père Jean en 1900. Les enfants suivent Jeanne dite Fillotte (ma grand-mère, en 1885), Saint-Omer en 1887, Paul François en 1889, Clermont Félix en 1890, Rose Marie en 1893 et Marie Valentine en 1895.

Mon arrière-grand-mère était blanchisseuse. On disait aussi lessiveuse. Elle lavait le linge des autres. Des familles aisées ou de celles qui pour des raisons propres à chacune ne pouvaient pas descendre jusqu’à la rivière laver leur linge sale. Elle devait avoir sa brosse à chiendent, son baquet, ses bassines en fer blanc, ses trays, ses paniers en osier et ses enfants pour lui prêter un coup de main. Elle n’ avait ni Omo, ni Bonux pour lui prêter main forte ni Javel. Et je ne sais pas si elle avait même du savon de Marseille.

Son savon, son détergent c’était la cendre tamisée et les tiges de paroka.

Elle avait comme adjuvants : l’eau, la pierre, l’herbe et le soleil.

Quand c’était la saison des pluies la vie était belle car elle récupérait l’eau de pluie dans la citerne

Il fallait se lever de bon matin et arrivée au bord de la rivière trier son linge. Le blanc: les nappes, les draps, les mouchoirs, les tricots de peau et les culotté, les chemises. Et de l’autre côté les couleurs. Avec les branches chiffonnées de paroka on faisait un tampon qu’on imprégnait de savon et de cendres avec lequel elle frottait, frottait pour faire disparaître le maximum de taches. Puis elle mettait le linge au soleil sur les roches tout mouillé et savonne pour le faire blanchir. Il fallait mouiller en permanence à l’eau cendrée et laisser le soleil travailler. On tournait et retournait le linge qu’il soit de coton, de chanvre ou de lin, sur l’herbe du pré ou sur les roches au bord de la rivière . Ne pas laisser sécher car sinon le soleil brûlerait le linge. Cela prenait des heures. Le but était le blanchissement par le soleil et de donner du lustre à la lessive. Ça s’appelait un lessivage grand pré.

Ensuite il fallait rincer pour faire disparaître le savon puis battre (tchoker) sur les pierres pour éliminer taches, saleté et puanteur. Puis rincer encore.

Dans la dernière eau de rinçage, pour raviver le linge blanc elle procédait à l’azurage. On mettait du bleu soit tiré de l’indigotier soit tiré de l’outremer tiré de la pierre lapis-lazuli broyée mais il fallait alors faire paraître la monnaie pour ce traitement extra digne de VIP. Pour le menu fretin il y avait le bleu de Mr Jean-Baptiste Guimet (1795-1871), créé en 1826, un bleu de synthèse qui commença à être fabriqué industriellement dès 1835. Il suffisait d’une boule de bleu dans le baquet d’eau fraîche et le miracle de blancheur s’accomplissant. On ne sait quel bleu mon arrière-grand-mère utilisait, probablement du bleu Reckitt’s, à moins que ce ne soit du bleu de Paris ou du bleu paon. Mais elle fut sans doute une adoratrice zélée du thiosulfate d’aluminosilicate de sodium auquel on finit par ajouter un azurant optique comme celui créé par Krais à base d’esculine. Ingres, le peintre, avait été séduit dès 1827 avec son Apothéose d’Homere, le Prince de Galles lui même se faisait blanchir son linge au bleu Reckitt, alors que dire d’elle presque un siècle après . Elle ne jurait probablement que par Reckitt dont la publicité proclamait sans vergogne : « le bleu qui fait du blanc ». Mais quand c’était le temps des vaches maigres il fallait se résoudre à utiliser l’infâme aniline. Aussi bleuissante que toxique. Parfois elle se laissait séduire par un Stone blue, parfois par un Fig blue parfois par un Thumb blue. En fait elle ne faisait qu’utiliser ce que ces commanditaires lui fournissaient comme matériel.

Après avoir rincé il fallait encore essorer et tordre le linge à la main et le mettre à sécher sur l’herbe ou sur les roches afin qu’il retrouve sa blancheur originelle. Ces trois étapes étaient appelées Purgatoire, Enfer et Paradis. Certaines blanchisseuses ne mettaient pas d’eau bouillante pour éviter la phase de l’enfer mais il le fallait bien pour les linge les plus crasseux qu’on faisait cuire au feu de bois dans une énorme lessiveuse en zinc assaisonné avec des épices odorantes comme la lavande, le thym, l’ortie, le laurier.

Il n’y avait saletés qui résistent. Les plus tenaces celles qui resistaient aux mains ne resistajent pas à la brosse à chiendent.

Faire la lessive c’était plus qu’une cérémonie. La blanchisseuse c’était comme une abbesse, une mère supérieure qui devait veiller au salut et à la blancheur immaculée des âmes de son baquet. En les frottant elle les écoutait au confessional puis selon la saleté de chaque âme les condamnait non pour le purgatoire ou l’enfer en attendant de les proposer à l’admission au paradis.

Moi en tout cas je suis allergique au savon. Pour moi ce n’est que chimie synthetique. Je voudrais ne laver qu’à l’eau claire et aux feuilles et fleurs naturelles, à l’eau cendrée, au bois de campêche et au paroka.

Camila Cabello – Havana ft. Young Thug

J’aime cette vidéo qui me rappelle les telenovelas sud-américaines. Que ce soit celles de Télévisa au Mexique ou celles de la Globo au Brésil. La telenovela c’est un art de vivre, un rendez-vous captif vers l’imaginaire.

Hey
Havana, ooh na-na (ay)
Half of my heart is in Havana, ooh-na-na (ay, ay)
He took me back to East Atlanta, na-na-na
Oh, but my heart is in Havana (ay)
There’s somethin’ ’bout his manners (uh huh)
Havana, ooh na-na (uh)
He didn’t walk up with that « how you doin’? » (uh)
(When he came in the room)
He said there’s a lot of girls I can do with (uh)
(But I can’t without you)
I knew him forever in a minute (hey)
(That summer night in June)
And papa says he got malo in him (uh)
He got me feelin’ like
Ooh-ooh-ooh, I knew it when I met him
I loved him when I left him
Got me feelin’ like
Ooh-ooh-ooh, and then I had to tell him
I had to go, oh na-na-na-na-na
Havana, ooh na-na (ay, ay)
Half of my heart is in Havana, ooh-na-na (ay, ay)
He took

 

Les quarantièmes délirants quatre -vingt-quinze fois sur cent se dissipent dans la petite mort comme les pipes en écume

Christian Cornet (comme corned beef) est un écrivain grivois, polisson, truculent, paillard, irrévérencieux, osé, gaulois qui s’est de lui même placé en enfer dans un couvent frivole. Il écrit mais se complaît d’être à l’index, de circuler hors des réseaux sociaux allant jusqu’à qualifier ce qu’il a commis de pathétique. Or dans pathétique il y a pathos et dans pathos il y a souffrance. Les grands rhéteurs grecs opposaient pathos à ithos. Si on se met à folâtrer dans l’index volontairement c’est que l’ithos prend le pas sur le pathos. On ne divulgue pas car on se sent une filiation verte, crue coupable avec Boccacio (1313-1375) et Mazet de Lamporecchio ou le paysan parvenu (Decameron Journée III Nouvelle 1) ou encore La Caspienne ou la Nouvelle convertie (De Cameron Journée III Nouvelle X),  

Justine ou les Malheurs de la vertu ou encore La Philosophie de Boudoir (1795) de Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814),

ou avec Nicolas Edmé Restif de la Bretonne (1734-1808) et La belle libraire, ou la vie de la Rose et de la marâtre,

Denis Diderot (1713-1784) et Les bijoux indiscrets, (1748),

Les onze mille verges, ou les Amours d’un hospodar (1907) de Guillaume Apollinaire, (1880-1918),

Claude Prosper Jolyot de Crébillon, dit Crébillon fils (1707-1777), Le Sopha (1742),

Evariste de Forges de Parny (1753-1814) et ses Dix poésies érotiques, (1778),

Georges Bataille (1897-1962), Histoire de l’oeil,

ou Anaïs Nin (1903-1977) et sa Venus Erotica,

ou Henry Miller (1891-1980) et ses Jours tranquilles à Clichy.

Les écrits pathétiques dont se revendique Christian sont de la même veine d’élan vital hédoniste érotique qui a pu dans d’autres temps anciens être jugé sulfureux licencieux tabou pernicieux immoral hérétique blasphématoire obscène pornographique dangereux et libertin. Il se voit une filiation voluptueuse, lubrique, débauchée,  excitante sans être vulgaire avec Devos, Perret et Brassens. Moi je le relie outre à ceux que j’ai déjà cités au Roman de la Rose à Rabelais, Villon et Marot.

Il me fredonne le refrain de 95% de Georges Brassens.

Quatre-vingt-quinze fois sur cent
La femme s’emmerde en baisant
Qu’elle le taise ou le confesse
C’est pas tous les jours qu’on lui déride les fesses
Les pauvres bougres convaincus
Du contraire sont des cocus
A l’heure de l’oeuvre de chair
Elle est souvent triste, peuchère
S’il n’entend le coeur qui bat
Le corps non plus ne bronche pas.

Il me fredonne encore il est beau, il est bon, chanson médiévale de haute grivoiserie.

Je le verrais bien réciter de sa voix truculente de stentor cette épigramme grivoise de Clément Marot (1496-1544)

Un jour Robin vint Margot empoigner,
En luy monstrant l’oustil de son ouvraige,
Et sur le champ la voulut besongner;
Mais Margot dit : » Vous me feriez oultraige:
Il est trop gros et long à l’advantaige. »
– “Bien, dit Robin, tout en vostre fendasse
Ne le mettray;” et soudain il l’embrasse,
Et la moytié seulement y transporte.
“Ah ! dit Margot en faisant la grimace,
Mettez y tout : aussi bien suis je morte.
Clément MAROT (1496-1544)
Epigramme – Les Jeux de Robin & Margot

Son écriture est du type de celles qui étaient conservées en enfer aux archives nationales. Christian qui aura 70 ans le 21 juin est un bon vivant originaire de Cognac qui habite à deux pas de Saintes à Chaniers. Il participe à la chorale CHOEUR VOX SANTONA. Il croit en sa voix mais pas en son écriture. Autant sa voix de basse résonne dans l’abbaye de Trézay où il clame haut et fort sa partition du tourdion Quand je bois du vin clairet tiré de Claude Gervaise, premier livre de danceries, édition P. Attaignant 1530, texte anonyme

 

Buvons bien

Buvons mes amis

Trinquons, buvons,

Vidons nos verres

En mangeant d’un gras jambon

A ce flacon faisons la guerre

autant il refuse de partager ses écrits et détourne pudiquement d’un voile pudique la conversation pour aborder ses maîtres inspirateurs des quarantièmes délirants de Raymond Devos aux 95 pour cent des fois de Georges Brassens. Il est féru de jeux de mots et de lettres dites cochonnes disons osées voire grivoises mais pas vulgaires.

Mais il en parle sans oser toutefois les montrer. Il évoque avec moi un poème au titre évocateur de Syphilis au parfum entêtant de petite mort brûlée dans sa pipe d’écume qui arrivant à bon port attend l’heure inéluctable d’être jetée par dessus bord .

Si fille est plus belle que la mienne évoquée,

Sybilline silhouette, fleur de water-closed,

Embryon de Déesse au parfum de bleuet,

Epopée frémissante effilant sa layette,

Si fille est plus belle, qu’on m’accorde ce souhait

D’en venir vérifier toutes les coordonnées

Car on ne vit jamais, jamais sur la planète,

Un autre échantillon de profil si net

Que les Héllènes mêmes en sont jalouses à souhait.

Si fille hisse au sommet de fantasmes désuets

Plus de grâce épanouie, plus de rondeurs abstraites,

N’est-ce pas pour vous dire, messieurs, soyez honnêtes,

Que vos pauvres ébats sont loins de l’intriguer ?

Et si tous ses parfums associés tant t’entêtent,

Petit, ne te laisse pas séduire, aie la tête

Bien froide sur tes épaules d’athlète,

Laisse passer Syphilis, surtout ne soit pas bête.

Où que tu sois,toujours elle saura te troubler.

Alors si d’aventure (sida venture) tu croises cette beauté,

Blennoragie, sa soeur, riant à ses cotés,

Cours, à en perdre haleine, à l’hosto du quartier…

Et fais toi vacciner !

Tout cela en dégustant entre deux verres de baraka gris notre couscous au poisson au restaurant La Table du Maroc à Saintes.

Je hais les voyages et les explorateurs

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Je hais les haies (Raymond Devos)

Je hais les haies

Qui sont des murs.

Je hais les haies

Et les mûriers

Qui font la haie

Le long des murs.

Je hais les haies

Qui sont de houx.

Je hais les haies

Qu’elles soient de mûres

Qu’elles soient de houx !

Je hais les murs

Qu’ils soient en dur

Qu’ils soient en mou !

Je hais les haies

Qui nous emmurent.

Je hais les murs

Qui sont en nous.

Je hais les haies comme Devos mais contrairement à Claude Lévi-Strauss je ne hais ni voyages, ni explorateurs, ni navigateurs, ni géographes, ni colonialistes. Chacun à sa façon pour moi contribue dans le temps et l’espace à l’appréhension la plus fine d’une culture ! 53 ans après Au Coeur des Ténèbres de Joseph Conrad (1902) qui glorifie l’aventure de l’explorateur défricheur de cultures lointaines « Je hais les voyages et les explorateurs » c’est l’incipit de Tristes Tropiques (1955) de Claude Levi-Strauss pour qui le voyage ne saurait être dépaysement ou aventure. Fondamentalement le voyage est selon Levi-Strauss tout sauf un souvenir exotique qu’il qualifie même de scorie de la mémoire. Le voyage n’est pas un but mais un moyen ! Le périple qui intéresse c’est le périple ethnographique, scientifique qui exige rigueur, ténacité, humilité, proximité ! Il y a chez l’ethnologue une appétence à cartographier, compartimenter le genre humain, les civilisations.

Moi je me dis qu’il a d’autres approches possibles.   Je n’aime pas trop cette approche systématique, prétendument structurelle. Je ne l’aime pas chez Levi-Strauss, je ne l’aime pas chez Saussure, je ne l’aime pas chez Lacan. C’est vrai il y a eu des explorateurs et des géographes heureusement pour abolir les frontières, les marges, les confins. Pour nous montrer l’ampleur et la diversité du monde. Nous les faire vivre, visualiser comme on voit les croissants de lune. Certains plus talentueux que d’autres, plus visionnaires. C’étaient les défricheurs d’une conception de tourisme primal: Aller à la rencontre de l’homme, cet inconnu. Je ne nie pas qu’ils aient eu des arrière-pensées civilisatrices voire impérialistes dans l’aventure mais je leur donne le crédit d’avoir osé dépasser leurs limites, leurs frontières claniques. Il fallait du courage pour sortir de son univers connu, sa zone de confort,  pour affronter les mille dérives et traverses tectoniques du continent noir, de l’orient extrême ou moyen, de l’Amazonie ou de la Terre Adélie. Tristes tropiques veut donc d’ un trait éliminer:

  • les écrivains  voyageurs comme Arthur Rimbaud, André Gide (Voyage au Congo), Rudyard Kipling, Joseph Kessel, Henri Michaux (1898-1984), Michel Leiris (1901-1990)(L’Afrique Fantôme, 1934 – Contacts de civilisation en Martinique et en Guadeloupe, 1971), Pierre Loti, Nicolas Bouvier, Victor Segalen (Journal des Iles), Blaise Cendrars, Jack London, Robert Louis Stevenson, Stendhal, Alphonse de Lamartine, Gérard de Nerval, Ernest Hemingway, Jules Verne, Jack Kerouak,
  • les peintres voyageurs comme Paul Gauguin, William Turner, Eugène Delacroix, Evremont de Bérard (1824-1881), Jean-Baptiste Debret (1768-1848)(Voyage pittoresque et historique au Brésil),  Camille Pissarro (1830-1903), Fritz Melbye (1826-1896), Agostino Brunias (1730-1796)
  • les botanistes, ornithologues et autres naturalistes voyageurs Etienne Denisse (1785-1861), Nikolaus Joseph von Jacquin (1727-1817), Mark Catesby (1683-1749), John James Audubon (1785-1851), Frances Worth Horne (1876-1967)
  • les photographes voyageurs
  • et particulièrement les géographes de plein vent, libertaires comme Elisée Reclus (1830-1905), Pierre Kropotkine (1842-1921) ou Léon Metchnikoff (1838-1888),  ou autres comme André Thévet (1515-1591) ou Alexander von Humboldt (1769-1859)Ibn Battûta (1304-1377), Ibn Jubayr (1145-1217), Marco Polo (1254-1324).
  • les navigateurs et autres explorateurs: Zhend He (1371-1433), Amerigo Vespucci (1454-1512), Christophe Colomb (1451-1506), Vasco de Gama (1469-1524), Magellan (1480-1521), Jacques Cartier (1491-1557), La Pérouse (1741-1788), Pedro Alvarez Cabral (1467-1520), Bougainville (1729-1811), Bartolomeu Dias (1450-1500), João da Nova (1460-1509), Ahmad Ibn Majib (1432-1500), Paul Emile Victor (1907-1995), Roald Admunsen, Jean Baptiste Charcot (1867-1936)

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Les défricheurs, les desbravadores comme on dit en portugais, ne sont pas à jeter selon moi aux oubliettes. Des débroussailleurs de tout acabit et de toute origine ont aidé  avant, pendant et après le Moyen-Age à façonner une représentation du monde, une imago mundiqui donne des formes et des couleurs à un univers désespérément blanc et vierge. ILS PERMIRENT d’établir au même titre que corsaires, flibustiers et pirates un nouvel imaginaire. Ils sont à l’origine des réseaux, des traces, des voies, des caps qui vont permettre aux anthropologues, aux missionnaires, aux commerçants et aux marchands d’armes et de colifichets de conquérir pour le meilleur et pour le pire la planète Terre.

Moi je pense que quoi qu’il fasse, quelle que soit sa qualité, celui qui foule une terre étrangère même s’il y vit 100 ans ne saura acquérir les choses insoupçonnables comme l’inconscient collectif de cette terre, les implications que les traditions ont avec la modernité, le rapport aux esprits aux ancêtres puisque justement il n’a pas d’ancêtres de cette terre. Le rapport au clan, les obligations rituelles, les tabous. Ces phénomènes insoupçonnables font le socle des sociétés et sont le PPDC (plus petit dénominateur commun) qui lie les membres d’un clan et les préserve de la globalisation ambiante. Le géographe, l’anthropologue, l’ethnologue, le sociologue tout comme le simple voyageur selon moi ne réussissent à capturer que la partie émergée, l’apparence du spectre. qu’ils se gardent de juger, qu’ils se gardent d’en tirer des inférences faciles. il n’y a aps e conclusion à tirer sur une culture. on a des pistes, des traces, des voies, des isthmes, des îles ! Contentons-nous de naviguer vers l’autre avec l’autre  chez l’autre en l’autre, voilà là un périple sans fin.

Le Bumidom dream

Le Bumidom Dream c’est le rêve américain à la sauce tamarin citron ! Pas de caravanes, pas de diligences, pas de saloons, pas de shérifs, pas de bourbon, pas de Billy the Kid, pas de ruée vers l’or, pas de Californie ni de Texas mythique! La ruée vers l’Est vers un monde meilleur de vin, de neige et de camembert eut comme destination un nouvel Eldorado appelé Paris, ville lumière ! Paris Tour Eiffel !

Dès 1963 par la grâce de Michel Debré, premier ministre, député de la Réunion, et son arrêté du 26 avril 1963 paru dans le JO du 7 juin 1963 le Bureau pour le Développement des Migrations dans les Départements d’Outre-Mer (société d’état) organise minutieusement le départ de la grande migration qui va 17 ans après la départementalisation du 19 mars 1946 tenter de résoudre les problèmes de surpopulation et de chômage rencontrés sur Guadeloupe, Martinique et Réunion. Tout cela a lieu dans le cadre d’un contexte international révolutionnaire. Fidel Castro prend le pouvoir à Cuba en 1959. Madagascar devient indépendant en 1960. l’Algérie en 1962.

En 1981 le gouvernement socialiste rebaptise le Bumidom ANT (Agence Nationale pour l’Insertion et la Protection des Travailleurs d’Outre-Mer) qui devient elle-même en 1992 LADOM, l’Agence de l’Outre-mer pour la Mobilité (désormais investie dans le Passeport Mobilité, le Passeport Mobilité Etudes et l’Aide à la Continuité Territoriale dans les DOM).

De 1963 à 1981 16562 migrants, pour la plupart sans formation, âgés entre 18 et 35 ans, après une visite médicale et un test d’évaluation où il n’y avait pas de recalés, ont quitté Karukéra, son rhum, son carnaval et ses belles eaux tandis que 16580 migrants ont quitté les rives de Madiana l’ensorceleuse canne à sucre! Quant à la Réunion ce sera le double, 37473 migrants ayant abandonné leur île et leur poisson en cari sauce au combava. Munis pour seul viatique d’un aller simple en bananier transatlantique ou en avion vers la mère-métropole et une place en foyer assortie d’une promesse d’emploi ou de formation généralement subalterne on fit à ces jeunes gens issus de familles nombreuses miroiter vie en rose, gai Paris, foie gras, retour tous les 5 ans, champagne, logement et vie meilleure ! L’Emigration-Debré, tout au service des Trente Glorieuses ! Vu ainsi on pourrait dire que la saignée ne fut pas si terrible que ça ! C’est oublier ceux qui partaient pour faire leurs études, ceux qui partaient faire leur service militaire, ceux nombreux qui partaient avec leurs propres moyens vers leur Eldorado européen pour un aller sans retour.

D’abord migration de travail pour travailler dans les administrations comme la Poste, l’assistance publique, les prisons, la police, l’éducation nationale, les ministères, l’Armée Simca-Chrisler, EDF-GDF, Renault, Peugeot mais aussi des emplois subalternes comme aides ménagères, mécaniciens, ouvriers en bâtiment à partir de 1970 par le biais du regroupement familial la migration devient de peuplement. Ah qu’il fleurait bon être fonctionnaire en ces temps bénis de croissance-là ! C’était la garantie de congés bonifiés tous les 5 ans pour revoir la famille restée au pays et ouvrir toutes grandes ses ailes de paon devant la société ébaubie.

Il en a résulté malgré tout un certain déracinement familial et culturel, un certain désenchantement après plus 50 ans de lutte pour une insertion sociale qui même si elle a eu de bons effets pour certains a selon moi participé d’un colonialisme anba roche, un colonialisme larvé qui ne disait pas son nom et avançait masqué. Les résultats sont contrastés. Ce sont les forces vives qui sont parties pour revenir parfois au bout du chemin de l’exil une fois la retraite venue avec au fond du coeur un rêve antillais encore plus fragile que ne l’était le rêve français. Car en Guadeloupe comme en Martinique comme à la Réunion malgré les universités, les hôpitaux, la qualité de vie, la CAF, le RSA, la Sécu, l’environnement privilégiés les jeunes continuent de lorgner vers la mère-patrie tandis que la population locale vieillit. Certains mouvements indépendantistes ont même qualifié l’opération de génocide par substitution, voire de traite silencieuse !

Pour ma part je pense que cette navette entre imaginaires a forgé un nouvel imaginaire chez les descendants de ces rêveurs de bumidomiens et post bumidomiens qui se sont empreints chemin faisant d’une nouvelle richesse culturelle, l’Eldorado invisible du Tout-Monde. C’est cet Eldorado selon moi qui malgré les chemins tortueux meut les jeunes et les moins jeunes d’aujourd’hui. Le Tout-Monde ! La conscience prégnante de sa multiplicité et en même temps de son unicité racinaire, rhizomique.

L’Emigration Antillaise en France , Alain Anselin, Christian Montbrun, Editions Anthropos

L’Emigration travailleuse guadeloupéenne en France, AGEG, Association Générale des Etudiants guadeloupéens, L’Harmattan

Utopies du BUMIDOM: construire l’avenir dans un « là-bas » poscontact, Anny Dominique Curtius, French Forum, 2010, Vol 35(2), pp 135-155

La traite silencieuse, les émigrés des départements d’outre-mer, IDOC, 1975, 145 pages

Documentaire de Jackie Bastide: Le Bumidom, des français venus d’outre-mer

Le téléfilm en deux parties de 90 minutes Le Rêve français de Christian Faure avec Yann Gaël, Aïssa Maïga, Samuel Etifier, Firmine Richard, Laurence Joseph, Jocelyne Béroard, Ambroise Michel raconte la saga entre leur île d’origine et la France Hexagonale de deux familles: la famille RENIA et la famille TRESOR, deux familles qui existent réellement aux Antilles et à la Réunion.

les cimetières mahorais ou la mort en nue-propriété

S’il y a quelque chose qui m’a frappé à Mayotte c’est la façon dont les gens traitent leurs morts. J’ai à ce sujet déjà évoqué ici la mort d’un voisin, Chéréli. Quant à leurs cimetières. j’ai déjà évoqué ici le cas du cimetière de Manzarisoa. C’est pour moi un cimetière abandonné, ou quasi abandonné. Enfin c’est l’impression qu’il m’a donné quand je l’ai vu pour la première fois au mois d’août dernier. Maintenant en pleine saison des pluies c’est la jungle. Là où je croyais en août voir un cimetière d’esclaves étant donné l’extrême dénuement du lieu et l’anarchie apparente je me retrouve maintenant en pleine jungle équatoriale et pourtant on est bien loin de l’équateur. Disons plus prosaïquement qu’on se croirait en pleine brousse. Les herbes ont poussé de façon exponentielle et on ne distingue plus une tombe en pleine terre de l’autre. Il n’y a pas un signe ou alors il est extrêmement discret pour différencier une tombe de l’autre, pas de fleurs, pas de plantes vertes en pots, pas de poèmes, pas de photos, pas de plaques, pas de stèle, pas de mausolée, pas un croissant, pas de bougie, pas une lune, pas une prière du Coran. tout juste peut-on lire le nom et le prénom du défunt.

La mort est en nue propriété en terre musulmane ! Il n’est pas interdit d’aller vénérer un mort sur sa tombe mais cela ne se fait pas. Le mort a droit à ses moments forts au sein de la maison familiale encadrée par les dignitaires et les fidèles de la mosquée mais le cimetière n’est pas un lieu de promenade. On fait certes certaines exceptions pour le tombeau du Prophète (qui ne se trouve techniquement pas dans la mosquée mais sur une pièce attenant à la mosquée qui était l’appartement de sa femme Aicha et qui fait partie de la mosquée actuelle à Médine) ou le tombeau de Moïse qui serait en Cisjordanie sur le mont Nébo, haut lieu de pélérinage, mais nul ne s’aventurerait à prier sur la tombe de la mère du prophète, Sayda Amina Bint Wahb, qui était polythéiste alors que le prophète lui_même le faisait. en fait on peut prier pour un mort mais pas l’invoquer comme on invoque un esprit

J’ai pu toutefois constater que l’endroit qui est planté d’ arbres à pain est souvent envahi par des enfants qui dépouillent les arbres de leurs fruits et les grilles qui en août séparaient la rue adjacente du cimetière sont aux trois quarts défoncées.

Bref le cimetière n’est pas un lieu de promenade. On n’aime pas trop frayer avec la mort, symbole de l’effroi. Il n’y a pas ici de carré musulman comme en métropole avec des tombes bien alignées. Ici on considère que 100 pour cent des habitants sont musulmans donc les catholiques, les chrétiens, les juifs, les bouddhistes les autres religions sont incités à se faire enterrer ailleurs. De la même façon la plupart des mahorais qui décèdent en métropole choisissent de se faire rapatrier post mortem à Mayotte pour avoir des funérailles et un cimetière en adéquation avec leur culte.

Très bien qu’on laisse faire la nature, très bien qu’on ne différencie pas dans la mort le riche du pauvre, mais il y a dans certaines villes un cimetière pour enfants et un pour adultes, mais que faire des non-croyants. Il y a à Petite Terre un cimetière catholique hanté par les frangipaniers et l’ylang-ylang. Ici l’enterrement doit être réalisé dans les vingt-quatre heures alors que la loi française demande avant l’ensevelissement ou la crémation un minimum de vingt-quatre heures après que le décès ait été constaté. De plus l’incinération comme l’autopsie sont interdites. Il faut laisser le corps dans son intégralité. Les pratiques de lavage du corps sont codifiées. on doit entourer le corps de l’homme de 3 couches de linceul, celui de la femme de cinq. Le corps est ensuite transporté entre la mosquée et le cimetière dans un cercueil mais est ensuite jeté en pleine terre. Seules quelques pierres matérialisent la tombe et l’enterrement peut être réalisé de jour comme de nuit.

Pourtant à Tsigoni où se trouve la plus ancienne mosquée de Mayotte, une mosquée swahilie comme celles de Domoni a Anjouan ou Tongoni en Tanzanie en pierre de corail dont le mihrab daterait de 1538 on trouve des tombes shiraziennes (ex Perse, Iran d’aujourd’hui), deux mausolées tournées vers la qibla qui seraient les tombes  de la femme et de la fille du sultan Haissa, lui-même fils du sultan Mohammed à Anjouan. Ailleurs pas très loin de Tsingoni en direction de Combani  se trouve le Tombeau du Premier Arabe. Il y a donc en terre musulmane des tombeaux plus sacrés que d’autres. Comme celui encore de la pointe Mahabou où repose le sultan Andriantsiouli  devenu Andriamangavakarivo dans le monde des esprits, qui vendit Mayotte à la France. Au pied de ce tombeau on célèbre des maoulida shengé, des douas, des badris, des roumbos où les ziyaras sont invoqués

Les femmes mariées devenues veuves portent le deuil pendant la période de viduité (idda) qui est de 4 mois et 10 jours sauf si elles sont impubères ou ménopausées auquel cas le délai se trouve ramené à 3 mois. Dans cette période la femme doit continuer d’habiter dans le domicile conjugal, ne peut découcher, ne peut porter de parure, se teindre les cheveux, mettre du khol autour des yeux, porter du rouge ou du jaune, porter du parfum, du fard, etc Le noir n’est pas la couleur du deuil en terre musulmane, mais le blanc. En dehors de son mari la femme a 3 jours de deuil à sa disposition. autant que les hommes, trois jours, quelque soit la situation matrimoniale. Le deuil de la femme enceinte cesse le jour de l’accouchement.. J’ai vu de nombreuses femmes vêtues de strict noir et coiffées de voiles mais ce sont là selon moi des femmes qui pratiquent un des différents cultes un peu plus radicaux de l’islam local.

L’idée qui m’est chère de me faire ensevelir dans la mer n’ est acceptée par l’islam qu’en cas d’impossibilité absolue d’enlever dans la terre. Inhumation en eaux marines ou en rivières. Mais pas d’aquamation please.

Esclavage, vice-championne du carnaval de Rio 2018

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Il y a de cela presque 130 ans le 13 mai 1888 la loi Aurea était promulguée au Brésil par la princesse régente Isabel. Elle avait été précédée en 1871 par la loi du ventre libre qui déclarait libres les enfants nés d’esclaves. Avec cette loi l’esclavage était aboli. Le G.R.E.S Paraiso do Tuiuti,  originaire de la favela du même nom dans le quartier de São Cristovão, vice-championne du carnaval 2018, a enchanté les tribunes au moment du défilé des écoles de samba sur l’avenue Marques de Sapucai avec cette question qui taraude encore de nombreux Brésiliens de toutes couleurs. Quelle que soit la teinte de l’arc-en-ciel qui nous caractérise la question posée est : »Mon dieu, Mon dieu, l’esclavage est-il aboli? »

L’esclavage était donc le thème du défilé  avec cette question Meu Deus, meu Deus Esta extinta a escravidão ? L’esclavage est-il éteint ? Le seul fait de se poser la question en 2018 interroge au Brésil comme elle interroge dans de nombreux pays à travers le monde des Etats-Unis aux Antilles. Si on se pose la question c’est qu’elle n’est pas résolue ! Par ailleurs une nouveauté : une femme Grazzi Brasil chantant le thème d’ouverture.

Les compositeurs Claudio Russo, Moacyr Luz, Dona Zezé, Jurandir et Aníbal, ont fait une nouvelle narration de l’histoire de l’esclavage au Brésil à travers leurs 29 ailes (asas) montrant l’exploitation de l’homme par l’homme sous toutes ses formes aussi bien dans le champ rural que dans le domaine urbain, dans les quilombos et senzalas d’aujourd’hui, les favelas, désormais appelées pieusement de communautés (comunidades) où règnent tous les trafics (rogues, sexe, armes) et l’insécurité à tel point que juste après le carnaval les troupes militaires fédérales sont intervenues et ont assumé le pouvoir de police à Rio de Janeiro. Un défilé à forte connotation politique donc puisque les réformes engagées par le président Temer sont caractérisées comme un recul, un retour en arrière vers  des pratiques anciennes  datant de la Colonie et de l’Empire où la préservation du système esclavagiste et la surexploitation du travail était la principale caractéristique des élites économiques. Récemment les lois rétrogrades gouvernant le travail ont été promulguées et les conditions pour dénoncer un travail esclave renforcées donnant naissance à ce qu’on peut appeler un esclavage social.

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Bien que beaucoup d’historiens expliquent que la corruption est un des piliers du brésil d’autres comme Luiz Felipe de Alencastro  (voir son ouvrage Trato dos viventes) affirment que l’esclavage est le pilier de la formation historique brésilienne car l’empire portugais d’outre mer n’a pu se former que par et grâce à la traite négrière et la construction de réseaux commerciaux dans l’Atlantique Sud.

Que disent les paroles :

Não sou escravo de nenhum senhor
Meu Paraíso é meu bastião
Meu Tuiuti o quilombo da favela
É sentinela da libertação

Irmão de olho claro ou da Guiné
Qual será o seu valor? Pobre artigo de mercado
Senhor eu não tenho a sua fé, e nem tenho a sua cor
Tenho sangue avermelhado
O mesmo que escorre da ferida
Mostra que a vida se lamenta por nós dois
Mas falta em seu peito um coração
Ao me dar a escravidão e um prato de feijão com arroz

Eu fui mandinga, cambinda, haussá
Fui um rei egbá preso na corrente
Sofri nos braços de um capataz
Morri nos canaviais onde se plantava gente

Ê calunga! Ê ê calunga!
Preto Velho me contou, Preto Velho me contou
Onde mora a senhora liberdade
Não tem ferro, nem feitor

Amparo do rosário ao negro Benedito
Um grito feito pele de tambor
Deu no noticiário, com lágrimas escrito
Um rito, uma luta, um homem de cor

E assim, quando a lei foi assinada
Uma lua atordoada assistiu fogos no céu
Áurea feito o ouro da bandeira
Fui rezar na cachoeira contra bondade cruel

Meu Deus! Meu Deus!
Se eu chorar não leve a mal
Pela luz do candeeiro
Liberte o cativeiro social

 

 

Moi j’aurais une lecture un peu différente et à l’esclavage social j’ajouterais l’esclavage religieux. D’ailleurs dans le titre on voit bien les références religieuses de toutes origines : Meu Deus, meu Deus , Fui rezar na cachoeira, Amparo o rosario ao negro Benedito, preto velho, não tenho a sua fé, irmão, meu paraiso é meu bastião. Nao sou escravo de nenhum senhor pourrait sembler équivoque. En voulant signifier qu’on n’est esclave d’aucun maître d’aucun seigneur on n’épouse pas les idées anarchistes « ni dieu ni maître » et on accepte justement les théories religieuses qui ont justifié pendant des siècles l’esclavage. En d’autres mots l’esclavage continue parce que entre autres choses le joug des dieux reste permanent sur l’âme des damnés ! Et ce joug-la, cette exploitation de l’homme par les dieux et leurs représentants auto-proclamés sur terre, qu’ils soient rois, princes ou présidents, on n’en verra pas e sitôt la fin ! La libération de cette captivité n’est pas une question de larmes mais une question d’action, de révoltes. Les carnavals sont télévisés mais comme disait Gil Scott Heron : the revolution will not be televised

 

 

Indivision successorale en outre-mer

L’héritage de mon grand-père maternel court toujours. A la mort de ce dernier en 1974 à ma connaissance aucune succession n’a été réalisée. Pourtant il possédait des biens en Martinique comme en Guadeloupe. Ayant eu en Guadeloupe comme en Martinique une ribambelle d’enfants de plusieurs lits seul celui du dernier lit a pu bénéficier avec sa mère de la succession. comment cette succession a-t-elle été liquidée? Je n’en sais rien. Loin des yeux loin du coeur, c’est la maxime qui s’impose. Ma mère n’a jamais hérité un centime de son père, que je sache. Mais iles t fort possible aussi qu’elle est refusée sa part d’héritage je la connais trop pour ne pas prendre ne compte cette hypothèse. Quant à moi à qui on avait offert un terrain à ma naissance jusqu’à aujourd’hui il court encore comme un vieux serpent d mer. Mon père en riait et me disait chaque fois que j’allais en Guadeloupe de réclamer ma part à ma tante, qui se trouvait être en même temps l’épouse de mon grand-père. Apparemment ma mère ne se formalise pas de tout cela et considère que ce sont les choses normales de la vie en Guadeloupe, le conjoint survivant accaparant avec ses enfants du dernier lit les biens du défunt.  Je n’ai donc jamais moi même réclamé ma part de cet héritage ophidien car à la mort de mon grand-père j’habitais aux Etats-Unis. Ensuite peut-être par orgueil et par souci de ne pas créer de désagréments inutiles et de conflits familiaux j’ai résolu d’oublier mon héritage. Quand cette même tante est morte en 2002 la prescription acquisitive trentenaire n’avait pas encore joué   et ce sont donc mes cousins, ses petits-enfants, qui en théorie sont passés de co-indivisionnaires à copropriétaires. Je ne suis pas amer. C’est ainsi que vont les choses de par le monde. Il n’y a pas que Johnny Halliday et Laetitia et compagnie qui déshéritent de leur plein gré! Sur l’île de Guadeloupe plus qu’ ailleurs Usucapion est roi et Débrouya est reine souveraine! Je ne jette la pierre à personne, j’aurais probablement fait la même chose.

Ma mère me racontait que ce même grand-père à la mort de sa mère je ne sais quand ou de son père en 1956 est parti de la Guadeloupe pour la Martinique avec sa femme, ma tante, et qu’ils ont ramené des « tonnes » de bijoux en or qui depuis se sont évanoui dans la nature luxuriante aux environs de la Soufrière au grand dam des autres héritiers de la Martinique et de Guadeloupe. La raison du plus débrouya est toujours la meilleure dans un pays où débrouya pa péché ! On en sourit. Mais c’est de la spoliation. Comme on dit aux Antilles ce sont des rapaces avides, des rapias, des agoulou granfal ! Mais là encore qu’y faire c’est la coutume, c’est la tradition, c’est normal ! N’y voyez aucune amertume. Ce sont des choses de la vie.

Ma grand-mère maternelle est décédée en 2006 et a laissé une maison à Basse-Terre mais avait aussi un terrain à Morin Saint-Claude. Ma mère a refusé sa part d’héritage pour des raisons qui me semblent encore obscures. Cela fait plus de onze  ans que la maison est vide et que la succession bien entendu est en déshérance. Un de mes frères a pu un jour occuper cette maison à titre gratuit mais il a été sommé de déguerpir car on voulait soi-disant vendre la maison. J’ai un jour, bien plus tard, souhaité acquérir cette maison, voire la louer pour effectuer un séjour en Guadeloupe. Il m’a été dit par une tante qui s’occupe désormais de l’affaire qu’il y avait un acheteur sérieux ! La maison n’a toujours pas à ce jour trouvé d’acquéreur ! C’est la vie quoi !

Mon père quant à lui n’a rien hérité de son père décédé en 1950, pas même une fourchette, puisque ce dernier ne l’a pas officiellement reconnu. Il n’a tout naturellement rien hérité de sa mère puisque quand cette dernière est décédée en 1933 il avait dix ans. Il a été élevé par sa soeur aînée d’un autre lit , cette même tante dont je parlais au début. Je ne sais même pas si cette grand-mère maternelle qui officiait comme vendeuse de simples et gadedzafè a même laissé un héritage. Elle a dû au moins laisser une maison et des meubles car elle n’habitait pas dans la rue, que je sache ! Et nul ne sait ce qui est advenu de l’héritage de sa mère décédée en 1949 ou de son père décédé en 1900. Mais ce n’est là encore que la vie qui suit son cours !

J’ai eu un tout petit peu plus de chance, si on peut appeler ça de la chance. J’ai hérité de mon père en 2001. A sa mort en 2000 ma mère n’a pas souhaité rester dans l’indivision et a vendu la maison en métropole avec l’accord de tous ses enfants  pour ne pas créer de dissensions dans la famille. Comme nous sommes 9 enfants survivants l’héritage n’était pas énorme. Elle a conservé bien sûr la moitié de la valeur de la maison et a eu la délicatesse de donner à chacune de ses belles-filles une petite somme aussi, pas aussi rondelette que la nôtre qui n’était déjà pas excessive mais douce au toucher malgré tout. Puis elle est rentrée aux Antilles et a préféré louer une maison près de l’église du carmel. Elle est aujourd’hui locataire et trouve que c’est mieux d’être locataire que propriétaire en raison des taxes et des impôts divers et variés qui tombent sur les propriétaires de biens immobiliers. Je pense que c’est une excuse car son rêve était de posséder une maison aux Antilles. Mais la vie continue douce et tranquille !

Moi je ne possède rien, que des dettes ! Je ne pense pas qu’on se bousculera au portillon pour régler ma succession qui sera simple comme bonjour. Pas de frais de notaire, pas d’impôts sur la succession, pas de donation partage de mon vivant. Je lègue pour l’instant à mes 5 enfants l’amour du vent et du voyage. Je dis bien pour l’instant. Il ne faut pas désespérer ! Car mon père à mon âge venait tout juste d’acquérir sa première, seule et unique maison. Même si je suis encore un pigeon-voyageur dans l’âme cette idée de nid douillet quelque part commence à me hanter. Je suis peut-être contaminé par le fait que mon épouse  est propriétaire de 4 biens dont elle n’a pas elle non plus qui est brésilienne hérité mais qu’elle a acquis à la sueur de son front. Ce qui est sût c’est que je ne vais pas suer pour acquérir un bien ! Je ne sais pas thésauriser ! Quelle vie ! Et je n’en ai pas neuf, moi !

Tout ce long préambule pour vous signifier que l’indivision successorale est un fléau aux Antilles.  Et pourtant l’article 815 du code civil stipule  bien dans son alinéa 1 que

« Nul ne peut être contraint à rester dans l’indivision ».

Or il se trouve que quand un indivisaire veut revendre voire partager  que ce soit à l’amiable ou par voie judiciaire un terrain bâti ou non bâti que lui a laissé en héritage un parent défunt ce sont les douze travaux d’Hercule.

Soit par inertie, soit par opposition soit par désintérêt les biens de l’indivision sont immobilisés, se détériorent car personne ne veut investir sur un bien qui ne lui appartient pas. Certains considèrent aussi que  le passif peut être supérieur à l’actif et nul ne veut assumer le dettes d’autrui. Et les impôts et droits de succession font aussi que beaucoup font la sourde oreille. Les cas de mésentente et de blocage sont fréquents en raison des enfants de lits différents, les fameuses familles recomposées,  la loi protégeant le conjoint survivant qui a le droit de conserver l’usufruit du local d’habitation, l’enfant mineur, le majeur protégé, voire l’absence de l’un des indivisaires.

Autrefois, depuis plus de 200 ans,  depuis 1803 pour être exact, il fallait l’unanimité des indivisaires pour pouvoir vendre ou partager. Depuis 2007 il fallait une majorité de 75 pour cent pour pouvoir réaliser une affaire sur de tels biens indivis. La loi votée par l’Assemblée Nationale en janvier 2018 a abaissé cette majorité à 50 pour cent plus une voix avec toujours les mêmes freins . Elle est en examen pour l’instant au Sénat.

Il faut savoir qu’en Guadeloupe près de 40 pour cent du foncier est dans l’indivision, que ce soit le foncier rural ou urbain. Certains bourgs sont à plus des trois quarts dans l’indivision. Plus de 30 pour cent des affaires civiles traitées par le tribunal de Pointe-à-Pitre sont liées à l’indivision. Cette forte indivision a pour conséquence le gel du foncier qui signifie rareté de logement disponible, maisons délabrées, abandonnées, terres agricoles en friche (terres soit incultes soit insuffisamment exploitées, non entretenues pendant au moins trois ans, voire deux ans en zone de montagne) on considère que 16 pour cent des terres agricoles en Guadeloupe, soit 9273 ha (données de 2013) sont dans ce cas. Il faut savoir que beaucoup de Guadeloupéens sont partis vers les années 60 en métropole et que ne pouvant être sur le territoire ils n’ont pas pu exercer leur droit et en l’occurrence ce sont ceux qui sont restés au pays qui de guerre lasse se sont accaparés des biens  jouant de la prescription acquisitive trentenaire et faisant valoir de leur propriété privative par usucapion. On considère que si on a payé des impôts fonciers, si on est inscrit au cadastre, si on a réalisé une cloture, des travaux si on a occupé de façon continue, paisible, publique et non équivoque les biens de l’indivision on en devient au bout de 30 ans propriétaire.

Il y a de nombreuses solutions pour sortir du bourbier de l’indivision. La donation en ligne directe du vivant du défunt ou la donation partage permettent de résoudre bien des litiges.

On peut aussi depuis 2007 donner mandat à un des indivisaires ou à un tiers pour administrer la succession (actes d’administration comme la conclusion ou le renouvellement de baux d’habitation, travaux d’entretien, vente du mobilier pour payer les charges et les dettes de l’indivision),  Cela peut se faire du vivant du propriétaire.

Pour vendre (acte de disposition), l’unanimité est toujours de règle. Il faut faire appel à un géomètre, un architecte, un notaire et tout cela se paie en argent sonnant et trébuchant en amont. Ce qui en décourage beaucoup surtout quand les co-indivisionnaires sont nombreux et parfois sur 4 générations! C’est donc l’éternel imbroglio ! Une dernière solution qui est de plus en plus envisagée par les collectivités locales. L’expropriation du bien immeuble vétuste pour cause d’utilité publique quand ce dernier est manifestement abandonné. L’autorité municipale signifie au propriétaire identifié qu’il faut réparer le bien qui tombe en décrépitude et menace la sécurité d’autrui. Si rien n’est fait pour trouver une solution l’expropriation est de mise.

Il n’en reste pas moins que j’ai une tendresse particulière pour les vieilles habitations aux tôles rouillées et aux balcons brinquebalants. Si ce n’était l’indivision ces propriétés auraient déjà été reconstruites en lotissements anonymes. Ce que je souhaite c’est la conservation de cette mémoire en péril quelle qu’en soit le prix.

Singing in the East African rain on Bacchanal Sunday

Gene Kelly imagina en 1952 sa chorégraphie de Singing in the Rain. Quand j’ai vu pour la première fois le film je me suis étonné que le personnage non content de chanter et danser sous la pluie avec parapluie et chapeau en main se mettait sous la gouttière pour se mouiller encore plus. Chanter soit mais prendre sa douche sous la gouttière m’apparaissait un peu contre nature pour un gentleman si élégamment vêtu de complet cravate. Un coup de foudre pour Debbie Reynolds seul pouvait expliquer cela. J’ai plus tard compris qu’il y avait des gens qui aimaient vraiment marcher sous la pluie. J’ai aussi vécu au Brésil et pris pour la première fois là-bas un banho de bico (douche de gouttière) pendant la pluie. Puis quelques années plus tard à Deshaies, en Guadeloupe en octobre 1998 j’ai renouvelé l’expérience en pleine avalasse.

Récemment j’ai vu  sur Cavani et M’Tsapéré des enfants mahorais ou comoriens qui se pâmaient sous la pluie, sous l’eau des gouttières de tôles de fer-blanc, aspergeant leur tête de longues secondes, mouillant leurs vêtements au milieu du jour, nageant, plongeant dans les flaques d’eau. Que du bonheur ! La béatitude à l’état brut se lisait dans leurs yeux ! C’est le propre de l’enfant de s’émerveiller de ces caprices de la nature . L’eau qui tombe du ciel est un théâtre infini de jeux célestes et de mannes divines où avec un rien on devient pirate, marin de haute mer, capitaine au long cours, boucanier, corsaire ou flibustier. Moi ex quartier-maître de seconde classe maître d’hôtel je me classe dans la catégorie marin d’eau douce ! Je sais que dans la plus simple des flaques d’eau peut roder la leptospirose.

Mais au diable la prévention parfois, ne boudons pas notre plaisir et ce matin, dimanche de carnaval,  en voyant cette ribambelle de marmaille de tous âges jouer dans les flaques à la fin d’une grosse averse matinale je me suis surpris à penser que je vivais moi aussi contaminé dans des conventions sanitaires à des années-lumière de ces enfants qui pourtant habitent à deux pas de chez moi. Il y a pourtant à 100 mètres une rivière qui coule, le Majimbini, il y a la mer à 300 mètres mais c’est cette flaque qui s’accumule qui est devenue le centre de leur sous-monde imaginaire, leur océan indien de pacotille ! En y réfléchissant bacchanale pour bacchanale, en ce dimanche-gras, même si nous sommes ici en terre musulmane, en pleine saison des pluies, en plein Kashkazi, même si le vrai Carême c’est le mois de Ramadan qui aura lieu en juillet, tout est permis. Cette nuit à Port-of-Spain on se maquillera d’un masque de beauté de boue, de peinture ou de chocolat, ailleurs ce sera de goudron, ailleurs encore de farine et de miel. Ici en terre de m’sindzano, en terre de poudre de bois de santal mélangée à du kaolin (argile blanche),  pataugeons donc entre mascarade et serpentins d’eau, éclaboussons-nous de notes de pluie déguisées comme si c’étaient des notes de calypso ou de soca ! Et que le steelpan résonne par monts par vaux et par ruisseaux sous le clapotis de nos pieds dans les marigots temporaires où résident moultes pierres de corail ! Vivre sans risque n’est pas vivre. Vivre sans innocence non plus !