Le petit port de M’Tsapere

Il ne se passe pas un samedi ou un dimanche où je ne fasse mon petit pèlerinage au port de M’Tsapere. Oh ce n’est pas un très grand port. Il doit y avoir au maximum une trentaine de bateaux dont c’est le port d’attache. Et encore bateau est un bien grand mot. On aborde le port par la rivière Majimbini. À marée haute la lagune se remplit et les bateaux peuvent entrer et sortir. À marée basse on peut traverser le lit de la rivière. Pas étonnant avec ce régime de marées que la mangrove se soit enracinée dans les lieux. Les noms des embarcations invitent au voyage: Patrosse, Flèche volante, Kartala, le Dauphin, Étoile de mer, Mavouna Mema, Frégate, Baraka, Nimara, Pangué, etc. Tous sont propulsés par un, voire deux moteurs Yamaha enduro 50.

C’est un micro monde qui transite dans la zone. Il y a un marché de poissons officiel mais il y a aussi à 100 mètres des brouettes chargées de thon rouge et autres espèces. Le thon ropuge se négocie à 6€ le kilo et un autre poisson qui y ressemble à 5 € le kilo. J’imagine que ça triche allégrement sur les balances. Mais qu’importe. Mon poisson est frais ! Je pourrais acquérir le même chez le poissonnier à 8 € le kilo. Je pourrais. Il en fait ‘ailleurs l’annonce sur la carte des poissons disponibles à la vente. Je vois pêle mêle en fonction e l’heure où je me présente des poissons de fort gabarit que viennent acheter des restaurateurs. Je n’y vois jamais e thon rouge. il est peut être déjà réservé avant l’ouverture. Il y a des perroquets, des carangues. Plus bas, j’ai mon petit snack qui fait mes grillades le samedi et l’autre où je prends parfois quand je me lève de bonne heure un copieux petit déj le dimanche. Vers chez moi il y a Chez Sophia qui fait des brochettes de thon accompagnées  au choix de riz, frites, mataba, bananes grillées ou salade ou manioc grille. Elle sert aussi une petite soucoupe avec du piment et une autre avec une spécialité à elle faite de mangue verte râpée, oignons et sel. Une tuerie! Moi je prends généralement  brochettes riz salade, mais mataba salade peut être  aussi une bonne option. Le tout pour 7 €.


À côté un bar un peu louche selon moi où je n’ai mis les pieds qu’une fois mais où brille l’étoile rouge sur fond vert d’Heineken. Plus bas la pharmacie.
J’aime me promener par là. Souvent le soir je commence à me promener vers cette crique puis je rebrousse chemin en vitesse dès que la nuit tombe. Là-bas des 18 heures c’est la nuit noire et j’imagine un vrai coupe-gorge pour ceux qui osent s’y aventurer. Je n’y ai jamais vu un crabe mais il faut dire que la plupart du temps je suis sur ce territoire entre six heures et sept heures du matin. On me dit que les crabes y apparaissent vers midi et que personne ne les mange. Étrange car ils creusent des terriers bien caractéristiques de ceux des crabes de mangrove. Quand je suis dans cet espace je retombe en enfance. On se croirait à Ziotte, Deshaies des années 50 sauf que les hommes pour certains, pas les pêcheurs, portent boubou et bonnet et que les femmes portent salouva et foulard. Et que la mosquée trône imperturbable un peu plus haut.

Retour de La Mecque

Les 5 piliers de la religion musulmane sont

la Chabada : la foi en Dieu et  en son prophète Mohammed,

la Salât: les 5 prières quotidiennes,

la Zakat : l’obligation de faire l’aumône en fonction de ses moyens,

le Siyam: le jeûne pendant le mois de Ramadan,

le Hajj ou le pélerinage dans les lieux saints de l’Islam à La Mecque et Médine en Arabie Saoudite au moins une fois dans sa vie.

Il y a quelques conditions pour pouvoir aller à La Mecque néanmoins. Etre musulman, pubère, être capable mentalement  et financièrement, ne pas avoir de dettes, ne pas être vantard. Etre à jour de ses vaccins (et je suis sérieux, vous devrez être dix jours avant votre voyage  être vacciné  contre  hépatite  a, rougeole, poliomyélite, fièvre jaune, méningocoques a, c, y   et W35, tétanos, diphtérie). Il vous faudra payer votre billet aller retour, votre hôtel, vos frais de bouche  ainsi qu’une taxe incompressible  de 250 € pour visiter ces lieux saints. Il vous faudra aussi payer un guide  accompagnateur  obligatoire. Visa de un mois, dit visa hajj, passeport en cours de validité. On peut y aller calmement à une autre époque de l’année mais la on a affaire à l’Omra et non au hajj. Et ce n’est pas le même cachet.

Celui qui revient de La Mecque est comme revêtu du sceau de sainteté. On l’entoure, on l’accueille. On le fête. On le vénère. On le chante. On devient hadj pour un homme. La femme musulmane peut pratiquer le hajj si elle est accompagnée d’un homme, son mari ou un membre de sa famille.

 À Mayotte la cérémonie de retour s’appelle hadja. La maison du hadj est décorée à l’extérieur de fleurs de bougainvillées mauves et de noix de cocos jaunes. Telle une mariée, ou une célébrité, celle qui a fait le pèlerinage est embrassée, touchée comme une sainte. Ce soir toute vêtue de blanc avec un diadème de fleurs la pèlerine serre les mains des notables venus en boubous et bonnets l’accueillir. Sur une table dressée à l’extérieur ces derniers trouvent un sac en plastique contenant de l’eau , une noix de coco et de menues victuailles que chacun emporte chez lui. Pendant ce temps les musiciennes chantent et dansent  alors qu’auparavant celui qui semble être le dignitaire religieux, l’imam local, scande sa prière.

Certains convives tentent d’arracher des noix de coco en grappes qui font partie de la décoration. Je suppose que c’est un porte bonheur. J’ai cru voir des chapelets bleus et blancs pendre à des noix de coco pas vertes mais jaunes.

Le hajj à lieu lors du dernier mois du calendrier lunaire musulman entre le 8 et le 13 du Dhal Hijja. En 2017 après Jésus Christ on en est à l’an 1439 de l’Hégire.

Pourquoi La Mecque me direz-vous ? Le catholicisme à Lourdes, le Vatican, Jerusalem, Fatima, Saint Jacques de Compostelle depuis la nuit des temps. L’islam à La Mecque, Médine. Autrefois les musulmans se tournaient vers Jérusalem car ne l’oublions pas avant d’être musulman Mohammed oscillait dans un environnement religieux syncrétique entre  judaïsme, catholicisme et  polythéisme.

Le hajj existe en 3 versions: le Tamattou, l’Al Qiran, l’Al Ifrad. Je ne sais quelle formule a suivie notre désormais presque sainte mahoraise, je ne sais si elle était accompagnée de son frère ou de son mari, si elle a suivi les pas de Hajar, l’épouse du prophète Ibrahim, si elle a bu l’eau de la source Zamzam, si elle a parcouru 7 fois dans le sens inverse des aiguilles de sa montre la Kabbah, si elle a revêtu l’ihram blanc des hommes, si elle a touché la pierre noire. J’ignore si elle est allée à Arafat, à Mina, si elle a fait 7 fois le trajet de Safa à Marwa. Tout ce que je sais c’est que ce fut son jour de gloire dans le quartier de M’Tsapéré. Certains pleuraient en la touchant et moi même je me suis rangé parmi les dignitaires d’un certain âge, eh oui il faut bien que l’âge donne droit à certains privilèges, qui ont pu lui serrer la main pendant que confettis et pétales de fleurs voletaient.

J’ai donc pris un peu de parfum de sainteté de La Mecque au passage. Appelez-moi Hadj !

Il y a 6 points de passage obligés dits miqat pour les pélerins en fonction de leur pays d’origine. Pour Mayotte c’est Jedda. J’imagine que l’aventure a coûté une bagatelle de 5000 € à notre vaillante mahoraise. Elle a parcouru les 5 piliers de l’islam, le paradis lui est ouvert, la mort sera douce. Déjà le paradis fourbit les trompettes et met les anges en branle pour l’accueillir. J’ai cru un instant la voir flotter en lévitation au-dessus du sol.

Les salouvas parlent autant sinon plus que les madras

Tout le monde sait que la façon de porter un madras sur sa tête en fonction de petits détails imperceptibles pour qui ne sait pas les décoder en dit beaucoup sur la personne porteuse. Selon le nombre de pointes, de bouts, le coeur est pris, n’insistez pas ( tête à deux bouts), le coeur hésite, il est engagé mais tentez votre chance, qui ne tente rien n’a rien ( tête à trois bouts), mon coeur est libre, donc à prendre, venez à la roue libre les bras croisés ( tête à quatre bouts).

Les salouvas qui se portent dans toute l’Afrique de l’Est de la Tanzanie au Kenya, au nord du Mozambique en passant par les Comores, Mayotte et Madagascar participent de la même volonté de transmettre par le vêtement des messages. Les salouvas sont constituées de deux pièces de coton colore fabriquées traditionnellement en Tanzanie et plus particulièrement Dar es Salaam, en Inde, aux Comores ou à Madagascar.

Les messages véhicules sont de toutes sortes mais privilégient les adages, les dictons, une certaine morale mais aussi des avertissements comme  » Touchez pas à mon mari ».

La plupart des salouvas sont en swahili, mais on en trouve aussi en comorien, en Mahorais, en malgache et même en français.

Usipomjua  nani atakuhifadhi?
Twama de ilo mhononi
Mungu anapenda haki Dieu aime ce qui est juste

Irma la Hurricane m’a tuer ou plutôt Ouragan Irma m’a tuer Irma la Douce

Avant de connaître Irma, la hurricane, la cyclonique, l’ouragan, je n’avais connu qu’Irma la Douce.

Que ce soit en comédie musicale française sur une musique de Marguerite Monnot et sur un livret de Alexandre Breffort en 1956, que ce soit en comédie musicale version anglaise en 1958 dans l’East End ou en 1960 à Broadway j’étais éperdument amoureux de cette prostituée au grand coeur. Je me souviens encore de la chanson d’Irma.

« Y a rien à dire

Y a qu’a s’aimer

Y a plus qu’à se taire

Qu’à la fermer

Parce qu’,au fond les phrases

Ça fait tort à l’extase »

Ainsi chantait Colette Renard.

En 1963 Billy Wilder fit son remake cinématographique. Irma la Douce prit ainsi les traits de Shirley MacLaine qui remporta alors un Golden Globe de la meilleure actrice pour son rôle tandis qu’Andre Prévin remportait quant à lui l’Oscar 1964 de la meilleure adaptation musicale.

Dans le film de Wilder Jack Lemmon joue le rôle de Nestor Patou, un ancien policier, et de Oscar alias Lord X, son double qui, déguisé, tombe amoureux d’Irma qu’il doit disputer à son souteneur Hippolyte. Irma, bourreau des coeurs mythique, que tous achètent mais qui ne se vend à personne, bourreau doux, mais bourreau quand même qui souffle comme Irma la Hurricane 60 ans plus tard le chaud et le froid sauf que le décor n’est plus celui de la rue Casanova d’un Paris de carton pâte mais les environs du triangle des Bermudes. Les clients d’Irma 2017 ont pour nom Saint-Martin, Barbuda, Cuba, Florida. On est loin de la môme Irma ! Irma a pris du grade, est devenue mère maquerelle, mais les dégâts occasionnés sont identiques en 144 minutes. On est loin de Moustache et de Nestor le Fripé, ce dernier qualifié de « wreck of a mec ». Mais c’est le même langage, the language of love, the language of nature, ces forces irrésistibles qui nous tenaillent.

Aucune morale à en tirer si ce n’est celle-ci en franglais de 1963 :

Le grisbi is le root of  le evil in man.

Alors de là à analyser les responsabilités de l’Etat dans ce désastre force 5 exceptionnel vous comprendrez bien que je ne pourrai répondre comme Moustache (Lou Jacobi) que par la fameuse réplique: « But that’s another story. » Oui c’est une toute autre histoire. La suite au prochain épisode….cyclonique.

A Mayotte on se nettoie écologiquement les parties

Vous qui ne pouvez vivre sans du papier toilette ultra doux et caressant réveillez-vous. Soyez écologique et faites votre toilette intime avec un ou deux brocs d’eau. C’est dans les toilettes extérieures d’un des multiples lieux de prière de MTsapere que j’ai découvert cet usage que je croyais révolu. Je pensais que le papier toilettes avait colonisé notre planète. Eh bien non certains territoires résistent. Et ici en Afrique de l’Est ou les conditions sanitaires sont disons à la limite, ou je n’ai  vu de toilettes publiques nulle part si ce n’est dans les mosquées, le papier toilettes est remplacé par bassine d ‘eau, ou seau d’eau ou robinet d’eau l’un ou l’autre accompagné d’un broc en plastique bleu.

C’est en fait un peu comme un bidet que nos Anciens de par le monde utilisaient pour se nettoyer les fesses. Hommes comme femmes. Aujourd’hui encore au Brésil les appartements chics proposent des bidets aux postérieurs les plus exigeants. Et je connais de nombreuses femmes qui continuent même sans bidet à faire leur toilette hygiénique avec de l’eau.

Écologiquement j’approuve. J’ai testé. Avec un gant de toilette puis sans gant de toilette (bleu lui aussi). Eh bien je suis agréablement surpris. Il est fort agréable par ces chaleurs moites ce contact de l’eau. On rafraîchit les parties mais c’est le tout qui en sort ragaillardi. L’anthropologue Franz Boas avait vu juste. Pour appréhender le tout il faut bien saisir les parties.

Une eau naturellement parfumée à l’ozone

Le climat tropical exige qu’on se désaltère à tout bout de champ. Surtout en saison sèche qui va de juin à décembre. Les eaux se font concurrence molle. Edena, l’eau pure du cirque de Mafate, à la Réunion, lentement filtrée au coeur de la roche volcanique, qui après avoir sillonné les reliefs les plus préservés de Mafate, vient s’épancher au pied du Cimendef ! L’eau Saint Benoît de Saint-Martin d’Abbat dans le 45. L’eau Cristalline captée dans la source cristal ROC en grande profondeur à Ardenay-sur-Merise dans un site protégé  sur un territoire forestier de 10000 hectares. On croit rêver.

Et puis il y a O’jiva. L’eau mahoraise  naturellement parfumée  à l’ozone. J’ai dû m’y reprendre à deux fois pour lire ozone, je croyais lire arôme. Mais finalement quel goût à l’arôme de l’ozone. Cet ozone dont les couches sont néfastes pour l’homme. Bonnes pour l’eau ?

Je sais que quand on prend de l’eau de source avant de la mettre en bouteille on la filtre pour éliminer les traces de fer et de manganèse instables. Mais je n’avais jamais prêté attention à l’ozone comme agent filtrateur. Soit, qu’on l’utilise ainsi mais de là comme O’jiva, eau rendue potable par traitement à l’aide air enrichi à l’ozone, captée dans le réseau de Koungou, avoir l’audace de mettre en valeur un parfum d’ozone comme s’il s’agissait d’une eau jaillie du sein de la terre il y a selon moi un pas de trop qui a été franchi.

On sait que Mayotte souffre d’un manque de ressources en eau. Elle dépend pour 80 pour cent des ressources superficielles constituées des rivières et de deux retenues collinaires à Combani et Dzoumogné. Kesako? Pour 18 pour cent de ressources profondes ( les forages) et pour 2 pour cent du dessalement de l’eau de mer par le procédé dit d’osmose  inverse. Il faudrait pour bien faire une autre retenue collinaire qui permettrait de donner à l’île son indépendance hydrique. Mais cela demande des investissements que l’Etat n’est pas apparemment prêt à assumer sur le 101ème département.

Une bouteille d’un litre et demie d’eau se vend entre 0,62 € et 1€50 en fonction du réseau de distribution : Bdm (Jumbo Score, Score et Snie),  groupes Somaco, Discount, Sodifram. Ces groupes ont accepté de participer au dispositif BQP bouclier qualité prix et de publier chaque mois les prix d’une cinquantaine de produits pour montrer leur lutte contre la vie chère.

La Smae la société mahoraise des eaux a encore bien du pain sur la planche, elle qui demande à ce qu’on lui verse 88 € pour tout branchement à son réseau.

Mes intercesseurs locaux

Demain fera un mois que j’ai quitté les bords tranquilles de la Charente. Je ne traverse plus le pont Pallissy mais le pont sur la rivière Majimbini. Tout un monde sépare ces deux ponts.

En revanche l’0céan Indien en  permanence à portée de vue pour me baigner les yeux. Parfois je me demande si j’en sors gagnant ou perdant. Vivre en terre musulmane est tout un sacerdoce pour un athée fervent et pieux comme moi. J’entends tous les sons de cloche qui tintillent à mes oreilles.

Le discours de mon ami Wally, commerçant sénégalais, propriétaire de l’épicerie Zam Zam, âgé de 59 ans, qui a vécu 16 ans en Arabie Saoudite et qui est marié avec une mahoraise.

Le discours de Mohammed, le patron de snack bar comorien âgé dans les 60 ans lui aussi, qui a vécu et travaillé en métropole.

Le discours d’Olivier, un prof franco-togolais, prof de math à Mayotte et semble-t-il futur séminariste, né à Grenoble, qui a vécu en Guyane, prof de math ici.

Le discours de David qui se dit sud-africain mais que je crois congolais, qui vend ses légumes toute la sainte journée à Mamoudzou.

Le discours de mes collègues prof et éducateurs Mahorais, hommes et femmes âgés entre 25 et 45 ans avec qui je travaille et qui me donnent leur vision de Mayotte.

Le discours de Sofia, propriétaire de restaurant de cuisine mahoraise, 58 ans selon ses dires, qui a vécu comme moi à Nîmes et Kourou en Guyane Française et qui vient de rentrer de Castres pour s’installer semble-t-il définitivement au pays.

D’autres encore anonymes qui m’expliquent chacun à sa façon la société mahoraise.

Tous me disent à un moment  ou un autre comme une figure imposée en direction du bleu bite que je suis: Attention ne sors pas la nuit. Ne traverse pas les bangas ( les favelas locales). Range ton portable! Ne porte pas de pochette ! Avant de partir j’avais lu risque de palu. Faites un traitement de nivaquine. Attention aux moustiques. Attention aux mille pattes, les fameuses et terribles scolopendres dont la piqûre est extrêmement douloureuse. Attention aux islamistes. Attention à l’eau. Attention aux légumes. Attention aux fruits. Attention au sida. Attention aux comoriennes, surtout celles originaires d’Anjouan et aux malgaches qui n’en veulent qu’à ton argent. Attention au poisson que tu achètes et qu’on vend sur des brouettes. Tu penses acheter un kilo mais en réalité leurs balances sont truquées. Attention, watch out, fais gaffe, wouvè zyé.

 J’écoute, je comprends, je comprends les peurs que fait surgir le mot Islam, voire le mot Afrique dans mon entourage, voire le mot misère ou sous-développement. Mais voilà. Rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Pour moi Islam, Catholicisme, Hindouisme, Vaudou , Spiritisme contribuent à la même aliénation. Ce qui m’intéresse ce sont les soupapes qui permettent à ces systèmes répressifs de fonctionner. J’ai bien compris qu’en terre musulmane le porc est tabou et que la consommation d’alcool est un péché. Je n’aime pas les hypocrisies religieuses qui consistent à afficher publiquement une image pieuse et d’être en privé le pire des mécréants. L’autre jour une femme a refusé de me serrer la main en me disant que l’islam ne le permettait pas et pourtant tous les matins je fais la bise à mes collègues femmes qui sont toutes deux musulmanes. On voit bien qu’il y a de nombreuses versions de l’islam. Tout comme il y a de nombreux sous produits ou produits connexes du catholicisme. Il y a des intégristes partout. Moi en tout cas je n’oublie pas que catholiques comme protestants et musulmans ont accepté si ce n’est justifié l’esclavage.

Je sais que de nombreuses personnes âgées boivent leur bière en cachette pendant le Ramadan à l’heure où ils jurent par monts et par vaux qu’ils pratiquent le jeûne. Il en a probablement été de même autrefois pendant le Carême quand la foi chrétienne était encore solidement ancrée dans les moeurs. Ce que je sais c’est qu’officiellement à Mayotte il est interdit aux épiceries de vendre des boissons alcoolisées entre 20 heures et 8 heures du matin en semaine et le dimanche à partir de 14 heures jusqu’au lendemain 8 heures du matin. Il suffit de prévoir son stock. Mais de toute façon on trouvera toujours un commerçant malgache pour vous servir votre breuvage préféré. Ce qui est sûr c’est que le matin de bonne heure les cadavres de canettes jonchent les trottoirs aux abords des lieux de perdition.

La cible préférée des petits bandits locaux ce sont les wazungu, les zorey, quoi. Les Français de souche qui viennent s’installer ici. Ce sont des minorités visibles. Moi je fais partie des minorités invisibles. Personne ne peut à priori supposer que je ne suis pas Mahorais ou Comorien. Sauf quand j’ouvre la bouche. Souvent on me fait des sourires entendus à l’occasion d’une blague mais je n’y comprends rien. Les autres étrangers se rient bien des aventures et des violences que subissent les wazungu. Ils sont vus pour la plupart comme des colonisateurs qui perçoivent de hauts salaires, louent de grosses villas, vivent en circuit fermé entre le Camion Rouge et le Camion Blanc, entre les courses à Jumbo et les activités chez les Naturalistes . De nombreux fonctionnaires, enseignants, policiers, responsables associatifs. Wazungu n’est pas l’équivalent du gringo sud américain. Le wazungu est blanc et son féminin est la wazunguette . Moi je ne vois pas foncièrement de différence entre un fonctionnaire wazungu et un autre qui ne l’est pas. J’ai l’impression que le rêve de tout jeune Mahorais est de partir en France. Souvent je vois la Tour Eiffel qui brille sur les portables. Puis quand vient l’âge on rentre au pays où on navigue entre deux terres et trois îles. On peut être né en Grande Comore, avoir vécu longtemps en Europe puis s’installer à Mayotte tout en rêvant de s’installer un jour sur son île natale où selon tous les Comoriens il fait bon vivre malgré la pauvreté. Mayotte est pleine de femmes et d’hommes venus des Comores, de Madagascar prêts à tout pour vivre une vie meilleure. Ce sont les petites mains de Mayotte, les pêcheurs, les maçons, les peintres, les agriculteurs, les lavandières, les revendeurs de fruits et légumes ce sont ces derniers qui font vivre l’île au jour le jour. Car les Mahorais occupent les fonctions nobles. Ce sont les aristocrates. Les classes possédantes, les Français plus français que les Français. Alors que pour beaucoup d’autres la France c’est la souffrance. Au bataillon de wazungu viennent s’ajouter le bataillon des Francos : les franco marocains, Franco algériens, Franco tunisiens, Franco togolais, Franco sénégalais, franco comoriens, Franco congolais, Franco réunionnais, Franco malgaches, franco guyanais, franco martiniquais et franco guadeloupéens. C’est la France en marche, ce 101ème département, mais la France en marche arrière . Et l’ennui c’est que je collabore à cette entreprise condamnée à maintes reprises par les Nations-Unies.