Archipel des Reliques

JMA BALTIMORE

Archipel des Reliques


Nouvelle

« Movement is situated on a tended arc between two deaths »

Doris Humphrey

« Non buttate nulla, é sangue dei poveri »

S. Benedetto

Ier mouvement

Le nom officiel du commerce que tout le monde connaissait comme Sa Majesté Corossol sur la place du marché d’Extra-Muros était celui-ci : La Quincaillerie Céleste, articles religieux, semi-gros et détail. De fait à Sa Majesté Corossol on vendait outre les plantes médicinales, liturgiques et aromatiques tout un chapelet de perles et sequins, de rocailles et de coquillages, de strass et de paillettes, toute une panoplie de ferraille et de poudres, de champagnes, de rhums et de miels propres à favoriser le dialogue avec les Ciels et les Enfers artificiels !

Dans sa devanture comme sur son comptoir se reposaient des statues incassables de seize centimètres à un mètre trente de haut portant autour du cou colliers de perles de verre de toutes les couleurs. Ailleurs des figurines en bois sculpté et peint semblant plongées dans l’oubli dormaient au fond de bols-calebasses ou de marmites en terre cuite aux côtés d’éventails en acier ou en laiton imitant le cuivre. De grands paniers d’osier hébergeaient pêle-mêle des racines de toutes les îles de l’archipel; des graines; des feuilles de glycérine, de verveine caraïbe pour soigner l’angoisse, d’avocatier pour ouvrir l’appétit, de corossolier et de prunier d’Espagne pour les dents de lait et les gencives, de crête de coq d’Inde pour ôter les boutons du visage, de quénettier pour vaincre l’eczéma, de paraka pour les démangeaisons, de plantain pour la bronchite, de dartrier pour soigner les dartres, de tamarinier et de calebassier pour soigner la constipation; des bourgeons de  campêche et de pomme cannelle contre la fatigue, et des fleurs de mâle papaye, d’avocatier,  de camomille et de baraguette.

Sur un meuble dans un coin derrière elle on trouvait du champagne, du mousseux, de l’huile de palme, du rhum et du miel. Seul un oeil exercé savait comment y retrouver ses petits ! On pouvait y trouver des pipes et des cigares ainsi que du tabac et des coquillages.

Au-dessus, pendant au plafond rose, la Quincaillerie Céleste explosait de couronnes, sceptres, épées, arcs, flèches et haches ainsi que de tridents rouges et noirs. Mais on y voyait aussi des bras, des jambes, des morceaux de corps, des têtes, des cœurs en cire jaune qui serviraient à l’heure voulue d’ex-votos.

Au-dessus des étagères se trouvaient de vieilles fioles à l’écriture illisible où seule la maîtresse de céans, Fillotte Guimbo, savait distinguer la poudre d’hippocampe séchée (bonne à résoudre les maux de tête) de la poudre de lézard (radicale pour résoudre un mal de dents) ou de celle de corne de buffle (efficace selon elle contre les rhumatisme et les vers). Dans ce céleste bric-à-brac on trouvait encore des pendentifs en dents, des colliers en dents de jaguar, des peignes, des miroirs, des flacons d’eau de Cologne, des savons de toutes qualités, des huiles, des pots, des onguents, de la tôle galvanisée imitant à merveille l’or, l’argent ou le cuivre, des bains de feuillages, des talismans, des protections, tout le nécessaire indispensable à la fumigation. Des bateaux bleus et blancs attendaient leurs matelots et au-dessus de l’étal, sur un pan de mur, posées sur des étagères se trouvaient les articles de carnaval (masques, perles, paillettes, déguisements, guirlandes et confettis). Un autre pan d’étagères était consacré au royaume des bougies de désenvoûtement, de sept jours ou de vingt-et-un jours, parfumées au miel, colorées ou blanches et virginales, des chandeliers et cierges. Sous le comptoir des tiroirs mystérieux s’ouvraient et se refermaient avec leurs trésors célestes… C’était cela Sa Majesté Corossol !

Chaque lignée de docteurs feuilles a toujours dans sa pharmacopée une petite préférence, une plante totémique de base autour de laquelle s’articulent les autres et c’est cette plante-là qui est sa signature, sa marque de fabrique. Ainsi comme la marque de fabrique de son arrière-grand-mère Magdeleine avait été le corossol, comme celle de sa grand-mère Ermance avait été le bon et vieux corossol, comme celle de sa mère Bise avait été ce même corossol, la marque de fabrique de Fillotte fut naturellement une fois pour de bon et pour toujours sa Majesté Corossol. Il y avait eu Magdeleine du Corossol, Ermance du Corossol, Bise du Corossol et maintenant c’est Fillotte du Corossol qui avait repris le flambeau de ce cœur vert pour emblème totémique.

Déjà tout petite l’un des premiers mots que Fillotte apprit à prononcer n’avait-il pas été Corossol! Et son biberon de lait n’avait-il pas été fortifié par non pas de la fécule de maïs ou de toloman mais par de la pulpe de corossol, excellente pour ses effets digestifs et diurétiques ! Il est vrai qu’elle avait hérité à la naissance, de sa grand-mère Ermance, d’une plantation de corossoliers ! Un hectare de corossol, environ 300 arbres dont les feuilles vert foncé, les fleurs à trois sépales jaune vert, les racines, les graines noires, l’écorce et la pulpe allaient tisser sa légende.

En même temps que cette plantation Fillotte hérita d’un savoir ancestral qui lui fut administré à petites doses infinitésimales par mère et grand-mère sans même qu’elle s’en rendît compte.

A trois ans elle savait déjà distinguer les feuilles d’un corossolier de celles d’un goyavier et d’un manguier. A quatre ans elle expliquait à qui voulait bien l’entendre que le corossol possédait des propriétés antibactéricide et anti-inflammatoire. Elle en savait déjà plus sur le corossol que le diable quand il était petit garçon, imaginez !

A sept ans, âge de raison, elle savait qu’on pouvait utiliser la plante contre l’arthrite, l’asthme, le diabète et l’obésité.


Entre treize et seize ans elle apprit comment combattre cholestérol, névralgies et rhumatismes, hématurie et urétrite avec l’aide des feuilles, graines ou pulpe de corossol…

Elle apprit la décoction des feuilles écrasées au pilon utilisées en cas de spasmes et de diarrhées, de fièvre et de céphalées. Elle sut que les graines pouvaient être utilisées pour provoquer des vomissements en cas d’intoxication et possédaient aussi une action astringente. Elle apprit un à un les principes actifs de la plante et sut que l’écorce possédait une action spasmolytique qu’on pouvait employer dans le contrôle du diabète.

Mais surtout ce fut elle, et elle seule, qui hérita à l’âge de trente-huit ans de la recette de son fameux poisson corossol, une recette végétarienne à base de corossol.

Cette recette lui fut transmise de vive voix de la bouche même de Dièse de Sainte-Mangrove qui lui apparut un jour de cyclone en 1923. Voici comment elle racontait la chose à qui voulait bien l’entendre :

« Des mamelles de la Papesse Apocalypse en habits pontificaux je vis sortir pour venir se placer au dessus de la tête de la vénérable une tiare somptueuse faite de 9 halos de joyaux et bâtisses surmontées d’une pierre précieuse formant bouton où virevoltaient 9 qualités d’anges sculptés: dans le premier halo froufroutait tout un régiment de guêpes maçonnes. Le deuxième halo foisonnait de moustiques de la plus belle race maringouine. Dans le troisième halo, ce n’étaient que fourmis folles vibrionnant, et dans le quatrième halo se pavanaient des criquets multicolores psalmodiant. Le cinquième halo était l’antre des mouches à miel bourdonnant. Quant au sixième halo y régnaient les araignées. C’était le dernier anneau visible. Tout ce beau monde allait, venait apparemment dans le plus grand des désordres. Un halo allait dans le sens des aiguilles d’une montre, l’autre dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, l’un faisait une pause toutes 30 secondes alors que l’autre continuait ad libitum tandis qu’un troisième demeurait immobile des jours voire des heures voire des années. Les trois derniers anneaux étaient invisibles aux yeux des incroyants. Il fallait avoir la foi pour voir les septième, huitième et neuvième anneaux car si on les voyait on pouvait illico devenir aveugle de façon irréversible. Le septième anneau était chargé de nombrils, le huitième de restes d’ongles et le neuvième des cheveux entremêlés de toute la communauté. Je me frottai les yeux, je les fermai tant la lumière était vive. J’étais dans la mangrove et en face de moi il y avait cette apparition de la déesse qui me dit s’appeler Dièse Alizée dite Rosalie de Sainte-Mangrove surgissant dans l’œil d’un cyclone, escortée de neuf qualités d’anges auréolés de cerfs-volants formant arc-en-ciel. Elle me dit : Jeanne Julienne Guimbo, ma fille, chair de mon péché, je t’adoube Veuve Chevalier Tout-Monde, vingt-huitième du nom. Ta mission : Préparer la Grande, Très Pieuse et Très Heureuse Invincible Armada de Dièse de Sainte-Mangrove, la grande et très heureuse flotte toute parée de poissons corossols en guise d’oriflammes, de drapeaux et autres étendards bleus qui préservera l’archipel des queues d’ouragan, des raz-de-marée et des coups de dard ardents du soleil du Jugement Dernier quand elle se présentera sous ton commandement le jour de ta mort au mouillage du Paradis. Pour ce faire je te donne la recette du poisson corossol que tu devras servir tous les jours religieusement à saint More bis. Voici la marche à suivre :

Tu prendras un corossol bien vert. Tu le couperas en tranches de un centimètre et tu réserveras précieusement les graines. Ensuite tu y mettras du gros sel et tu feras dégorger pendant quatre heures. Tu rinceras bien pour faire partir le sel et tu épongeras. Ensuite tu badigeonneras tes tranches de corossol d’une marinade verte à base de cives, chardon béni, thym espagnol, oignon, ciboulette, ail, zeste de citron ; clou de girofle, cresson, et piment que tu auras pilés au mortier. Là tu prépares ta pâte à frire et tu mets à frire dans de l’huile de palme bien rouge additionnée de roucou! »

2ème mouvement

 

Ô Gloria, mais figurez-vous que ce dernier jour du mois d’août 1928, premier jour de la Treizaine à Saint-More, fulgurante treizaine qui défraierait la chronique et resterait à jamais marquée au fer rouge fuchsia de la passion dans la mémoire collective des Reliques, Fillotte avait fermé boutique sur le marché comme chaque trente-et-un août pour la journée pour sacrifier à ce qu’elle appelait pudiquement la cérémonie. Et quiconque, mâle ou femelle, eût souhaité se procurer ses plantes médicinales et liturgiques, ses bains de nettoyage ou ses protections, ou encore l’une de ses deux mille deux cents seize recettes secrètes et définitives pour résoudre problèmes de peau, impuissance, manque d’argent, cauchemars, simple fièvre, diarrhée, problèmes consécutifs à un accouchement, quiconque sans exception, aurait pu faire des pieds et des mains en vain.

Feuilles, écorces, fruits, graines, fleurs ou racines de gros thym, balai doux, menthe glaciale, pierre d’alun, cordyline et buis de chine devraient attendre un autre soleil. Comme tous les 31 août, en matinée comme en après midi comme en soirée, pas d’audience publique, pas de consultation privée prévue dans son agenda: il n’y avait urgence, asthme, morsure de serpent, verrue, cataracte, colique, anémie, bronchite, érysipèle, désenvoûtement, esprit à amadouer qui tienne ! Mieux encore : il n’y avait enfant en bas âge, du premier âge ou du deuxième âge qui tienne, enfant légitime ou naturel, reconnu ou non reconnu, ni Maurice Marin, ni Théophile Colette dite Fifine, ni Alexandre François, ni Germaine Gracianne, ni Ludovic Philippe Jacques, et il n’y avait les pères reconnaissants ou putatifs de ces enfants-là qui tiennent, ni Théodore François ni Joseph Rigobert ni x ni y ni z ! Madame se préparait pour la cérémonie, point final, bâton de maréchal !

Et quelle cérémonie, tenez vous bien ! La cérémonie rituelle, ancestrale et annuelle de l’ouverture de la treizaine, ma chère !

Voilà en peu de mots la chose : c’est sa demi-sœur, Vincine Marie de Morfil, dite Mayotte, de douze ans sa cadette, souveraine en son domaine, coiffeuse-esthéticienne et manucure-pédicure de haute volée, qui délaissant chaque trente-et-un-août pour la matinée sa clientèle, remplissait le rôle d’officiante chargée de dompter la longue chevelure de négresse caraïbe de la guérisseuse plus en dérobade qu’un cheval fou, de lui faire entendre un semblant de foi, sinon de raison. Il fallait en outre se muer en deux temps trois mouvements en chasseresse fin limier, traquant peaux mortes, envies, ongles incarnés.

Il faut dire que les cheveux cactus coiffés à la diable de Fillotte étaient d’une espèce de corail rouge revêche, espiègle et taquin, d’un royaume reculé au fin fond d’une brousse des bas-fonds non encore explorée par Linné et Von Humboldt, une race de corail amérindien mâtiné de pygmée, dur, dur, dur, raide, raide, raide, comme celui de Sri Lanka, crêpé dans sa gousse de sébum rebelle et résistant comme un cyste recroquevillé qui aurait loupé sa mue et attendrait les trompettes de la résurrection par l’entremise d’une huile de carapate ; une soie grège, primitive, sauvage et ombrageuse, pas pour le moins du monde artificielle, mais bel et bien made in Extra-Muros, archipel des Reliques. L’animal, qui se cabrait jadis à la moindre tentative de caresse de peigne ou de démêlage de brosse, n’avait pu résister, pour coriace qu’il fût, aux soins zélés qu’on lui prodiguait, une semaine sur deux, à Mayotte Coiffures. Mais le trente-et-un-août, c’était la totale résurrection !

La racine capillaire rebelle de la pasionaria, jadis rêche et grainée, s’était au fil du temps amadouée et assouplie considérablement mais il fallait toujours et encore mener la chasse impitoyable à un bataillon de cheveux blancs indésirables qui persistaient à trôner sur elle au garde-à-vous comme un pied de coton dans son jardin caraïbe. Bêchage compétent, arrosage au goutte à goutte, palissage et coloriage obstiné, débroussaillage consciencieux, engraissage puis hydratation hebdomadaire, multiplication par semis, par greffage, bouturage, marcottage, œilletonnage et drageonnage sérieux, sérieux, découennage manu militari et sarclage patient: toute cette panoplie avait extrait la chevelure particulière de Fillotte de la caste des intouchables à la paille de fer pour la faire accéder à celle moins endolorie de paille oscillant entre christophines et maïs. Mais la lutte n’en continuait pas moins farouche, trente-et-un août après trente-et-un août, on ne pouvait pas tomber la garde : il fallait dans ce fauteuil à bascule du salon de coiffure de Mayotte bourrer la couenne, bêcher la couenne, bourrer la couenne, bêcher la couenne après adjonction de fumier et mise en jachère, et rien ne permettait de croire que cette cérémonie cesserait par une belle matinée de printemps et que l’œuf dormant du cheveu d’or se réveillerait de sa gangue comme par enchantement. Selon toutes les apparences la messe basse se reproduirait vitam æternam. Mais le résultat valait tous les efforts, toutes les souffrances car en dépit des disgrâces, en dépit des déveines, le trente-et-un août en fin de matinée, le trente-et-un août après la coiffure… Aïe, aïe, aïe ! Magie de la coiffure ! Fillotte, c’était Dorothy Lamour réincarnée !

Sur le chemin de l’église Saint-More où elle se rendrait tout à l’heure toute coquette vers les deux heures de l’après midi pour rendre grâce à saint More et faire son Chemin de la Croix annuel, pas même Flore de Sainte-Rita ne pourrait soutenir la comparaison. Et pourtant tout le corps de cette dernière portait le cachet du surnaturel : quand elle entrait en transe des abeilles trigones, des abeilles mystiques dépourvues de dard, voltigeant autour de sa bouche entr’ouverte y entraient, venaient y cueillir le pollen et en ressortaient sans lui faire aucun mal…Mais au delà du regard qui tendait à s’attarder sur les formes rebondies de l’ensorceleuse, au delà du goût de sa langue, jardin secret de myrrhe et d’encens au milieu des corolles de jasmins odorants, c’était sa peau, le parfum de sa peau qui envoûtait l’odorat, c’était sa peau, le parfum de sa peau dont la réputation des charmes avait dépassé les limites de l’Autre Bord. Il fallait avoir respiré, humé, inspiré la peau de la donzelle au moment de l’extase. Il s’en dégageait une odeur ineffable, une odeur si inoubliable que quiconque avait senti cette odeur en était à jamais rendu esclave. Oh ! La peau de Flore de Sainte-Rita, on pourrait écrire tant de manuels de biologie que cela ne suffirait à décrire le tremblement de terre qu’occasionnait dans les narines la simple évocation de ces effluves. C’était un parfum numineux…

Aurait-on dépêché des quatre coins du monde le ban et l’arrière-ban des plus fins limiers de l’industrie des parfums pour tenter de répliquer cette odeur divine réputée animale et boisée, oscillant constamment entre le musc et le bay-rum, seraient-ils venus des quatre points cardinaux, d’Inde, de Marrakech, du Brésil et même des Îles-Unies pour tenter de synthétiser ce joyau aux quarante-six composants réputé aphrodisiaque, seul jusqu’à aujourd’hui le parfum Flore de Sainte-Rita avait su s’approcher de l’original. Il faut dire que son créateur n’était autre que Flore de Sainte-Rita elle-même, la femme prototype de l’archipel des Reliques, la femelle aromate dont la chair d’orphie à maturité suscitait les convoitises éternelles de la gent masculine qui l’avait côtoyée.

Flore de Sainte-Rita n’entrait en transe que le mardi ! On racontait donc que sous cette peau, cette chair angélique, mélange de peau d’orphie aux écailles chatoyantes et de peau de sirène, se trouverait une glande en forme de cœur qui conservait, tel chez un chevrotain porte-musc, un musc que même les muscs les plus musqués de Nankin et de Tonkin ne sauraient surpasser. Une analyse plus approfondie aurait cependant révélé des milliers de chemins de traverse sous cette peau, des myriades de passerelles de bois d’Inde aux saveurs de girofle, citronnelle et anis, qui menaient à autant de gouffres béants, de précipices d’où jaillissaient des sources chaudes comme des geysers de sève éternelle. Au microscope on verrait parfaitement un enchevêtrement de réseaux tous reliés au cœur. Car la peau de Flore de Sainte-Rita avait l’odeur ineffable du cœur . L’odeur du coing et du cœur de palmier, disaient les mauvaises langues ; mais pour les inconditionnels, pour les adeptes de Sainte-Rita, il s’agissait bel et simplement de l’odeur du cœur. Mais le cœur a-t-il une odeur ? Et si oui, est-ce odeur de fruit vert, blet ou mûr ? Est-ce odeur de musc ou de bois d’Inde, de jaque dure ou de jaque molle ?

Mais le 31 août, pas même une Flore de Sainte-Rita, la femme prototype des Reliques, la femelle aromate dévote tout comme elle du saint intercesseur, la femme monumentale dont la chair d’orphie iodée à maturité et les arêtes vertes faisaient habituellement l’objet de toutes les convoitises, pas même la belle et voluptueuse Flore, la femme-sirop, la reine du quadrille, vous entendez, toute panthère rebondie et ensorcelante qu’elle l’était, avec ses mains finement ciselées, pleines de bagues de respect et de veuvage, ne pourrait rivaliser tout à l’heure avec Fillotte transfigurée par sa chevelure, que dis-je ! sa crinière qui prendrait tout à coup l’allure, purement et simplement, ladies and gentlemen, d’un halo de mousseline et de formol ! Ah, il faudrait voir les yeux languissants de Chimène de la dulcinée qui feraient constamment la roue au secret profond des lunettes noires, la bouche de biche exubérante en forme de trompe à six stylets qui flatterait le regard même lorsqu’elle n’esquisserait pas son sourire écorché de perpétuelle dévote effarouchée à ne bousculer sous aucun prétexte ! Et puis l’odeur de sa peau qui oscillerait selon le vent dominant de chaque ruelle entre le corossol, le coing et la jaque dure ! Par pure coquetterie sans doute, le trente-et-un août, premier jour de treizaine, elle ne portait sur elle que du bleu marine! Ou était-ce signe de ménopause ou de diapause ? Ah, ce jour-là il ne manquerait pas de volontaires, de coqs de combat, de colosses, de molosses, de malabars de toutes les qualités de cirage pris soudainement de chair de poule pour revendiquer la prise de possession et planter leurs drapeaux au bon creux de ses formes. Ils seraient tout à coup pléthore à vouloir goûter de ce tatou quand il entrait en incandescence, à lui proposer jusqu’aux liens sacrés et inaltérables du mariage coutumier et son cortège de falbalas. Mais en ce qui la concernait, elle, la sempiternelle dévote du trente-et-un août, aussi faste et de bon augure fût-il, aucun prétendant n’arriverait jamais aux chevilles de Sa Majesté Saint-More : c’était lui le parfait mistral, le maître-mustang sans peur et sans reproche, à l’aplomb, l’ample, la gamme nécessaires pour lui proposer à elle, cette femme de distinction, l’heure de grâce ! Il était le seul capable d’emprunter avec elle les quatorze stations requises du steeple-chase de la Passion. Pour lui et pour lui seul elle consentirait à altérer son nom de baptême, Jeanne Julienne Guimbo, enregistré quelques jours après sa naissance le 28 avril 1885, jour de saint Pierre Marie Chanel, prêtre et martyr, en bonne et due forme sur les registres de la paroisse Saint-More et par la grâce duquel elle était devenue morte au péché.

Et si par hasard un forcené, un malappris, un misérable, un apprenti myrmécologue en mal de femelle hématophage, voulant à tout prix savoir ce qui se passe dans le boudin des fourmis rouges, s’enquérait des raisons de la mise en disgrâce du label originel, elle lui rétorquerait du tac au tac, après juste un demi-soupir, en montant sur ses grands chevaux tressés:

– Cavaliers aux Dames ! Peu importe au nombril qu’il soit baptisé omphalos ou lombric, enduit de bleu de méthylène ou de teinture d’arnica. L’important c’est que le nom brille à l’heure de grâce.

3ème mouvement

– Ave Maria pleine de grâce! Les corossols sont bien secs pour la saison !

Ce fut la dernière observation que se fit Fillotte, sur le coup de onze heures, en écarquillant une dernière fois ses yeux rouges cacao de nymphe albinos avant de sombrer comme à son habitude dans un demi-somme, les pieds trempant paresseusement dans une bassine d’eau savonneuse, la main abandonnée sur le rebord du fauteuil à bascule, la chevelure de fourmi folle livrée aux caprices du va-et-vient du ventilateur…

C’est alors qu’elle fut saisie par le spectacle débridé que lui offrait dans le miroir sa chevelure tressée de papillotes couverte d’une armada squameuse de diables eunuques enrubannés échappés de leur cité interdite, escortés d’araignées sans poil au parfum obsédant de pomme de rose. Chaussés de leurs savates deux doigts, ces renards volants rose de nacre, ces buveurs de sang sans crête ni barbillon mais pourvus d’ongles immenses démesurément longs, avaient, au lieu d’aller ancrer leurs ailes jaunes et blanches nauséabondes dans les sérails blêmes de leur sacré collège, élu domicile pour faire leur muscadin dans la forêt de papillotes qu’ils prenaient d’assaut tout en dansant, imaginez quoi, le chaos ! Ils la narguaient, pire, la toisaient de leurs voix flûtées de haute-contre:

« Ô Reine, notre Duc ! Regarde la maladie de ton cœur ! Saint More va te ballotter ! Saint More va te dorloter! Ta maladie est incurable mais n’aie crainte, saint More va l’engloutir ! »

Elle faillit se blesser sous l’impact de la tempête de pétales de feu mêlé de sang, de pollen et de salive qui vint s’échouer sur ses paupières, manquant de peu de la déraciner, elle, la fleur de sapotillier en pleine floraison, de son fauteuil à bascule.

Il s’agissait, à en croire les mimiques de ces écornifleurs en goguette, d’un échantillon des éjaculats de leurs attributs enterrés dans un trou à cyclone sous un certain pied de mangle rouge et qu’ils étaient prêts à racheter à prix d’or afin de retrouver leur intégrité physique et psychique. Et ne voilà-t-il pas que, pour sans doute mieux la séduire ou la convaincre, que sais-je ?, les lascars au sommet de leur jazz, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, troquent leurs habits pontificaux et se fondent en une troupe virtuose de fantoches pommadés en complet de drill gris et chapeau noir. Et alors cornets, clarinettes, trombones, altos et saxophones, sans oublier trompettes et hélicons, pleurent, rient, couinent, geignent et à peine sortis de leur chrysalide, improvisent une bagarre de doubles, triples coups de langue dans l’absence épileptique des pistons, coulisses et embouchures…

Et le chef de l’orchestre émasculé de chalouper son gros derrière de cuivre pendant que les pages de la partition chorégraphique s’acharnent à tourner dans le vide des pupitres ! N’ayant pu s’empêcher de voir dans ces espiègleries un signe prémonitoire venu jusqu’à elle du plus profond du jurassique l’avertir de l’imminence du grand mal, Fillotte s’était sans sourciller saisie d’une main sûre qui étrangement n’avait pas tremblé, à défaut d’essence de citronnelle, d’huile de lavande, de pot de géranium et tiges d’oreille d’éléphant importées de l’Autre Bord, de son pot de chambre en émail où croupissait un liquide susceptible et corrompu, plus ardent que toutes les sueurs d’alambic de l’île réunies. Comme d’une chambrière et d’un goupillon assemblés, elle en avait lacéré et aspergé les assoiffés aux jambes longues et aux six pieds gris, ces émasculés qui croyaient pouvoir l’arraisonner pour lui conter fleurette, les priant instamment :

« Messieurs les trémousseurs, bande de mal élevés, veuillez garder pour vous vos salutations distinguées et avoir l’obligeance d’aller faire vos simagrées ailleurs. Je ne suis ni votre marraine, ni votre cousine issue de germaine, ni votre sainte patronne. A fortiori ni votre Reine, ni encore moins votre Duc ! »

Bien évidemment, sous la douche pestilentielle, les castrats nostalgiques de leurs œufs clairs, qu’ils fussent voltigeurs, maîtres de manège ou joueurs de cymbales, avaient, délaissant nez rouges, crocs, concertinas et pipeaux, fondu comme snowballs sur les charbons ardents et détalé en gloussant comme des chapardeurs affamés, sans demander leur compte, marqués qu’ils étaient à jamais du sceau d’urine par lequel tout animal qui se respecte se doit de marquer sa proie. Une fois circonscrit le sinistre, la véranda avait vite retrouvé son aspect originel si l’on excepte toutefois une forte odeur d’ammoniac et d’onguent de benjoin qui s’était mise à embaumer, à puer du diable, sans pour autant parvenir à tirer de son sommeil le raccoon rouge des palétuviers de la sérénissime, répondant au nom de Roucou, qui dormait poings fermés sur le parquet mosaïque, sous le fauteuil à bascule de laurier rose, couché dans sa robe rousse dans la position du parinirvâna comme un porteur de palanquin se reposant d’une longue traversée. Après s’être assurée d’un rapide balancement de tête à gauche et à droite en direction du courant d’air qui venait de la fenêtre que le maître pied de corossol planté à sa naissance selon la coutume et sous lequel reposait son nombril balançait à l’envi ses hanches pour s’attirer les faveurs fidèles du vent, Fillotte avait pris le parti d’en rire et d’en vocaliser, comme pour conjurer l’inévitable envie qui la tenaillait de pisser sur elle. Ah ! encore une de ces attaques coutumières du trente-et-un août, en pleine préparation pour la cérémonie !

« Mensonges, ce sont

Mensonge, c’est.

Tu dis que tu ne m’aimes pas

Pour après venir chigner. »

Et pourtant, bien qu’elle ne fût pas femme falote à se laisser impressionner par le moindre petit désagrément – elle en avait vu bien d’autres, des vertes, des jaunes et des pas mûres – aujourd’hui, fichtre, cela dépassait l’entendement ! Car tout de même, toute cette queue-leu-leu d’œufs de moustiques réunis en nacelle se dandinant sous les racines en arceaux de ses paupières ! N’y avait-il pas là de quoi s’évanouir effarée de saisissement en pleine via crucis ? Comment cela avait-il bien pu lui arriver, justement à elle, Mademoiselle-la-frétillante, oui Monsieur, frétillante à la croupe de fourmi volante malgré ses quarante-trois ans ? Oui, frétillante malgré l’inexplicable déveine qui la condamnait depuis bientôt cinq ans à la migraine ! Mais que pouvait-on bien lui reprocher à elle, ex-première dauphine de Miss Quadrille d’Or, l’irréprochable, la sans-vice, la sans-mauvaise-fréquentation ? Quelle injure avait-elle donc pu faire au Ciel pour mériter pareil châtiment ? Sa tanière, dont la façade en pierres de corail donnait sur le parvis de l’église, dite Place des Quatorze, n’était-elle pas immaculée, un vrai miroir de propreté où se reflétaient à longueur d’année l’amandier à la sève virile qui faisait éclater la terre et quatre ou cinq pieds de corossol où tentaient de s’enrouler tant bien que mal des maracudjas !

Après une bonne douche, pour retrouver odeur de sainteté, ne pouvant retrouver le bon sommeil chaud, Fillotte, qu’on venait pourtant d’adouber reine et duc, se mit à balayer l’air à tout bout de champ du début d’après-midi tropical ! Des trois marches du perron à la galerie, sous le grand banc de jacaranda sous la fenêtre du salon qui donnait de plain-pied sur la terrasse… Sous le manguier, les pieds de fuchsia, les trois cocotiers, l’auvent où grimpaient les hibiscus, du côté de la cuisine, sous le grenadier derrière sa chambre, sous le cacaoyer aux cabosses desséchées par le balai de mille sorcières, sous le giroflier, l’autre cocotier et l’auvent à double pente fleuri de bougainvillées roses plantées chez le voisin mais qui faisaient le mur pour s’étaler sans vergogne sur le toit et le mur d’enceinte rose, Mademoiselle balayait à tout ballant de son balai de latanier, rongeant la terre ocre, n’accordant de répit qu’aux trous de crabes de terre aux pieds du fromager et du sapotillier en fleurs qui gardaient en contrebas l’arrière de la demeure et devant lesquels elle s’arrêtait net, pétrifiée, comme craignant d’interrompre par quelque geste inconsidéré une lignée millénaire dont elle se sentait quelque part partie intégrante. Et puis, soudain, sans signe avant-coureur, ce fut la grande faiblesse, la sueur à grosses gouttes, la décadence de l’empire palpébral. La malaria faite migraine, pensa-t-elle illico ! Et ses yeux piqués par les moustiques commencèrent à danser le chaos. Son iris d’habitude si doux, d’habitude si calme se durcit comme chargé de la croix, devint récalcitrant, houspillant, réclamant ses droits à la lumière à tel point qu’elle ne savait même plus s’il faisait soleil vaillant ou lune noire. Elle ne tenait plus qu’à cet iris qui avait soudain pris une dimension fantastique, dépassant la dix millionième partie du quart du méridien. Ce n’était pas l’éclipse totale mais la moindre source de lumière lui était souffrance insupportable ! Elle serra les dents et il lui semblait que c’est elles et non sa rétine qui lui tapissaient le fond de l’œil. Allez savoir ! La seule certitude : il y avait démangeaison et œdème de la paupière et cet oeil comme brûlé se descellait filament après filament. C’était comme une spirale, un glissement vers le bas… Ou était-ce vers le haut d’une falaise ? Toujours est-il que le firmament se mit à larmoyer dangereusement, ô Eulalie ! Et les paupières gonflèrent leurs ailes ! Du fond de la rétine, Fillotte tenta bien une revue générale mais ne put sonder que les fondations ébranlées de l’absence. Vite, un miroir, vite ! Quelque chose ! Du collyre ! Un calmant ! Elle rôtissait comme en plein gros soleil de midi ! Mais où étaient donc passés cristallin, cornée, pupille, iris et macula ? De retour dans sa chambre, dans la fièvre elle manqua de renverser le réséda qui trônait sur la table de chevet. Dehors cette saloperie de soleil battait son plein de fous rires gras et de chaudes larmes. Deux énormes grenades séchées sur pied encadraient l’embrasure floue de la fenêtre au-delà des persiennes grandes ouvertes et des battants béants pendant que, suspendue au crochet du plafond, l’ombre d’une lampe à paraffine rampait en extase devant un lézard à l’arrêt sur les stridulations d’un moustique en transe.

Dansez ! Dansez la migraine ! Roulez, jeunesse ! Enfoncez-vous dans l’acmé de la vague!”, lui bourdonna le moustique en plein vrombissement dans l’air fainéant.

Jouez la musique !”

Mais la seule musique, c’était les brassages continus du ventilateur. Les pales tournaient, chaviraient, tournaient encore dans le silence inaltérable, imputrescible! Le moustique se posa enfin sur le réséda qu’il se mit à explorer plus minutieusement que Stanley la savane en fièvre. Posée sur la table de chevet de gauche, comme une femme de chambre muette et pâlotte, ultime et dernier recours pour éloigner le mauvais oeil, une bouteille d’eau de mer garnie d’un zeste de morceau de chandelle rayonnait dans sa soucoupe gardée par un ruban d’écorce d’orange, une branche de buis en train de se consumer, deux ou trois cristaux de gros sel, deux gousses d’ail, une coquille vide d’escargot, une autre de bernard l’ermite, un morceau de cannelle, une branche de romarin. Pendant ce temps, accroché à la cloison par une punaise, un crucifix de bois jaune, taillé, sculpté, consacré, ballotté de mère en fille, butinait la poussière de gylcéria rose qui flottait dans une langue d’ombre. Un Christ de plomb aux yeux pers y marinait, statufié, le bras droit sectionné pendant, ne tenant plus grosso modo que par un clou rouillé. Et pourtant lui aussi tanguait ! Son bras gauche, bien valide celui-là, faisait des miracles. Mais il dansait sa valse chaloupée seul avec le ciel électrique dans ce vide parthénogénétique et photo-phobique de ce dernier après-midi d’août et semblait lui dire : “Fais ce que tu as à faire. Fais-le ! Mais fais-le vite !”

Dans le roulis de la cécité, elle regarda la main du Christ. Elle n’y vit que du pus. La migraine, un remède ? Un remède pour guérir la maladie de son cœur ! Pourquoi pas un quadrille ou une polka, pendant qu’on y était ? Ah ! Ils en avaient de belles, ces lascars, couillons, bons couillons, experts couillons même ! La migraine, un remède ! En tout cas pas pour recouvrer la vue !

4ème mouvement

Heureusement que, prévoyante comme toujours, Mayotte, l’officiante en chef de Fillotte, avait préparé pour “au cas où” une bassine de fer blanc à deux anses remplie d’eau de délivrance qu’elle avait mise à chauffer au soleil avec les différentes feuilles exigées pour préparer le bain majuscule, bain de nettoyage et de démarrage, la maison et le corps tous unis dans un même élan: deux feuilles et demi de basilic, trois feuilles de corossol, quatre feuilles de semen contra et une feuille de menthe, deux feuilles de citronnelle, une feuille de glycérine, du sang-dragon, de la verveine blanche, du pied-de-poule, du trèfle, du plus-fort-que-l’homme, du devant-de-nègre, de la dent d’ail et pour lier le cocktail, comme de bien entendu, un petit verre de rhum pour détendre, sans oublier bien sûr la petite feuille de fuchsia porte-bonheur… Midi sonna et ce ne fut que lavage et frictionnage, poudrage de riz et pomponnage, fardage bleu bien prononcé et parfumage d’eau de fleur d’oranger comme pour une fête en matinée. Après avoir longtemps hésité, presqu’une heure, entre le bleu roi et le bleu marine, Fillotte s’était finalement rangée à l’avis de sa sœur qui considérait que le bleu roi était une couleur déplacée pour l’occasion, un peu trop originale, voire marginale : c’est donc toute affriolante dans sa belle toilette, une jupe longue volantée en madras et broderie anglaise, un haut en madras smocké agrémenté d’un large col en dentelle avec poignets assortis et un diadème de fleurs de corossol qu’elle allait faire pénitence. Le temps de rectifier le grain de beauté fait avec un bout d’allumette et du charbon et délicatement posé sous le sourcil droit lui-même rehaussé de crayon noir et de mascara vert, d’ajuster sa gaine à baleines et sa jarretière composée de faveurs blanches et bleues, de redresser son collier en os, de s’entendre dire qu’une lune descendante d’or bleu lui arrosait la beauté et Fillotte allait se mettre en branle flanquée comme toujours de l’inébranlable chaperon, Roucou. Il n’était pas question de rater le début du chemin de Croix de 14h30 qui allait emmener l’assistance en procession sur le parvis de l’église Saint-More ..

Comme à son habitude la Place des Quatorze-Saints n’était qu’effluves et succulences grâce à son verger aux Quatorze Saints Intercesseurs plantés par rangées de deux qui faisait face à la sainte enceinte.

Saint Acace, c’était le giroflier d’Amboine portant couronne d’épines. C’est là que se trouvait le quartier général des volatiles de tout ramage et de tout plumage au grand désespoir des chasseurs. Ramiers, ortolans, coqs et poules y faisaient la roue comme pour mieux narguer la communauté. A un clou pendait son attribut : un crucifix.

Sainte Barbe, le muscadier de Banda aux fruits d’or, était le point de ralliement des dévotes. A ses pieds on pouvait distinguer une tour à trois fenêtres, un éclair, un livre, une couronne, une palme de martyre et une épée, et un ciboire au-dessus duquel s’élevait une hostie.

Quant à saint Blaise de Sébaste, le cannelier de la meilleure espèce de Ceylan, mes amis, laissez-moi vous dire, c’étaient cannelle greffées sur mangues, et elles berçaient les nuits et les jours de leurs odeurs de camphre le plus pur, surtout par grand jour de pluie. Monsieur portait cierges entrecroisés, loup et peigne de cardeur.


Sainte Catherine d’Alexandrie, le poivrier vrai de Mahé, cet hermaphrodite écorché vif, portant l’Enfant Jésus, c’était une roue brisée à pointe, un anneau, une épée, refuge d’une congrégation de crabes des grands-fonds qui se laissaient cueillir le dimanche matin.


Saint Christophe, le camphrier, portant l’Enfant Jésus sur son épaule, quand il se mettait à fleurir ce n’était que chaleur sous les robes vite tempérée par un jus de lait et de pomme de rose.

Saint Cyriaque de Rome, portant habits de diacre, le rocouyer, était simplement paradisiaque, un Eden condensé de miel et de lait, un bonsaï de paradis.

Saint Denis, bois d’inde solide, portant sa tête entre ses mains, était le repaire des criquets et des caméléons qui se faisaient la course à longueur d’année.

Au pied de saint Egide, le magnolier de winter, reconnaissable entre tous à sa coule bénédictine, reposait une biche, au tour de laquelle se retrouvaient les cœurs transis ou rancis.


Avec saint Erasme, un pied de raventsara de Madagascar, et ses entrailles enroulées autour d’une quenouille, il n’était pas question de faire de belles bûches pour les feux de la Saint-Jean car c’était l’arbre à palabres.

Saint Eustache, le caïmitier, était la niche à fourmis nullement effrayées par le taureau, le crucifix, la cerf, la corne et le four qui étaient ses attributs.

Saint Georges et son épée terrassant le dragon, le pied de pomme-cannelle, ne donnait que des fruits nains et sucrés

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Saint Guy avait pris la forme d’un immense cachiman affichant une croix. A ses pieds un coq picorait dans un chaudron entouré de langues d’évêque tirant leurs épées de saint Georges vertes et blanches. Il semblait seul capable de protéger tout le flanc droit de l’église. C’était l’arbre à nombrils à même de terrasser tous les dragons.


Et quant à sainte Marguerite d’Antioche, l’avocatier, il se murmurait, à l’ombre du dragon qu’elle tenait prisonnier dans ses chaînes, que dans une autre incarnation il avait dû être papaye car ses fruits avaient une saveur inconnue.


Enfin saint Pantaléon de Nicomédie, l’anargyre, un pied de tamarin, quoi qu’infesté de bêtes de tout acabit, il guérissait par l’imposition de ses deux mains clouées avec pour seul et unique honoraire un petit verre de madère.

Autour de chacun de ces arbres, réincarnations de saints, d’habiles charpentiers et menuisiers avaient installé un petit banc à huit sièges de forme octogonale, lequel était fiché sur huit poteaux de bois de fer sur lesquels reposaient à chaque fois trois planches multicolores qui permettaient ainsi aux adeptes des lieux de se reposer en toute quiétude à l’ombre des saints et martyrs de leur dévotion.

A l’écart de tout ce beau monde, en retrait, les mains jointes clouées, comme faisant pénitence, se tordait le squelette d’un pied de corossol tout cabossé qui de temps immémoriaux n’avait jamais donné à goûter à la bonté de ses fruits. Pourtant il fleurissait année après année, arborant ses fleurs de couleur jaune virginal aux parfums entêtants, mais ce n’était que pour voir ses fruits se flétrir et sécher sur pied. Et il n’y avait pas moyen de se débarrasser des parasites qui l’infectaient. Toute une marmaille d’ abeilles indigènes sans dard au lieu d’aller voluptueusement butiner de pistil en étamine, pollinisant à qui mieux mieux ses autres congénères, en avaient fait leur rucher ! On l’avait au premier abord appelé l’Impie, on l’avait baptisé l’Hérétique, on l’avait déclaré l’Inutile, l’Apostat, le Laps, le Relaps ! On avait eu beau le bannir, beau l’anathématiser, on avait tout tenté pour le faire disparaître du parvis de l’église, creusé jusqu’à deux mètres sous terre pour y débusquer ses racines, sans résultat, un architecte mandaté par l’évêché ayant finalement conclu que l’on ne pouvait se débarrasser de lui car ses racines probablement remontaient jusque sous le maître-autel de l’église. Pendant longtemps on se borna à le couper au ras du sol et à le recouvrir de chaux mais rien n’y fit. On avait prétexté la présence de guêpes malfaisantes pour le brûler au kérosène. Sans succès car l’essaim était réapparu encore plus déterminé et farouche. On avait planté autour toutes sortes de plantes grasses, de cactus piquants, de fleurs vénéneuses. Le pied de corossol maudit ne voulait entendre marche. De guerre lasse on laissa faire, on l’abandonna à la grâce de Dieu et maintenant on le laissait pavaner, puisque semble-t-il c’était ce qu’il voulait faire. Se pavaner sur le parvis !

Depuis vitam æternam, depuis bien au moins 36 carêmes, il ne s’était pas passé une lune sans que ce simulacre d’arbre décharné, deux fois octo-centenaire selon certaines, ne reçoive la visite de ses adoratrices. Monsieur l’Abbé Prêcheur avait même tenté une fois, muni d’une lance, une épée, un grand couteau, une bêche, une tenaille, une pointe de flèche et une herminette, dans le silence de la nuit d’arracher de son parvis l’arbre pour lui inutile et blasphématoire, envisageant de le remplacer manu militari par un pied de figuier mais il avait vite dû battre en retraite car en un gain de temps, sans que l’on sût de qui était parti le mot d’ordre, tout ce qu’ Extra-Muros comptait de femmes, pucelles, donzelles nubiles s’était retrouvé autour de l’arbre prêt à défendre bec et ongles celui dont elles seules avaient le pouvoir de sentir le parfum capiteux de térébenthine de ses fleurs jaunes s’exhaler dans l’atmosphère et qu’elles considéraient comme le véridique frère jumeau de saint More : Adéodat dit saint Cyclone.

Suite à cette mésaventure on décida d’installer l’arbuste dans une caisse de chêne laquelle était surmontée d’une cage de verre elle même protégée par un treillis

L’Impie, l’Hérétique, l’Inutile, le Mauvais Larron, l’Étrangleur, le Laps, le Relaps était ainsi, devenu avec le temps et l’oubli l’Indicible, le Maître Intercesseur en Personne, saint Ermite, alias saint Cyclone des Divins Plaisirs et de la Bonne Mort, saint Mâle, le saint bis sans cheval et sans même bourricot, à qui était inféodé tout un cortège mâle et femelle de racines, fruits, légumes et tubercules, ignames, patates douces, bananes plantain, gombo, dachines, maniocs et maïs de tout pedigree, qui, murmurait-on sous cape, faisaient les délices de sa Sainteté…

Adéodat, que d’autres encore appelaient Saint-Cyclone, saint Cyclone le Déluré, ou encore le Dérébénale, avait l’air d’un fou à gages, un fou du roi. Il était toujours étrangement accoutré portant grelots et arborant sceptre. Ses exigences dépassaient l’entendement. Monsieur exigeait ainsi, selon les exégètes, qu’on mouille ses racines une fois par jour de vin muscat pétillant. Mais maint adorateur se plaisait à l’arroser plus prosaïquement de la part des anges de leur premier verre de rhum de la journée. Pour lui rien n’était assez beau. On le bichonnait, on le câlinait, lui remettant en offrande qui, un litre de jus de canne, qui une dame-jeanne de rhum, qui une assiette de vingt et un piments rouges agrémentés de sept gombos revenus tendrement dans l’huile de palme, qui un cigare accompagné d’une rose mystique, qui une bougie bleu marine importée de l’Autre Bord.

Ah on ne renâclait pas à la dépense pour faire plaisir à cet énergumène. L’Intercesseur en Personne était friand en outre de corossol vert, d’huile de palme et de miel d’abeilles. Ah, il ne disait jamais non à son plat de corossol vert lentement grillé au feu de bois doublement parfumé d’huile de palme et de miel d’abeilles. Il ne dénigrait que peu de choses: il ne fallait surtout pas lui mettre poisson, voire fruits de mer et coquillages sous le nez! Monsieur était végétarien soit-disant mais Compère More engouffrait tout, pour peu que la mangeaille soit assaisonnée de rhum et de charge de piments  ! A la limite des gombos, coupés en petits morceaux et revenus dans l’huile de palme, puis mis à mijoter dans une purée de tomates, poivrons, cacahuètes, noix de cajou, ail, oignons, coriandre vert et lait de coco c’était pour lui le plus fin des ragoûts et il semblait s’amadouer presque immédiatement et consentir à vous aider. Monsieur pouvait décider aussi un jour de n’accepter que de la farine de manioc accommodée de sucre de canne. Mais selon certains hagiographes si vous commettiez l’impair de lui présenter un verre de lait de vache, de chèvre ou de brebis ou même une eau de coco, l’eau de coco la plus douce de l’univers, alors vous commettiez l’impardonnable et l’Intercesseur vous le ferait savoir en refusant de se désaltérer à ces boissons détestables, incompatibles avec sa majesté, allant parfois jusqu’à vous le jeter à la figure. Dans ces cas-là pour l’amadouer il fallait racler ses fonds de tiroir pour lui faire oublier cette contrariété car Sa Divinité ne buvait alors que du vin botrytisé de Messine allant du jaune paille au jaune doré…

Comment en était-on arrivé là ? Comment un saint quatre fois centenaire légitimement patron d’une bourgade elle-même plus de deux fois centenaire avait-il pu se laisser manigancer de la sorte par son frère jumeau fût il le plus surdoué de sa génération?

5ème mouvement

Il est de notoriété publique que sur la place des Quatorze il y a deux confessionnaux. Celui de l’église tout en rococo, un trois places en bois où, sous le sceau de la confession, le desservant du culte, le père Gaëtan y exerce le ministère de la réconciliation de façon héroïque et féconde, absout et dissout les péchés, procurant miséricorde, conseil et réconfort presque dix-sept heures par jour selon les dires de la gouvernante du curé, qui du fond de son presbytère clame à qui veut l’entendre:

« Le père Gaëtan, c’est un saint, comme le bon curé d’Ars. Le confessionnal c’est sa maison.
Que Dieu vous pardonne ! C’est ainsi qu’il termine sa confession tout en sachant très bien qu’on va pécher encore et encore et il pardonne l’avenir par anticipation. »

« En pénitence, poursuit-il, vous me direz deux Pater Noster puis vous laverez l’âme qui a servi à votre péché dans l’eau bénite de l’un des deux bénitiers situé de chaque côté de l’entrée. »

Mais pour que l’absolution soit complète, pour que l’acte de contrition soit sincère il enjoint chaque pécheur à planter sept noyaux de jaque ou sept pépins de grenade qui après avoir été immergés dans l’eau bénite vont redonner à Extra-Muros des couleurs devant l’Éternel.

Le confessionnal bis c’est « Chez Saint-Saint », siège de la Société des Ivrognes Patentés. C’est la chapelle que les pénitents de saint More bis choisissent pour faire leur examen de conscience et leur acte de contrition. La tradition est même de veiller son cercueil toute la nuit dans ce confessionnal jusqu’à ce que résonnent les matines et les laudes.

Sur le comptoir trônent une statuette de saint More bis, parée de ses plus beaux atours et deux clochettes, Théodore et Théodule, répliques miniatures des deux cloches titulaires de l’église, Hermine, cloche de 614 kilos, qui sonne le fa, et Joséphine, cloche de 319 kilos, donnant le la et sur lesquelles sont inscrits le nom de l’évêque de Station Wolfork, le nom du curé d’Extra-Muros, le nom du parrain et celui de la marraine, deux clochettes qui portent l’inscription suivante: « Je suis éternelle puisque fraternelle et toujours à Extra-Muros pour saint More je sonnerai ». Et d’ailleurs à une certaine époque quand l’église menaçait ruine et qu’il y avait certains désagréments à prononcer la messe les jours de pluie c’est de ce confessionnal bis qu’on tira les ressources nécessaires. Mais néanmoins quand monseigneur l’évêque se rend à Extra-Muros pour la Grand-Messe de Requiem pour le repos des âmes des cercueils, l’établissement, tout confessionnal bis qu’il soit, baisse le rideau le temps de la Grand-Messe de Requiem jusqu’à la deuxième absoute au cimetière. Car de même qu’à l’église la règle est que dans ce temps de pénitence et d’affliction qu’est la Grand-Messe de Requiem on ne tolérerait en aucun cas un morceau d’orgue, ni en accompagnement ni en solo, les clients, tout maître suceurs de canne qu’ils soient, ont aussi leurs codes et leurs lois et parmi ceux-ci il y avait: Entre l’église et le cimetière nous sommes tous sur le même canot. La procession des cercueils c’est l’occasion de se refaire à peu de frais peau neuve et accessoirement âme neuve. Un espace captif leur est ainsi réservé, le jour de la procession des cercueils, sur la dernière travée de l’église, car c’est au sein de la Lyre de la Société des Ivrognes Patentés qu’ils prêtent hommage aux âmes des défunts et qu’ils assistent comme tout un chacun à la grand-messe de Requiem. Comme tout un chacun ils fredonnent les 19 versets de « Dies Irae » chanté par le chœur, prononcent leur « Dona eis requiem » et leur « Eis requiem sempiternam » à l’unisson. Au chant du propre de l’Offertoire on les voit entonner a capela « Ego sum » avec le cantique « Benedictus » et les versets qui suivent. A la fin de la messe le célébrant s’en va à la banquette, défait sa chasuble et endosse la chape avant de s’approcher des catafalques pour donner la première absoute. Après la prière de Monseigneur, le « Non Intres« , le chœur entonne le répons « Libera me Domine » et les versets qui suivent. Quand finalement les corps sortent de l’église pleine à craquer et que le chœur commence à chanter l’antiphone « In Paradisium« , les deux confessionnaux et leurs pénitents se retrouvent pêle-mêle tous unis dans un même élan portés par le chœur qui accompagne la procession au cimetière pour la seconde absoute. Après une dernière aspersion, vient l’encensement et chacun vaque à ses occupations conscient du devoir accompli. Et les Ivrognes Patentés peuvent rejoindre leur confessionnal bis sous le haut patronage de saint More bis.

Et voilà qu’en ce dernier jour d’août ordinaire, en ce début de vendredi après-midi d’août déjà bien mouvementé, la pluie décide de mettre son grain de sel et fait rimer jusqu’à perte de vue bords de trottoirs avec dessins propitiatoires, éclaboussures avec mille tessitures ! Qu’à cela ne tienne ! Il aurait fallu pas moins des variations indéterminées de deux cent quatre-vingt-dix-sept milliards neuf cent trente-cinq millions deux cent un mille trois cent sept gouttes de pluie transparentes et translucides, martelées ad libitum à la limite de la saturation par les gargouilles débouchant sur la Place des Quatorze, pour que la marchande de feuillages consentît à rebrousser chemin. Il était dit que cette messe qui marquait le lancement de la Treizaine à Saint More serait le point d’orgue d’un annus miserabilis comme Fillotte n’en avait connu depuis belle lurette. Ainsi donc, en dépit des trilles chromatiques de cette pluie que d’aucuns auraient qualifiée de persona non grata, de visiteuse indésirable à reconduire immédiatement et sans égards à la frontière, et qui faisait feu de tout bois pour percuter son missel de son sel et lui faire perdre le nord, Fillotte rayonnait comme un vitrail sans plomb par quelque chose dans les eaux de seize degrés trois minutes de latitude et soixante et un degrés soixante-dix minutes de longitude. Qui a dit que l’amour n’était pas une science exacte ? Ses yeux, pourtant à peine noircis de khôl, jetaient sous ses paupières fardées de violet et de vert douze mille éclats de sel gemme, de boutons de rose, de poivre noir, d’indigo, de sucre candi, de limaille de fer, de gingembre, de poivre blanc, de pistil de safran, de clous de girofle, et j’en passe… Quant à ses cils, elle n’avait pas pu résister à la tentation et c’est peints en bleu roi à l’ombre des verres teintés qu’ils franchirent le porche de l’église pendant que Roucou consciencieusement menait la garde. Qui dans le voisinage d’encens et de benjoin, qui dans l’assistance, messieurs et dames, aurait pu alors deviner que dans ses veines de femme libre et patentée trottinant comme un cabri pour rejoindre sa place bouillonnaient jet stream et eau de mer plus enragés que des fourmis-bouledogues devant des bougies violettes ? Car Fillotte, à l’instar de toutes les ouailles présentes à la célébration, était tout ouïe, tout yeux, toutes narines : elle avait patiemment ingurgité la proclamation en première lecture d’Exode 24, versets 3 à 8, puis lapé goulée après goulée comme un punch au coco le psaume 115 en réponse à la première lecture. Ô délices ! “Nous partageons la coupe du salut En invoquant le nom du Seigneur. Voici le sang de l’Alliance Éternelle Voici la Coupe du Salut.” En deuxième lecture elle eut droit comme plat de résistance à Hébreux 9, versets 11 à 15. Suivi d’un Lauda Sion savoureux. Le pain de l’homme était en route, alléluia. Ensuite il avait fallu grignoter délicatement Marc 14, versets 12 à 26 en salade, puis se farcir le dessert : un véritable sorbet artisanal, que l’homélie concoctée par Monsieur l’Abbé, curé de la paroisse, le Père Gaétan, exorciste et professeur de plain-chant grégorien selon lui, dont la chasuble de pistache verte galonnée en or contrastait avec les frises en zinc, les consoles à volutes en fer de l’ambon, l’autel et la cathèdre rococo. Puis après le Credo et la prière universelle était venue l’heure tant attendue du digestif. Pourquoi choisir entre la coupe et le calice ? Fillotte aurait tant voulu communier sous les deux espèces, tremper la sainte hostie dans le précieux sang ! Certes, au contact de l’hostie sur le bout de sa langue, le rouge à lèvres avait frémi. Mais qui aurait pu être alerté par cette imperceptible roucoulade ? Et même le Père Gaétan, tout spécialiste qu’il se disait de la chose cachée, n’avait pu percevoir le mouvement d’oeil rapide qui avait, l’espace d’un instant, possédé Fillotte en train de faire eucharistie. Après un chuchotement rapide dans l’oreille gauche de Roucou (une commission urgente, une histoire de sel, sans queue ni tête, de contre-charme soi-disant), suivi d’une profonde génuflexion et de deux signes de croix qui ressemblaient à des arabesques, l’illustre pécheresse avait jailli en doucine du prie-Dieu de l’avant-dernier banc de courbaril balafré de traînées brunâtres qu’elle occupait peu après la communion, pour se retrouver toute légère, toute pimpante, rassasiée, habitée sur le parvis de l’église des Quatorze Saints dont les murs de tôles, la charpente de fer et le plafond de palplanches métalliques luttaient désespérément pour échapper à la rouille et aux impacts de cette pluie stridente, luxuriante et lancinante qui glissait sans heurt jusqu’aux confins baroques de l’hypnose. Machinalement, elle rectifia le fard de ses lèvres qui du bleu roi passèrent en un tournemain au fuchsia, le tout souligné par un enclos de crayon noir. Quelle bouche, mes aïeux, quelle bouche ! Quelles lèvres ! Un oeil attentif y aurait décelé jusqu’à trente-huit chemins de traverse menant à autant de geysers ! Mais il n’y avait ni archéologue, ni paléontologue, ni entomologiste, ni vulcanologue dans les parages pour constater de visu les turbulences impalpables du vide aux abois des lèvres de la biche ! Quant à elle, la pluie, elle allait cahin-caha, comme si de rien n’était, continuant à pianoter ses petites phrases, ses esquisses torrentielles, ses messes en latin selon le rite tridentin de Pie V qui étaient autant de petits bijoux, de Deutéronomes 8, de Genèses 14, versets 18 à 20, de psaumes 109 et 147, de lettres de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 11, versets 23 à 26, de séquences, cantiques et Evangiles de Jésus-Christ selon saint Jean 6, versets 51 à 58 ou saint Luc 9, versets 11 à 17. Elle n’était plus que manne jaillie de roche très dure et quoi qu’il advienne, elle s’efforcerait de jouer au mieux son rôle de porte-parole du raccommodeur de destinées. Il n’y avait donc de ce côté-là rien de nature à contrecarrer un projet mûri de longue, longue date.

Dans douze jours, le même parvis rassemblerait pour la Procession des Cercueils tout ce que l’archipel comptait de fidèles, de catéchumènes et de mécréants. Ici et là des forains mettraient une dernière touche aux préparatifs de la fête en l’honneur de leur Patron ! Dès la communion, les membres des quatorze fanfares et autres sociétés philharmoniques des Reliques s’éclipseraient eux aussi les uns après les autres, tels d’agiles pantins d’argile, sur la pointe des pieds, l’un se raclant la gorge, l’autre pris d’une soudaine démangeaison, un troisième pris d’une envie pressante, tous s’extirpant de leurs travées respectives la queue aussi basse les uns que les autres, comme faisant pénitence, feignant d’ignorer de l’autre côté de la place la chapelle « Chez Saint-Saint », de son vrai nom Saint-Arsène Tamarin. Ce dernier officiait sur trois fronts : marin-pêcheur de cinq heures à midi, maître de dominos après de la sieste, maître de confessionnal et accessoirement commandeur de quadrille dès le coucher du soleil, où là il prolongeait son devoir sacré jusqu’aux heures chaudes où le jour n’avait ni devant ni derrière. Sous le prétexte de fourbir leurs instruments et s’accorder entre eux sur les ultimes détails du charivari profane qui devait suivre la procession des cercueils, les leveurs de coude se complairaient à arroser l’hostie, écluser le paradis, s’irrigueraient tant et tant les papilles que, pour plus d’un, il n’y aurait plus fil ni aiguille assez solide pour ravauder la mémoire. “Pas même un adepte de saint More bis, contrit, confessé et communié ne peut emboucher un trombone avec la gorge sèche”, dirait un fanfaron. Ce sur quoi, la serveuse du sanctuaire, Flore de Sainte-Rita, bonne chrétienne, ah ça oui, qui n’aurait jamais badiné avec le diable, surtout dans son habit de sacristine de tous les jours, une petite jupe en jean, bien mini, bien évasée, bien belle, très mignonne avec sa ceinture à boucle rouge pompéien, emboîterait pour s’exclamer : “Qu’est-ce que je lui sers ? Un petit café ? Une petite eau minérale ?” tout en se rafraîchissant à l’aide de son éventail importé d’Andalousie au-dessous d’une plaque mise en exergue au dessus du zinc en forme de patène qui déclarait qu’en ce lieu de culte l’eau était réservée pour cuire les bananes vertes. Question purement pour la forme car sans même attendre de réponse elle s’empresserait de remplir les calices de la connivence de trois doigts secs d’un tafia apostolique, orthodoxe et agricole à cinquante-neuf degrés (pas du brouillis à cinquante et un degrés au goût infâme de fruit tout juste bon pour les malades et autres invalides incapables de se recueillir et de remettre la cérémonie). Les amateurs recracheraient, non sans les avoir au préalable mirés, humés, dédiés à quelque divinité échouée d’un ailleurs d’antan, leurs quelques degrés de feu bien charpenté et long en bouche, en mâles jets de semence d’or. Les plus discrètes des parts des anges atterriraient à même la dalle de ciment au pied même du comptoir devenu Sainte Table, d’autres plus sauvages dépasseraient de loin Blaise, le manguier consacré qui donnait son ombre à la terrasse réservée aux jeux de dominos et de cartes, pour porter et reporter sur les fonts-baptismaux les pavés de la place subitement transformée en Eden et cour des miracles. La tenancière elle même, Madame Saint-Saint, dénommée Musette par l’état-civil mais que tout le monde appelait par derrière l’Alambic dans le civil (sauf bien entendu son mari, ce qui n’avait pas empêché ce dernier d’interdire son épouse de boisson), telle une grande bouteillère du saulte-bouchon, dépucellerait chopine après chopine, se faisant servir par Flore, qui devait contourner ainsi par la force des choses les ordres formels qu’elle avait reçus (car comment une serveuse peut elle refuser à sa patronne, même ivrogne, sa rasade quotidienne de rosée des montagnes, le fruit de son labeur) ? Musette apparaîtrait entre deux eaux tanguant plus que de coutume, ce qui n’était pas peu dire, vu la façon dont elle boitait déjà en temps normal, alors jugez donc en cette énième semaine du temps ordinaire si propice aux arrosages et aux épanchements.

Occupés qu’ils seraient donc à parfaire leur harmonie spirituelle, les adeptes de la palabre, dans l’attente fébrile du tintamarre des cloches qui allait signaler à l’apogée du crépuscule la fin de la messe, tarderaient à se ranger en file indienne par quatre à l’abri de la lumière rare devant le confessionnal bondé de saint More bis, le Bienheureux. Dans douze jours, douze tout petits jours, la fête votive pourrait avoir lieu. Espérons seulement qu’il ferait beau pour la procession, l’enterrement et tout le bataclan ! Aux alentours, d’autres chapelles votives édifieraient leurs curieuses gargouilles sur roues qui proposeraient avant et après l’ ite missa est leurs breuvages, chaque camelot y allant de son prône. La noble assemblée de dévots et dévotes pourrait ainsi s’essayer à déguster en toute sainteté tout un chemin de croix de décoctions toutes plus époustouflantes, plus mirobolantes, les unes que les autres, d’une cuvée millésimée, spécialement réservée pour le passage des cercueils. Là, un bouilleur de cru vanterait au chaland une rincette vénielle de l’exquis tourbillon-corbillard de l’amour. Ici, un maître de chai commercialiserait son pousse-rincette du mortel postillon du plaisir, procurant éternelle renaissance. Ailleurs ce serait Flore de Sainte-Rita qui proposerait à tout un chacun une petite resucée de son envoûtante laitance élaborée dans le plus grand respect des méthodes ancestrales, le K, le K, l’indétrônable, le tremblement de terre à base de rhum 59 degrés et de 21 piments bien macérés dont on osait à peine proférer le nom. C’était un remède définitif, un coup de pied au cul capital capable selon la rumeur de ressusciter un mort de trois cent soixante-dix-sept heures. Et cette liqueur exquise consacrée à saint More se vendrait comme de bien entendu comme de l’eau de Lourdes.

Fillotte, vous l’imaginez bien, bien à l’abri de son dernier modèle de parapluie bleu hydrome à pommeau gravé, passa droit comme un piquet devant les boit-sans-soif, comme un automate articulé par des fils invisibles allant de station en station. Elle semblait se diriger vers le marché. C’est là que se tiendrait, au retour de la procession des cercueils, le Grand Bal des Titanes, le bal de quadrille au commandeur majuscule où elle allait signer son savoir-faire ronde après ronde, faire virevolter ses semelles de cuir sur le parquet enduit de paillettes d’acide borique.

Elle n’eut cure des vieux habits mal taillés de la nuit de brai qui la promenait entre bougies bleu marine de treizaine et lampes à pétrole, des pousse-pousse à nacelles qui la faisaient hurler de frayeur année après année aux chevaux de bois au hennissement béat, des mâts de cocagne où se balançaient déjà dans son esprit des volailles dodues aux stands de carabines à air comprimé, près de l’escabeau de bois menant à l’estrade déserte qui devrait à son heure abriter concours de chant, concours de danse et de beauté.

Elle ne put néanmoins s’empêcher de ressentir un pincement de cœur à l’approche de l’établissement placé sous la protection de saint More autour duquel commençaient déjà à s’ériger des baraques foraines de sucreries et confiseries. C’est là, dans cette portion de marché, qu’était son point de ralliement, l’endroit à partir duquel elle rayonnait autrefois, tant que durait le Bal, à vendre ses feuillages. C’est là, cinq ans auparavant, que son histoire avait chaviré ! Et mal chaviré, tout bonnement !

Elle avait été, ce jour-là comme toujours, fidèle au poste, “royale au Bal”, disait-elle. “Royale au Bar”, disaient les mauvaises langues. Tout cela parce qu’elle avait dû remplacer au pied levé Flore de Sainte-Rita pendant deux misérables petites heures qui avaient duré une éternité, tout cela pour une malheureuse histoire de chapelet en os. En effet la manie de Flore était de collectionner les chapelets, comme d’autres collectionnent des boucles d’oreille. A cette époque-là, au dernier recensement, elle possédait cent quarante-sept exemplaires de ces breloques de toute nature, dont une bonne moitié de pacotille. Mais, noblesse oblige, seul avait accès à la promenade en public un chapelet fétiche, en os 18 carats, spécialement importé d’Inde celui-là, dont les soixante grains glissaient comme une rivière au creux de ses doigts, pendant que, par souci d’harmonie sans doute, une chaîne en or trônait à son cou. Et chacun de ces chapelets, qu’il soit de buis, d’ivoire, de bois violet ou de bois serpent, de grenat, d’os ou de plastique avait son curriculum vitae, excusez du peu ! Bien que Flore fût intarissable sur la provenance des autres chapelets, qu’elle avait baptisés “mes intercesseurs”, on n’aurait pu lui tirer un mot vaillant quant aux tenants et aux aboutissants de ce chapelet fétiche en os. On savait seulement qu’il avait été fabriqué sur mesure selon ses strictes spécifications. Une nébuleuse de secret entourait le dit objet. Encore une de ces fameuses promesses, vous comprenez ! Mais, quoi qu’elle eût fait pour étouffer l’affaire, il se murmurait qu’elle portait ce chapelet en dévotion à saint More bis, l’Indicible, l’Intercesseur en Personne. Et voilà que Mademoiselle s’était mise en tête de scintiller, allez savoir pourquoi, avec justement l’Indicible en os ! A sa grande surprise, le marché fut vite négocié. Charité chrétienne n’étant pas un vain mot, une heure à remplacer la sacristine de chez Saint-Saint et elle l’aurait, le dit chapelet, le temps pour Flore de Sainte-Rita de régler quelques comptes avec un admirateur secret qui lui avait offert un perroquet couleur cobalt ! Toujours est-il que Mademoiselle, arborant son collier en os astiqué comme un bouclier de bronze autour du cou, s’était divisée en onze pour pouvoir être partout à la fois, honorant de sa présence de femme-buffle la fraîcheur de la terrasse à l’ombre du manguier, la cuisine où son corossol vert se muait avec amour en une orphie frite, le comptoir, le parquet, chaque arbre de la Place des Quatorze où des béliers entiers arrosés d’eau bénite grésillaient en permanence par-dessus des feux de bois, embrassant du regard les trois orchestres qui embrasaient la nuit jusqu’à l’aube. Et pourtant, malgré le talisman en os qui lui faisait gonfler la poitrine, malgré saint More et saint More bis qui avaient intercédé auprès du Fils, malgré le Fils qui avait intercédé auprès du Père et des Quatorze-Saints, son maître sucrier fait tornade aux yeux doux ne l’avait point emportée, ramassée comme une fleur avant midi à l’heure de l’Eucharistie, avant la montée de sève totale. La bufflesse avait eu beau se faire rivière, se laisser dériver vers l’aval charriée par l’alcool comme un bouchon de liège dans un torrent déchaîné entre brindilles et feuilles, en total déséquilibre avec deux boucles d’oreille à l’oreille droite, une seule à l’oreille gauche ; elle avait eu beau déployer ses ailes comme un cerf-volant de la race des plus fins limiers. Ce fut le fiasco. Car par on ne sait par quel mauvais hasard, pour seul baiser-tornade elle reçut en plein ventre le retour de ses règles. Le sang coulait le long de ses jambes ! La sève s’était transformée en sirop, et sa tornade bien-aimée s’en fut dans une autre baie accrocher son ancre. C’est alors que, triste comme le Christ sur le Calvaire, elle prononça ce vœu terrible qu’elle ne piétinerait jamais… ce vœu auquel elle resterait jusqu’à l’heure du trépas redevable… ce vœu qui la maintenait pieds, poings, ventre et fesses liés… ce vœu qu’elle ne fit partager à personne mais qui portait la promesse à saint More et à son frère jumeau saint More bis, tous deux unis dans un même élan, qu’en cas d’exaucement elle se ferait porter en procession dans un cercueil décoratif (à la châsse de cuivre doré surmontée sur les pinacles, au crétage de cabochons de verre, et aux pans de toitures ornés de fleurs de bananier stylisées) au dernier jour de la Treizaine à saint More du parvis de l’église à la chapelle. Il suffisait pour cela qu’elle récupère en parfait état de concubinage le père de ses deux derniers nés. Il fallait que la grâce lui soit accordée de pouvoir vivre enfin un concubinage apaisé. Au diable pierreries, cornalines, cristal de roche, au diable malachites et améthystes, elle ne demandait au saint qu’une chose : récupérer son bien, son Réminescéré! Et pour sceller le pacte avec l’Indicible elle suça comme un dernier biberon de rhum avant l’Apocalypse un litre de K de fine réserve qui trônait chez Saint-Saint à côté d’une image de saint More terrassant le dragon infernal.

6ème mouvement

Dièse Alizée dite Rosalie de Sainte-Mangrove, éternelle concubine de saint More bis, illustre altiste et virtuose de gigue, mazurka, biguine, quadrille, calypso, arrière-petite-fille de Mistral et de Tramontane, elle même descendante en ligne directe de Typhon VIII l’Évangélique et de Sirocco que d’aucuns appelaient tout simplement Déesse du Sauté-Maté vaquait dans le charivari de son carnaval permanent ! Pour accéder à son royaume, le Bout du Monde à Part, il fallait emprunter une route en contrebas du cimetière d’Extra-Muros. Si l’on peut qualifier de route ce qui n’était alors tout au plus qu’une trace, une illusion de chemin, un entrelacs de nids à poules ! Seul le regard aiguisé d’une fourmi coupeuse de feuilles pouvait y retrouver ses petits. Et ces dernières ne s’en privaient d’ailleurs pas à tel point que certains en arrivèrent parfois à se mélanger les pinceaux, qualifiant le chemin de Fourmilière. Quand ils ne la qualifiaient pas simplement de Contrebas de Cimetière ou de Soufrière.

Pour les initiés, les adorateurs inconditionnels de la Déesse, Dièse de Sainte-Mangrove, une déesse post-moderne et pré-colombienne si l’on en croyait les écrits d’un maître plume de l’époque, Godwin Dieudonné, post-moderne et pré-colombienne parce que polyglotte, polychrome et polysyncrétique, ce Bout du Monde à part, le lieu saint, entendez par là l’espace de drive de la déesse, avait pour nom tout simplement Mangrove. D’initié en initié les limites de la dite Mangrove se mélangeaient, s’égaraient, se disloquaient, bifurquaient : pour certains le lieu saint originel était la mangrove, là où pour la première fois il y a cinq ans l’existence même de la Déesse avait été révélée à la suite de son apparition à Jeanne Guimbo… Pour d’autres le lieu saint commençait dans la mangrove mais se prolongeait dans les mers et rivières, les lacs et les torrents.

Témoins épars de ce culte on trouvait dans tous les recoins de la Mangrove des offrandes faites à la Déesse, friande en premier chef de gombos, mais grande amatrice de ces mets délicieux que sont cheveux, cigares, ongles et nombrils en tous genres…


7ème mouvement

Et voilà que maintenant, aux portes de la Treizaine, Fillotte portait toujours sa croix bien qu’elle fût au maximum de sa fruité! Elle qui pensait récupérer son prince charmant illico presto avec la grâce du saint en dix secondes chrono, avait vu passer dix minutes, puis dix heures, puis dix jours, dix trimestres, et voilà qu’on en était à quatre treizaines, quatre treizaines, oui, avaient filé et on en était toujours au même point. Donc elle en était arrivée à la conclusion que tout s’achèverait au bout de cette cinquième treizaine. Elle en était persuadée : le calvaire arrivait à sa fin. D’ailleurs le saint ne pouvait pas lui manquer parole car elle s’était déjà procurée le principal attribut de la promesse : un cercueil en forme de cerf-volant.

En attendant, presque cinq ans après, cinq ans déjà, oui, après cette beuverie sismique et monumentale, à raison de quinze Pater Noster, quinze Ave Maria quotidiens et une kyrielle d’oraisons à saluer chacune des dix vertus: pureté, prudence, humilité, foi, louange, obéissance, pauvreté, patience, charité, compassion ; alors que les autres dévotes piaffaient d’impatience devant les interminables circonvolutions du prêtre autour de la croix du maître-autel qui s’affairait en oraisons pour dons et grâces obtenus, Mademoiselle avançait machinalement entre bals et cotillons invisibles en direction de la mangrove, comme dans un mauvais rêve, faisant fi de l’ombre dans laquelle elle plongeait, se foutant magistralement du qu’en-dira-t-on, comme un vent follet tiré à hue et à dia au milieu d’un gué traversant le temps aboli. Que cherchait-elle précisément ? Le sel ou le café ? Ou encore l’alcool ? Voire d’autres déboires amoureux ? Pas même Roucou, son raccoon rouge, ses deux yeux qui marchaient, n’avait été mis dans la confidence !

Cela faisait quatre ans et trois cents cinquante-deux jours et nuits depuis ce qu’elle appelait son veuvage, depuis son entrée dans la Congrégation des Sœurs de Saint More des Plaisirs Divins et de la Bonne Mort. Et en bonne dévote de l’Indicible, patron des cas désespérés, jamais Fillotte n’avait douté un seul jour, jamais sa foi ne perdit pied. Alors que certains se contentaient de treizaines de treize jours (optant même de réduire la treizaine en neuvaine) et que d’autres allaient jusqu’à prier treize mardis de suite, Fillotte pensait que même prier pendant treize mois d’affilée le saint patron n’était pas digne de sa cause qui était désespérée parmi les désespérées. Elle avait donc fait la promesse à l’Indicible de fermer son cœur à l’amour de soi, l’amour privatus, pour ne plus se consacrer qu’à l’amour jumeau, l’amour du prochain et l’amour de Dieu. Elle s’était retranchée dans sa béatitude et s’il ne s’était agi de ce désir effréné de chair elle y aurait terminé ses jours. Mais au fur et à mesure que la cinquième année approchait, il ne se passait pas une nuit sans que ne lui apparaisse en songe son ange blottissant dans ses bras une fleur à son image et elle ne voyait pas d’un bon oeil son corps de Madone à la maturité glorieuse se confiner dans le pain rassis d’une vie certes captivante de marchande de simples, capable de vous égrener comme des litanies au bas mot soixante-huit recettes de bouillons de feuillages aux vertus magiques mais incapable d’appliquer à elle même toute cette magie. Cinq ans de ce régime sans feu et sans maïs arrivaient à leur échéance et Fillotte était tout feu tout flamme, attentive aux mille manifestations du saint, cherchant à lire en tout phénomène des présages.

Dans treize jours c’en serait fini de cette vie de carême …. dans treize jours retentirait l’ego conjugo vos in matrimonio de monsieur l’abbé…. dans treize jours elle pourrait elle aussi défiler aux bras de son mustang…dans treize jours elle crèverait tendrement l’œil aux noirs oiseaux de malheur pour qu’ils lui chantent à l’unisson: « Tu es fidèle, Seigneur, tu es fidèle, Seigneur » et dans treize jours elle leur répondrait sans sourciller: « Ton sang est mon sang et ton peuple est mon peuple »…..

En tant que membre de la Congrégation des Sœurs de Saint More des Plaisirs Divins et de la Bonne Mort, mieux encore en tant que chef de Septaine de cette confrérie dont la dévotion consistait à faire une fois par semaine le Chemin de la Croix, à tour de rôle de telle manière qu’il en ait un au moins de fait chaque jour sans interruption, Fillotte, dont le jour était le jeudi, jour de sa naissance, était exemplaire. Pas un jeudi où, en état de grâce, contrite de ses péchés et décidée de demeurer fidèle à Son Seigneur, elle ne s’acquittât de ses obligations, pas un jeudi où elle ne récitât sept fois le Requiem Æternam, pas un jeudi où elle ne trottinât d’un pied de la croix à l’autre, d’une station à l’autre, le long des trois mille trois cents vingt pas de la Voie Douloureuse comme une femelle raccoon diligente en quête de miel, comme un cabri en quête de gras pâturage entre les quatorze stations et le maître-autel. Et quand bien même elle fût malade à l’agonie souffrant de ses varices elle ne se dérobait pas et faisant fi du privilège de prier dans le confort de son chez soi devant un crucifix indulgencié en récitant un petit acte de contrition ou le verset: « Te, ergo, quoesumus, familis tuis submemi, quos pretioso sanguine tedemisti » comme le permettait Sa Sainteté le Pape, elle se rendait religieusement clopin-clopant à l’église pour accomplir son devoir avec la certitude que le jour où elle quitterait ce monde ce serait en odeur d’hyper sainteté. Elle avait ainsi emmagasiné des milliers, des milliers et des milliers d’années-lumière d’indulgences plénières et des centaines de milliers d’années d’indulgences partielles mais la grâce qui surpassait toutes les autres c’était l’Absolution Générale qu’elle recevait jusqu’à trente-six fois par an et par laquelle on lui restituait l’innocence du baptême et où elle recevait la Très-Sainte Eucharistie comme s’il se fût agi d’une cuillère de confiture de banane jaune. Sans compter qu’elle devait bien plus qu’à son tour remplacer au pied levé au pied de la Croix l’un, alité, ou l’autre en déplacement. Tout ça valait bien un océan infini de miséricordes. Le jeudi c’étaient des milliers d’âmes qu’elle allait délivrer du Purgatoire et même si toutes ces activités ne faisaient pas d’elle une sainte Clarisse, elle n’en était pas moins la plus fameuse pénitente de la paroisse d’Extra-Muros et de toutes les autres paroisses des Reliques Unies. Ah ce qu’elle redoutait le plus au monde c’était la mort subite. Il fallait que la mort fût longue et agonisante pour que la mort fût bonne pour pouvoir ainsi recevoir les derniers sacrements, faire pénitence, communier et recevoir l’extrême-onction. Laissant aux simples mortels qui se complaisaient à glisser tout schuss dans le péché l’inéluctabilité de leur décomposition et de leur putréfaction, elle allait sûre de son fait.

Comme tous les membres de la Congrégation elle se devait de porter autour du cou un chapelet séraphique, symbole de pénitence, pauvreté et chasteté. Ah quelle fierté elle avait de porter ce chapelet sur la chemise dont le cordon pouvait être de fil le lundi, de coton, ou de chanvre le mardi, le mercredi, de lin ou en soie le vendredi ou en ruban de corde nouée de couleur blanche les samedi et dimanche et on ne devait le quitter qu’en cas de nécessité, pour le reprendre dès que cela redevenait possible. Mais le jeudi c’était l’apothéose ! Ce jour béni exigeait l’or ! Quant aux grains de cette patenôtre séraphique ils pouvaient être d’os ou de corne les lundi et mardi, de corail ou de nacre les mercredi et vendredi, d’ambre ou de jais les samedi dimanche. Mais pareillement le jeudi, alleluiah, cela ne pouvait être selon l’humeur du jour que du bois de tamarin ou du cristal de roche avec de grosses perles pour marquer les décades en ambre ou en corail ou en perle précieuse comme l’émeraude, l’améthyste, le saphir, l’or ou l’argent. Et pour couronner le tout, un ou deux pompons rouges et trois rubans multicolores dédiés au Seigneur de Bonne Fin.

La Congrégation des Sœurs de saint More des Plaisirs Divins et de la Bonne Mort était organisée presque militairement : elle se partageait en séries de deux sortes : les Septaines, celles qui s’engageaient à faire un Chemin de la Croix par semaine à tour de rôle et les Trentaines, celles qui promettaient d’assurer un Chemin de la Croix par mois. Chaque Paroisse de l’Archipel des Îles-Unies des Reliques formait en moyenne entre trois et quatre septaines et quatre ou cinq trentaines, ce qui garantissait sept chemins de la Croix chaque jour dans chaque paroisse. Pour faire partie de la Confrérie on devait verser aussi la somme d’un tafia dans le cas des membres de Trentaines et quatre tafias dans le cadre des Septaines pour l’acquit des messes.

La Confrérie s’était placée sous le patronage principal de Saint-More-des-Plaisirs-Divins (dont la solennité est fixée le 13 septembre) et sous le patronage secondaire de Notre-Dame de la Bonne Mort.

Sa Sainteté le Pape avait accordé une indulgence plénière aux conditions ordinaires de la confession et de la communion aux jours suivants, savoir :

  1. le jour de l’entrée dans la Confrérie ;

  2. à l’article de la mort ;

  3. le jour de la fête patronale de la Confrérie, le 13 septembre ;

  4. le jour de la fête de Notre Dame des Sept Douleurs ou à l’un des sept jours qui suivent ;

  5. sept ans et sept quarantaines à quatre jours de l’année de son choix ;

  6. remise de soixante jours de pénitence imposée pour assistance à la messe et à tout autre office dans la chapelle, pour accompagner les processions, le saint Sacrement, soit qu’on le porte en procession, soit qu’on le porte aux malades, ou que, ne le pouvant pas, il récitera l’oraison dominicale et la salutation angélique. Même avantage à celles des associées qui réciteront cinq Pater et cinq Ave pour les membres décédés, et toutes les fois qu’elles feront œuvre quelconque de piété et de charité. Toutes ces indulgences et remises de pénitence sont applicables par voie de suffrage à tous les fidèles défunts.

  7. En outre de ces exigences les associées jouissaient encore des avantages suivants :

– Une messe en entrant dans la confrérie pour la bonne mort de la première de la série qui laissera cette vie.

– A la mort une messe avec une communion un Chemin de la Croix de toutes les associées de la série.

Les fêtes spéciales de la Confrérie sont le Vendredi Saint, l’Invention de la Sainte Croix (le 3 mai), l’Exaltation de la Sainte Croix (le 14 septembre).

Les huit fêtes suivantes instituées par l’Église dans un but de réparation, les mystères et les instruments de la Passion de Notre Seigneur font l’objet d’une dévotion toute particulière et sont célébrées par la réception de la Sainte Communion:

1) L’oraison de Notre Seigneur au Jardin des Oliviers (le mardi après la Septuagésime)

2) La commémoration de la Passion, le mardi après la Sexagésime

3) La Sainte Couronne d’Épines, le vendredi après la Quinquagésime

4) La Lance et les Clous, le premier vendredi de Carême

5) Le Saint-Suaire, le second vendredi de Carême

6) Les Cinq-Plaies, le troisième vendredi de Carême

7) Le Précieux Sang, le quatrième vendredi de Carême et le premier dimanche de juillet

8) Le Sacré-Coeur, le vendredi après l’octave du saint-Sacrement

Quant aux trente-six jours d’Absolution Générale c’étaient:

le jour de l’Immaculée-Conception, à Noël, à la Circoncision, à l’Épiphanie, à la Purification, à la Saint-Joseph, patron des mourants, à l’Annonciation, au dimanche des Rameaux, à chacun des jours de la Semaine-Sainte, au Dimanche de Pâques, à l’Ascension, à la Pentecôte, à la Trinité, à la Fête-Dieu, à la fête du Sacré-Coeur, le 21 juin, (en mémoire de l’anniversaire de l’entrée du Pape Pie IX dans le Tiers-Ordre), à la Saint-Pierre, à la Visitation, à la fête de Sainte-Claire (le 12 août), à l’Assomption, à la Saint-Louis, à la Nativité, à la Saint-François (le 4 octobre), à la Toussaint, à la fête de Sainte-Elizabeth de Hongrie (le 19 novembre), à la Présentation, et enfin, le 25 novembre, à la fête de Sainte Catherine, vierge et martyre. En outre, on pouvait recevoir l’Absolution générale quatre fois encore par an, n’importe quel jour, et ces quatre jours-là on recevait de plus la Bénédiction Papale, comme au 21 juin : en tout trente-six fois par an.

8ème mouvement

Le ciel était étale, la mer coquette et coquine, la lune se présentait fraîche et dispose dans son jardin aux portes de la nuit polissonne. Qu’elle recouvre son dû, ce Réminescéré que lui avait promis la divinité en état de splendeur originelle ! Elle était même prête à transiger ! Qu’elle ne le récupère ne serait-ce qu’un jour sur deux, et dans douze jours Fillotte toute entière allégée, s’acquitterait de ses vœux, la tête reposant à vingt degrés sur l’oreiller, promenée dans son cercueil chargé de gerbes de gardénias, de frangipaniers, de tubéreuses, d’arums, de bougainvillées blanches, de lys trompettes. Ô Gloria, quel cocktail de blancheur ! Et il ne faudrait pas oublier non plus, pour que le bonheur soit complet, des fleurs de corossol, de sandragons, de bonnets d’évêque, de yucca, de glycérine et de cactus ! Mais pour cela il fallait d’abord que l’Intercesseur intercède en sa faveur pour que son vœu se réalise ! Ce que femme veut, Dieu le veut, ne dit-on pas ? Et Dieu lui-même n’est-il pas limité par ces deux lettres D, U, et confirmé par l’accent circonflexe DÛ ? Oui, à la femme qui se respecte tout est dû. Il n’y avait année A, année C, année B qui tienne ! N’avait-elle pas elle-même décrété de sa toute puissance pontificale l’année K ? Et il était hors de question qu’elle abdique de ses droits d’autant plus qu’elle avait eu la délicatesse de se dédouaner par avance en lui faisant la promesse de défiler en cercueil décoratif au vu et au su de la population. Était-ce la mer à boire ? Demandait-elle l’impossible ?

Cela sentait la cire d’abeille et l’essence de térébenthine quand Mademoiselle s’était présentée à l’entrée de l’atelier de son ex-concubin Joseph Rigobert Réminescéré. Elle avait trouvée porte close ! On ne savait que par bribes des allées et venues du photographe-charpentier de marine mais selon toute vraisemblance on le joindrait à son quartier-général, chez Saint-Saint. Hélas le pilier du temple de perdition n’aimait pas qu’on le dérange dans sa chapelle. Ou alors il aurait fallu un prétexte hautement plus important à ses yeux pour qu’il daigne délaisser, son verre, ses amis, son billard que sa pauvre arche funèbre qu’elle avait pourtant payé rubis et même diamant sur l’ongle il y a de cela presque cinq ans pour une mise en route en urgence urgentissime de fabrication pour la procession de la Treizaine à Saint-More-des-Divins-Plaisirs? Alors elle avait fait les cent pas, fait mille détours, vingt quatre-chemins de traverse entre église, marché et cimetière, épiant un signe quelconque de sa présence, mettant sur pied toute une stratégie de reconquête pour récupérer son bien. L’important était de s’approcher de lui au plus près. Si cela ne suffisait pas, l’injurier, lui rappelant au passage qu’elle était mère de deux de ses enfants.

Question d’habitude, elle se surprit à scruter le cœur du ciel, histoire de prendre le pouls de la bête : la girouette en fer-blanc en forme de lampe-tempête placée en sentinelle au faîte du portail des Réminescéré, charpentiers de marine de père en fils, demeurait impassible, tout là-bas près de la mangrove, aux aguets entre chien et loup malgré la pluie indécrottable qui exhalait son haleine multicolore.

Un “Santa Maria Regina Extra Muros, ora pro nobis” entonné tout à trac par les mille chauves-souris, criquets, sauterelles, grillons et grenouilles de la confrérie du souffle sous la nuit éclairée par les feux d’artifice du visiteur hypnotique, figea Fillotte dans son pas comme dans son sang qui battait comme un tambour d’appel pendant que défilait dans son esprit le cortège kaléidoscopique du ite missa est : le bedeau claudiquant au bicorne noir bordé de ruban doré brandissant aux cieux sa bannière clamant haut et fort en lettres de feu sinon l’innocence du moins la légèreté, la résistance, la stabilité des chantres, des enfants de chœur, du clergé dans toute sa splendeur crépusculaire de bonnets rouges et de dentelles. L’envie lui prit dare-dare de faire marche arrière, de rebrousser chemin et de réintégrer la belle ordonnance de la sérénade de cloches qui explosaient comme des pétards contre vents et marées pour éloigner d’invisibles sabbats. Le chant de terre de l’harmonium, chant roboratif de ferveur et de recueillement porté par des mâchoires plus puissantes que celles d’ocelots, caïmans et jaguars réunis, fusait, compact et visqueux, se gaussant de l’ombre, broyant toute velléité de résistance de ses coups d’encensoir. De bâbord et de tribord surgirent les neuf qualités de chœurs d’anges tous mélangés dans un beau désordre : séraphins, vertus, trônes, puissances, archanges, chérubins, anges, principautés, dominations tous unis dans une même débandade ! Une insoutenable pestilence tantôt de rhum-piment tantôt de kérosène lui chatouilla les narines. Était-ce proximité du cimetière ou odeur de sainteté ? Ou tout simplement chaleur, chaleur ? Toujours est-il qu’elle se mit à chanter elle aussi :

Cher petit papa, c’est aujourd’hui ta fête. Maman m’a dit que tu ne serais pas là. J’avais des fleurs pour couronner ta tête, Un doux baiser pour réchauffer ton cœur. Adieu mon encrier, ma plume et mon crayon. C’est ce maudit Grammaire qui m’a fait tant pleurer. Gai gai gai sous le gué Gai gai gai sous le gué...”

Le vent de mer prodigue en invitations olfactives trouait la nuit et ne lui laissa pas le temps de se perdre en conjectures.

Je me présente Victor-Solange Éternel XXVIII, Adéodat pour les intimes, Chevalier Tout-Monde, Baron Doc, Esclave Samedi,  Éternel XXVIII, pour vous servir, sicut erat in principio, et nunc, et semper, et in saecola saeculorum, Amen. Saint Esclave ! Vous m’avez demandé, vous m’avez imploré, vous avez demandé mon intercession, me voilà”, lui souffla-t-il de ses lèvres doubles, abandonnant ses pas feutrés de chasseur à l’affût. Et, illico presto, il l’initia sans plus attendre à la danse du ventre au rythme lent et lancinant de l’orchestre invisible mais omniprésent des musiciens de la nuit.

Ceci est mon corps, ceci est mon sang !”, bégaya le félin volant, portant haut de forme blanc, costume queue de pie blanc virginal, jabot de dentelle blanche et trois paires de lunettes de soleil, le menton levé à angle droit, une main offerte à hauteur de sa joue de bufflesse concentrée sur la musique, l’autre prête à saisir un tour de taille et des hanches d’ex-sylphide. Oh… Elle ne pouvait pas détacher les yeux de ce bras de cuivre, si souple et si ferme  en même temps, bras de chevalier servant rompu au maniement d’armes de tout acabit, grand manieur de pelles, de pioches et de houes, ce bras parsemé de poils blancs qui ressemblaient à des crinières d’hippocampes cinglant l’écume de mer… ce bras en même temps immobile et virevoltant qui lui faisait miroiter au museau des agapes de haute voltige ! Ne vous méprenez pas ! Elle sut garder la pose de pénitente et continua  d’égrener délicatement les quatre rangées de neuf grains de son chapelet en grande dévotion à son protecteur  Saint-More-des-Divins-Plaisirs sans en démordre tout en se maniant l’arrière-train devant le solo de calebasse de l’insatiable équarrisseur de fiel qui voltigeait, gravant ses plages dans les gravats dans un jeu élaboré de construction-destruction-reconstruction d’un do do la si do naturel. C’est bardé de ce fil conducteur tonal transgressé mais jamais rompu par son corps transparent que ce danseur-dieu de classe quatre puissance quatre tentait de rivaliser avec le bruit de la pluie. Servir de bâton de vieillesse, de Demoiselle Brigitte, à ce fossile aux jarrets fripés, à ce Solange Jolly Roger connu ni d’Eve ni d’Adam, à ce zazou des airs prétentieux, chasseur cueilleur non affranchi par dessus-ça, ah, ça non, elle s’y refusait catégoriquement… Et pourtant… Ainsi fut-il ! Elle nageait sur le dos… Comment ça ? Elle était en nage … La nage perpétuelle à sec sous la houlette de cette kyrielle de frémissements goulus… A quel sens se vouer si quelque part sous les décombres sous les coups de têtu un cœur tacheté ronfle, somnole et brûle au-delà des convenances de perdre contenance, de se trouver proie nue nez à nez avec le tout-venant, dans la jungle accidentelle où foisonnent contre vents et marées les amours à l’aveuglette.

Ô Reine, Notre Duc !

Regarde la maladie de ton cœur

Le chaos va te ballotter !”

fit encore après deux mots, trois paroles et quatre pirouettes le dénommé Solange, l’Inimitable, un vent préhistorique certainement rare comme un nègre marron aux yeux bleus vu la peau de corail et les cheveux de sisal tressés comme des éventails de gorgones que le quidam arborait. Monsieur faisait le Dandy avec ses trois paires de lunettes mais monsieur, malgré sa haute naissance, malgré sa noblesse de canne, n’avait même pas jugé bon d’en réparer les verres droits qui étaient tout fêlés…..

Le chaos va te dorloter !

Ta maladie est incurable

Mais le chaos va l’engloutir !”

Séance tenante, elle toisa d’un regard d’aristocrate le talon d`Achille du pied gauche de ce courant d’air aristocrate à douze orteils, dévisagea son pedigree de la tête aux pieds sans oublier ne serait-ce qu’un instant l’entrejambe du short cintré où ses jambes fines comme des baguettes de jazz flottaient vime vime dans l’air saturé d’iode. Elle s’attarda, malgré le ballet pyrotechnique qui avait pris possession de ses entrailles, sur la fesse droite et pommée de l’être de dieu qu’elle imaginait plus volontiers mordue en tous sens par les mâchoires de molosses enragés à la poursuite tatouée d’armoiries reproduisant à l’infini la boursouflure du coq qui montait la garde dans les contreforts et qui gonflait prêt à mordre comme du vent frénétique dans ses voiles. Elle eut tout le loisir de jauger l’évolution de la terre promise, soupeser par anticipation le talent merveilleux de ces grains bien accrochés à la rafle, d’un regard sous vide d’une indécence qui la surprit elle-même. Cela se termina au bout d’une éternité par une moue ravageuse et stridente :

Solange, mon ange, avec tes oreilles de raccoon à double phalange tu as plus de vice qu’un piano à vis américain ! Ce n’est pas toi que j’ai invoqué, ce n’est pas toi que j’ai prié toutes ces années, moi je suis dévote de saint More , c’est à lui que j’ai adressé mon vœu. Alors, toi, vade retro, et va plutôt jouer aux dominos avec ta clique et tes claques. »

Aïe aïe aïe ! Que n’avait-elle pas dit là ? En moins de temps qu’il n’en eût fallu pour dire ouf, zut, flûte, clarinette, la pluie qui paraissait réglée comme du papier à musique se transforma en un festival impromptu d’avalanche humide sans ne serait-ce qu’un “pardon, chien”, “au revoir, ma tante”, “je te verrai demain s’il plaît à Dieu”, “sonnez clochettes, bourdons et carillons”, « préparez fanfares et tréteaux », “à l’attaque”. Rien, rien, rien. Pas même un « bonjour la société ! ». Pas même un « La cour dort ? »

Sans crier gare, sans un cric, sans un pet, sans un crac, sans un rot, sans même prendre le temps de ramasser ses cliques et ses claques, sans même claquer son double-six sur la table, comme une voleuse à l’arraché au beau milieu d’un océan de flaques, la lune blêmit d’un blême tellement blême qu’elle faillit trébucher de son strapontin toute nue dans la mer d’Entre-Deux-Morts qui brûlait comme un cierge. Mais elle sut se rattraper à temps de ce mauvais pas, se récupéra en boitillant pour finalement faire silence, entraînant dans le sillage de sa houppelande la galerie toute entière échaudée de la gent à six pattes, chenilles, œufs, cocons, imagos, jeunes, adultes, vieillards et autres accointances. Tout ce beau monde se mit de but en blanc à danser furieusement des yeux et des crocs, fouillant les entrailles du ciel, y cherchant quelque bon présage, quelque éclipse solaire. Quelqu’un quelque part allait mourir de sa belle et sérénissime mort sous la cognée de ces nuages nourriciers jaune amaryllis tout saouls de rhum et de madère, parmi lesquels zigzaguait une lune grasse comme une loche, bleue, bleue, bleue, démaillée, flagellée et couronnée d’épines, tout à coup invisible, comme sabrée, prise en souricière, muselée et mise en laisse par le calme plat d’un sextet de vents déterminés à l’engrosser dans le grand cul-de-sac marin du fin fond de la nuit. Quelqu’un allait bouder, quitter cette vallée de larmes et rentrer dans la maison du Père ! 

Victoire, tu régneras ! Ô Croix, tu nous sauveras !”

Mais voilà que Victor-Solange surgissait du diable vauvert et entamait à son tour sa terrible ritournelle :

Cyclone, tu régneras ! Chaos, tu nous sauveras !”

Du jamais vu à la cour d’Extra-Muros : un cyclone en pleine ouverture de la Treizaine à saint More ! Oui, Messieurs, et pour couronner le tout, à douze jours de la procession des cercueils ! Je me répète ! Un cyclone en pleine Treizaine à saint More ! Voilà qui risque sans doute de vous ébahir, hommes de peu de foi, retranchés dans vos certitudes. Les cyclones selon la loi des tempêtes sévissent indifféremment de janvier à décembre exerçant leur pression principalement dans l’hémisphère Nord de juillet à novembre. Il leur arrive parfois cette fantaisie de dérouler leurs replis de serpent au mois d’août mais la mémoire des hommes se moque des mémoires écrits, des journaux de bord nombreux qui font la nomenclature des ouragans et autres coups de vent. De mémoire de Reliquois jamais un cyclone n’avait osé frapper en pleine Treizaine! Quelle audace, quel culot, quel toupet et quelle absence de délicatesse ! En quatre siècles d’histoire et plus de quatre cents cyclones s’attaquer à la Treizaine à l’Indicible! Cela frisait à la profanation ! Pire qu’un vol de ciboires et d’hosties ! Sacrilège, vous dis-je ! Il n’y aurait plus, si on en croyait de bonne âmes bien informées auprès de l’Évêché, ni funérailles, ni baptêmes, ni mariages, ni aucun autre rite tant que réparation ne serait pas faite par l’assemblée des fidèles. Il faudrait demander pardon, il faudrait à tout prix une prière adéquate de pénitence ! Et même la procession des cercueils serait remise en question ! C’était proprement invraisemblable, vous avez raison. Et pourtant je vous assure que malgré l’invraisemblance Fillotte  n’avait pas le cœur à plaisanter. Au grand dam de la demoiselle, appelés de toute urgence par litanies interposées à la rescousse à son chevet, cyclonologues et autres prévisionnistes du monde entier rassemblés en conclave pour statuer sur les éventuelles mesures à prendre avant, pendant et après l’inéluctable et imminente déflagration, lui conseillèrent à l’unanimité de se faire administrer illico presto le dernier sacrement.

Car il ne manquait plus qu’à étamper la lune, arbitre traquée qui, sans broncher, trois doigts sur la taille, écarquillant les yeux, cherchait à tout-va la confluence de la Rivière Noire et du Mississippi en attendant de voir la tournure qu’allaient prendre les événements, prise au dépourvu qu’elle était par cet historique guet-apens ourdi par une sorte de divinité tantrique, trublion machiavélique dont on avait mis en doute la virilité.

Rayonne sur le monde

Qui cherche la vérité,

Cyclone, source féconde

D’amour et de vérité.”

Renversant pour un premier tour de piste, n’est-ce pas ? Et quel premier tour de piste, tenez-vous bien ! Soudain un véritable ballet pyrotechnique de cent huit courants d’air annonça l’avènement. Puis vint le cri de foudre unique :

Ecce homo ! Venez voir, venez vite de vos yeux voir le revenant descendre sur la terre !”

Les tambours brillèrent d’une étrange lumière et se mirent à chanter :

Je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois l’étoile du Bourreau. Je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois l’étoile du Bourreau.”

Un seul pharaon nubien sur le trône vacant, Sa Gracieuse Majesté Vaval aux pieds crochus, le Dandy ascète à la peau fine et à la barbe hirsute, Solange, alias Éternel XXVIII ! Un seul chef d’orchestre sur l’estrade, c’était the one and only, mister Éternel et son big band ! Un seul guérisseur à bord avec sa boîte d’onguents, son pilon, son mortier et ses colifichets en pagaille, docteur Éternel ! Une seule sainte trinité, un seul robot des bois, sahib des sous-bois, des tréfonds des bois et des abois, j’ai nommé le seigneur Éternel en personne ! Pas un cyclone derviche tourneur à la retraite, pas un cyclone émérite honoris causa, pas un cyclone ancien combattu emmailloté de médailles militaires pour courage face à l’ennemi, non ! Ni même un Très-Saint-Père et Souverain Pontife pape de cyclone du Tout-Monde ! Non, non et non ! Quand je dis Éternel c’est Éternel ! Éternel XXVIII, le cyclone fait homme, couvert de cendres, mort sur la croix, descendu sur la terre pour nous dérailler. Ne vous en déplaise, c’est en grand mâle solitaire de pure race métisse, titan frais émoulu du vide, en croisé soixante-douze fois mort et métamorphosé arrivé dans la force de l’âge bien que tout juste tombé du nid que, fortissimo et en pleine possession de ses moyens, l’olibrius vint réclamer sa pitance, son repas de sang à nul autre pareil.

Cyclone, tu régneras ! Chaos, tu nous sauveras !”

Bardé de son caparaçon de vent et de ses aiguillons de pluie, Saint Fiel, le successeur de Saint-Pierre, divin guerrier vêtu de son habit de lumière au blason d’or à un rinceau de sinople et au chef de gueules semé de jaguars de sable et de requins bouledogues sans nombre, déboula toutes babines, glosses, haches et sagaies dehors à trois cents nœuds en ce mémorable crépuscule de juin. Il commença alors tel un inlassable maraudeur de l’absolu à se frayer, agacé, un chemin dans la fête vent devant, à coups de grain d’orge et de gradine, sans prendre ne serait-ce que le temps de descendre à l’hôtel pour ôter son cimier, se reposer les ailes, se dégourdir les pattes, se rafraîchir et prendre la température des lieux, vérifier si l’eau de mer dépassait bien les 28° sur cinquante mètres de profondeur. On aurait dit un pique-assiette, une hirondelle catabatique toute de rouge et blanc de shantung vêtue, arrivant à une garden-party exhibant comme unique carton d’invitation son écu infrarouge arborant la devise : “Ma racine est au fond du rhum. Bois et tu vivras.”

Mes amis, en vérité je vous le dis : tous aux abris ! Car quand un bourreau de cette espèce commence à donner son coup de crayon dans le labyrinthe ébaubi, à darder le ciel de ses coups de fronde, de balistes et de catapultes, qui peut dire où et quand et comment il va apposer son paraphe ?

Redonne la vaillance 

Au pauvre et au malheureux ; 

C’est toi, notre espérance, 

Qui nous mèneras vers Mieux.”

Et par décret de la bête cosmopolite, fantôme bien ferme, lisse et sans tache élu du plus profond de vingt mille escarmouches, ce fut l’hallali des hallalis, une dégringolade de déluges, un seul enchevêtrement de charivaris, un concerto baroque en ut majeur de tessons de pluie en transe dans un maelström indescriptible de tôles en plumes et de mangues en sang. Afin de mieux répandre la bonne parole, trente-six virtuoses triés sur le volet entre les trois cent soixante-six espèces de moustiques, jaguars, crabes, abeilles, criquets et requins inventoriés de par le monde par le NHC4 sortirent de leur conclave et avant même qu’une fumée blanche n’apparaisse du haut de la cheminée de la Chapelle Sixtine furent lâchés dans les reins de l’île qu’ils taquinèrent à force de rots et pets, lutinèrent jusqu’à ce qu’elle se résigne à vomir les mille noms du dieu Hurakhan. Jamais de mémoire de toupilleurs on n’avait entendu une si belle litanie :

Moustique-scie, Espérance des Désespérés, Consolation des Affligés,

Prends pitié de nous

Jaguar-à-mains-longues, Arche du Salut, Langue des Muets,

Prends pitié de nous

Abeille-marteau, Guide des Voyageurs, Ouïe des Sourds

Prends pitié de nous

Crabe-pèlerin, Secours des Enfants, Bouclier des Vierges,

Prends pitié de nous

Criquet-à-pointe-noire, Refuge des Pécheurs, Lumière des Aveugles

Prends pitié de nous Abeille-taureau, Port des Navigateurs, Soutien des Veuves,

Prends pitié de nous

Moustique-peau-bleue, Libération des Captifs, Dextrae Dei tu digitus,

Prends pitié de nous

Jaguar-de-sable, Santé des Malades, Fons vivus, ignis, caritas,

Prends pitié de nous

Abeille-baleine, Si Cher aux Pèlerins, Tu, septiformis munere,

Prends pitié de nous

Crabe-lézard, Miraculeux en Tes Saintes Images, Et spiritalis unctio,

Prends pitié de nous

Criquet-mako, Gloire des Criquets, Veni, Creator Spiritus,

Libera nos a malo

Moustique-renard, Au Charme Irrésistible, Qui diceris Paraclitus,

Libera nos a malo

Jaguar-citron, Doux Espoir des Mères, Donum Dei altissimi,

Libera nos a malo

Abeille-dormeuse, Notre Secours maintenant et à l’heure de notre Mort,

Libera nos a malo

Crabe-carpette, Réconfort des Âmes,

Libera nos a malo

Criquet-tigre, Saint parmi les Saints, Qui es in caelis,

Libera nos a malo

Moustique-nourrice, Bon Samaritain,

Libera nos a malo

Jaguar-cornu, Bon Larron d’Entre les Larrons,

Libera nos a malo

Abeille-grand-crabe-blanc, Tu rite promissum Patris,

Libera nos a malo

Criquet-soyeux, Deo Optimo Maximo,

Libera nos a malo

Saint Moustique-bouledogue,

De grâce, écoute-nous

Saint Jaguar-roussette,

De grâce, exauce-nous

Sainte Abeille-perlon,

De grâce, écoute-nous

Saint Crabe-chien-bleu,

De grâce, exauce-nous

Saint Criquet-léopard,

De grâce, écoute-nous

Saint Moustique-bouclé,

De grâce, exauce-nous.”

Tout entomologiste qui se respecte sait que chez le moustique quelle que soit la variété, l’espèce, l’ordre ou le sous-ordre, la famille ou le genre, seule la femelle est buveuse de sang invétérée. Mais une nouvelle race de mâle carnassier était née : le cavalier de l’Apocalypse, j’ai nommé Sa Majesté, l’Honorable moustique-jaguar-abeille-crabe-criquet-requin, maudit et fui comme la peste de temps immémoriaux alors même qu’il n’avait pas encore atteint l’âge de la puberté et qu’on le dénommait déjà Trente-Six-Pieds-Gris ! Et ces douze saintes trinités de squales instrumentistes, mi-mâles, mi-femelles, au lieu d’aller butiner dans leurs eaux troubles comme de coutume le nectar des fleurs d’oranger, s’étaient mis en tête d’inoculer leurs dièses de venin étourdissant à qui mieux mieux. Il y eut même des applaudissements des rares baigneurs! De maigres applaudissements, s’entend, pour donner le change de la part de l’île en débâcle. Mais ces concertistes d’un nouveau genre gardaient leurs pieds gris sur terre, n’ignorant pas qu’une fois leurs ailerons tournés ce qu’on entendrait après “Cyclone, tu régneras ! Chaos, tu nous sauveras !” serait : “Un bon cavalier de l’apocalypse c’est un cavalier de l’apocalypse mort et incinéré sans fleurs ni couronnes.” Alors en attendant l’heure fatidique du retour de bâton, le début de la curée, les indésirables s’en donnaient à cœur joie. Tels des cinglés évadés d’un asile mental, les escogriffes déchiquetaient sans protocole les rémiges de l’île, disséquaient la rivière Sens et ses eaux sacrées comme un banc ivre de piranhas, la sarclaient sans ménagement, la sillonnaient en spirales tournoyantes, l’écalaient, la décalaient, la démâtaient un bon petit brin, la détroussaient à la fourche des chemins, la corrigeaient comme une malpropre, la charriaient pour enfin l’amarrer sans épissure à la mangrove. Commença alors la colonisation, l’errance de griffes, de barbes de chats et queues de juments, la glissade dans l’apesanteur de vent et de pluie, de fracas et de flammes. Éternel XXVIII traça de sa double faux à trente-neuf lames aiguisées un arc-en-ciel de fagots de bois sec et d’eau fraîche aux pieds de Fillotte amarrée à un totem vicieux dressé dans une niche de fourmis rouges. Ni le lait des femmes qui donnaient à téter, ni le venin des soles de Moïse n’aurait pu servir d’antidote à tant de piqûres dans les yeux de la gazelle sommée d’avouer aux quatre vents le point cardinal où s’était baugé le nombril d’orchidée aux ailes déployées dont elle tendait le labelle.

Rassemble tous nos frères 

A l’ombre de tes grands bras. 

Par toi, Dieu notre Père 

Au Ciel nous accueillera.”

Bien au contraire, loin de reculer, le grand timbalier polyforme lui éplucha les fesses à coups de badines de tamarin des Indes et de prune de Cythère qui rebondissaient gentiment comme des ressorts dans un corso fleuri, lui pluma les ailes comme un ortolan, la pela comme un lapin, lui laboura le dos de douairière comme un champ de patates à coups de branches de café, filandreuses comme de la viande de cheval, comme des morceaux de canne à sucre, avec des nœuds partout, partout.

A moi, à l’assassin ! On m’immole !”

Chaque nœud qui pétait dévorait de sa faim canine un morceau de morne, retranchait un lambeau de peau à l’île aux Zoulous. Même Dièse de Sainte-Mangrove, la répudiée, la virtuose du mazurka et du quadrille, au fond de sa mangrove, la seule qui, à force de pas glissés, de pas de basque polonais et de pas boiteux, eût pu donner la réplique à l’ostrogoth polyglotte, lui dire sans que cela fût pris pour du badinage :

Au nom de la foi, halte là, fiston, vieux macaque-singe volant, Habemos papa, moustique, requiem, demi-tour droite, déposez armes !”

la seule femme debout qui eût pu prendre au collet, puis ligoter le multiple pacha major au bûcher de son corsage, faire sentir à cet impudent le bon goût âcre de son éventail, lui montrer de quel bois marron on se chauffe sous le jupon de la fournaise, avant de le cisailler de son madras calendé comme un diamant fait chanter le verre et ce jusqu’au rassasiement, eh bien, vous dis-je, même Dièse de Sainte-Mangrove, la virtuose, Dieu de Miséricorde, s’égosillait à l’agonie, en perdition, fessée, absoute, ballottée comme une coque de noix de coco, astiquée, bénie par la technique de danse de l’esprit qui multipliait ses chorus de coups de talons, de pas sautés, piqués et chassés, ses sauts ballonnés, ses déboulés et ses fouettés. La planète était semble-t-il devenue sa paroisse ! Ce bain royal primordial allait-il durer cent quatre jours ? Elle tenta bien de faire montre d’une belle résistance par deux sauts chaloupés, trois crocs en jambe retournés, quatre queues-de-raie, cinq bouches-de-crabe, six demi-lunes, sept bananiers, huit chandelles nœud coulant, neuf coups de serpe et pour parachever sa mission et cetera sauts de la mort ! Ce fut en vain. Le saltimbanque, magnifique alezan, se montrait maître du jeu d’esquive et de damier et même la pluie suspendit un instant sa voltige pour regarder presque religieusement les acrobates, les virtuoses nus et couverts de cendres, en plein vol, brandissant tour à tour archets, épées, ballerines, tutus, tridents, clés d’ut, partitions et crosses. Bientôt c’est contrainte et forcée que la Déesse allait déclarer forfait sous l’éteignoir, telle une infirme asphyxiée et impuissante, les yeux en éventail ne pouvant que constater les dégâts à l’intérieur des palétuviers enchevêtrés comme pour un jeu de mikado. Pilonnée sans relâche, chassée par la vermine comme une pestiférée de son port d’attache, il ne tarderait pas elle aussi à rentrer dans le rang et entonner le refrain . (On aurait eu le tournis à moins).

Cyclone, tu régneras ! Chaos, tu nous sauveras !”

Une courte entracte et c’est avec un bel appétit que le beau parleur reprit sa logorrhée. Amis de la vérité, ai-je besoin de vous dire que la dictature du vent s’installa dans le pays et que, loin d’assouplir sa position, le président auto-proclamé de la République Démocratique d’Hurakhan se mit en devoir de boire le calice jusqu’à la lie, maniant la calotte et le bâton, le sabre, la pince et la machette avec la dextérité d’un acrobate qui peut prendre trente-neuf formes différentes de désastre ? Ce ne furent que pétrissages tantriques, morsures, caresses, égratignures, griffures, succions, lèchements ! Quels coups de liane, la compagnie, qui s’incrustaient tels les triples fouets bardés de plomb dans les chairs! Des coups de boutoir incroyablement terribles ! Que dis-je ? De bons coups de dard négligents mais redoutables auxquels la Déesse pouilleuse, maltraitée, usée jusqu’à la trame, dépouillée de ses magma et corail à la dérive, aurait mille fois préféré les piqûres des mouches à café, les attaques conjuguées au participe présent et passé des papillons à quatre yeux, des perroquets rayés, des demoiselles à queue jaune et des crevettes musiciennes ! Non seulement c’était la fête au cyclone mais c’était mardi-gras le trente-et-un août ! Un seul carnaval de venin de vipères des sables et de vipères fer-de-lance cent pour cent pur vesou, des cendres et des scories en veux-tu, en voilà pleuvant dur sur une île chevauchée décornée du sol au plafond qui n’était plus désormais qu’un seul coupe-gorge, un seul parc à poulpes qui grelottait dans ses chiures kocho koto kocho koto. “Arrêtez grêle et tonnerre !”, répondait en canon la Déesse, rincée, lessivée, dépecée, éviscérée mais toujours, bien qu’endeuillée, bouche bée devant les improvisations de l’autodidacte de génie qui sonnait son olifant, exigeant qu’on lui prête fidélité sans faille. Aucun postulant ne se présentant pour être intronisé dans la commanderie du souffle et être sacré qui chevalier, qui chambellan, qui procureur, qui grand-chancelier, bouchonnier, sénéchal ou grand-maître, il ne restait qu’à prendre son mal en patience, gérer l’ingérable, laisser s’échapper son précieux nectar ! Ne pas crier, ne pas bougonner, ne pas s’arc-bouter : tels étaient les trois commandements. Il fallait esquiver la ribambelle de coups de crochets qui vous esquintaient, déchiraient vos os en mille morceaux, tout en feignant d’être touché par le vrombissement de la grâce à l’heure du trépas. Faire le dos rond, encaisser le choc, ne pas narguer, ni sous-estimer l’Apache, surtout baisser les yeux à l’heure où parlent les grandes personnes ! Du respect pour la tiare du grand Zéphyr qui fait ripaille. Brandy por favor et hareng saur, piments, maïs grillé et bananes rôties à volonté à la santé du fauve dont les couleurs du blason évoluaient entre le noir, le blanc et le violet ! Car maître cyclone, le mérenguerrier du chaos, dans sa houle perché au cœur tantôt des cinquantièmes hurlants tantôt des quarantièmes rugissants, même s’il n’avait rien encore physiquement d’un gâteux mal léché, était en son for intérieur de ces vieux beaux, invisibles et gâtés, de ces patriarches bedonnants et libidineux, sourds et aveugles, rassis plus que rassis, ratatinés sur leurs relax de mahogany, faisant les yeux doux à des embryons imprenables. On se devait de pactiser, accepter de payer le principal avec intérêts et correction monétaire, sans jamais, au grand jamais, contrarier ces messieurs à mauvais escient. Car dans ce cas ils vous ferraillaient sans pitié, vous roulaient cul par-dessus tête et vous suçaient, tout en vous cajolant à rebrousse-poil, la moelle des cheveux. Instantanément leur tignasse d’albâtre comme du sable de bord de mer s’en trouvait par voie de conséquences requinquée et recouvrait splendeur, verdeur et chatoiement dignes de leur rang ! Ce fléau d’Éternel XXVIII avec tout son gabarit, son geste, sa prestance et son panache allait-il abdiquer devant son île aux Zoulous et son ambassadrice de charme plénipotentiaire (j’ai nommé ici Fillotte), faire serment d’allégeance, desserrer l’étau redoutable, baisser pavillon, bref débander à l’orée du bois joli sans laisser mijoter encore un peu les pleins et les déliés de sa signature biliaire sur chaque microsillon, sur chaque carnet de bal, chaque parquet de sciure, chaque talon haut, chaque éventail or whatever it is ? Ma foi, non, merci infiniment ! La musique était trop belle, vraiment !

Da capo, maestro !” ronronna His Airness, ce vieil apostat, ce potentat, de son plus fier miaulement de moustique métissé de jaguar rouge, d’abeille, de crabe-renard à râble noir et de criquet enroulant de plus belle ses tiges de café sauvage autour de la Déesse miraculée qu’il étreignit comme un vulgaire tuteur de bois mort.

Mais quelle étreinte, mes amis ! Quelle étreinte ! Maman, maman, maman, maman, maman ! « Le roi te touche, Dieu te guérit » dit l’adage. Fillotte qui n’était plus que suppurations et défigurations implora que l’Éternel ait pitié d’elle ! Et dans un ultime sursaut d’orgueil puisé du fin fond des tréfonds elle envoya valdinguer pain des pauvres et Extrême-Onction qu’on s’apprêtait à lui administrer à son corps défendant, réclamant son droit à l’ointe sacrée, au toucher royal des écrouelles.

« Mort où est ton aiguillon ? », fit-elle encore tandis qu’elle buvait calmement sa énième rasade de rhum-piment ! « Embrasse-moi, tonnerre ! » mais le maître danseur de banda, ce mal élevé, ce grivois, ce macabre, cet excommunié, ce profanateur, ce dictateur, ce prétendant à vie élu par un million trois cent mille voix et aucun vote contre, ce souffle lubrique mâchonnait consciencieusement son porte-cigarette. Elle vit encore un instant son archet de bois de fer tournoyer comme dans un film au ralenti puis sombra dans la transe.


9ème mouvement

Ô Gloria ! Mais où avait pu bien passer Roucou, ce lâche, ce poltron ? Un geste sublime de la part du maître de ballet et notre porte-enseigne était mûre pour toutes les écorchures, pénétrée qu’elle le serait (malgré sa peau épaisse et sa cotte de mailles) des séductions qui rayonnaient sans entraves de leur pas-de-deux désinvolte de figures libres et imposées. Pas un pas ne fut escamoté, pas un dérapage ne paraissait incontrôlé, pas une goutte de sueur qui ne fût moins illuminée que l’autre pendant que leurs chaussures et lacets décollaient entre serpentins, confettis et flonflons charriés par le vent nouveau qu’ils étaient en train de créer dans la moins stricte intimité et qui imprimait sa face sur leur linge. Et l’Éternel reprenait en chœur avec Lovely Monrose et les Moustiques Indomptables :

« – Jean-François quelle heure est-il ?

Prépare-moi une terrine de saumure pour que je m’y trempe le corps. »


Lovely, arborant chapeau de feutre gris et bande noire, maniait sa calebasse comme un globe terrestre, tout en dandinant son cou de coq. C’étaient structures répétitives sur structures répétitives. C’était transe sur transe ! La jouissance approchait à grandes enjambées…

Fillotte allait finir emmurée vivante dans un triple cercueil de vents et de pluies de toutes qualités !

“Mademoiselle Bébé, laissez-moi m’en aller

Pour que je puisse rentrer chez moi”


Alors, pour faire mentir le dicton “cyclone de lune descendante, sur cent femmes il s’en sauve une”, Fillotte, prête à la saillie, résolut de s’en mettre, pourquoi pas elle aussi, plein la lampe au cœur de la tourmente. Se sacrifierait qui le voudrait, mais quant à elle, fini de jouer les délicates, fini le régime maigre. Avec cette lune, quel sacrilège y aurait-il à entrer radieuse dans la camisole de soie des eaux pimentées du chaos ? Pourquoi s’engoncer dans le tourniquet de la valse-hésitation, s’éventer dans la piété torride du tango ? N’était-il pas dit quelque part dans une parabole que la femme doit suivre l’homme ? Et puis à l’heure où les coups de jarret du bouffon-démon lui enflaient le sang, faisant miroiter un banquet d’éclairs, de monts et merveilles, elle était bien incapable entre chars et mascarades de dire à quiconque où se trouvait le sol caraïbe. Heureusement l’embellie du quart d’heure américain vint lui donner l’occasion de passer à l’estocade, de conquérir le chaos en recueillant le miel de la ruche sacrée de sa majesté l’expert dégustateur. C’était aux femmes de mener la danse ! L’éventail à la main, une fleur d’hibiscus rouge aux cheveux, les genoux ni souples ni raides, à présent elle allait pouvoir libérer l’essaim et accepter tous les hommages ! A présent elle allait pouvoir sortir de cet emmêlement rituel qui commençait à sentir le moisi et assurer à son tour le tempo ! Enfin prête à abandonner l’équilibre précaire pour le plongeon dans les profondeurs pluviales, elle commença le compte à rebours :

« – Cinq ! Je suis la femme-hyène

Quatre ! La Matadore espiègle et polymorphe

Trois ! Sel de la terre, viens et suis-moi

Deux ! Lumière du monde, viens et suis-moi

Un ! Viens goûter ma chair, viens goûter mon sang,

Mon raccoon Soleil ! A défaut d’être du seul et même quartier, soyons du seul et même décan ! »

Mes amis, ajustez montres, pendules et carillons ! Il était zéro heure en temps local et universel et l’orchestre Lovely Monrose et ses Moustiques Indomptables crachait du feu de belle manière au cœur d’Extra-Muros ! Et Lovely roucoulait son Verbe comme un ramier fou :

« – Jean-François, quelle heure est-il ?

Prépare-moi une terrine de saumure pour que je m’y trempe le corps. »


C’est alors qu’elle vira peste ! Une feinte féline, un déhanchement, un clin d’oeil et un fondu enchaîné, et la ballerine de fin lin, faisant foin du tutu de tarlatane agrémenté de broderies dans lequel elle rentrait le ventre pour se donner des airs de Walkyrie, perdit toute sa posture devant le colosse aux fesses dodues, chantre désormais pantelant et calleux dont le costume d’apparat commençait, il faut bien le dire, à perdre ses écailles impériales. Car au paroxysme de sa force, en dépit de tous ses efforts, en dépit de toute sa prestance, en dépit de son cœur de la taille de deux cent cinquante kilomètres, de ce sexe épais de Minotaure qu’on aurait dit un harpon redoutable long de deux poings serrés, Son Excellence le Chaos n’arrivait pas à percer la muraille de Chine.

« – Veni Redemptor ! Esprit, es-tu là ? Esprit, y es-tu ?”


Fillotte Guimbo, vorace et déchaînée par on ne sait quel coup de baguette de lumière

, se fit tout à coup antilope, jument et éléphante multiple de quatorze tandis que le maître du chaos, le prétendu raccoon-panthère, passait du cheval au lièvre, K.O. debout, mollissait, disloqué, rassasié de soupe de crabes, d’écrevisses, de banane plantain, d’avocats et de farine de manioc. Et immobile, l’Impie, l’Apostat se barrait la figure comme pour se camoufler, se dérober au regard de la bien-aimée. Éternel XXVIII, l’Infaillible Éternel XXVIII, était redevenu Victor-Solange, un tourbillon inoffensif,  un tout petit crabe sans mordant à l’entrée de la Porte sainte et de la dernière étreinte ! Ô Gloria ! Il faut quand même dire à la décharge du malheureux que la mariée était fichtrement douce ! Mais tout de même qui avait convoqué les bans de la communion funèbre et anthropophage si ce n’était Éternel lui-même avec ces incroyables courbettes?


« – Tu as croqué le fruit, maintenant déguste le noyau ! »


Mais Solange protestait n’avoir rien croqué du tout et brandissait avec fierté, à défaut de grand-voile bien membrée en parfait état de marche, sa généalogie ascendante.

 

« – Si moi qui suis moi-même, moi Victor-Solange Éternel, enfant légitime de dame Diana et de sieur Christophe, frère jumeau de saint More, l’un des plus beaux spécimens de mâle bougre en exercice, si moi, Solange, l’Imputrescible, âgé actuellement de quatre cents ans, spécialiste du sauté-maté patenté, marin d’Eau-Douce et domicilié dans les Reliques, n’ai rien pu faire pour faire vaciller ce mur, c’est qu’il n’y a rien à faire pour pénétrer au cœur de cette maçonnerie, crois-moi.

– Tu parles trop. Tu râles, tu râles. Dis-moi, Solange. Au fait. Es-tu mâle ou femelle ?

– Il y a du plus et du moins là-dedans. C’est le Mato Grosso. L’entrée est condamnée et ce n’est pas par une porte, crois-moi, mais par une grille bien soudée.

– Non, c’est toi qui n’as pas la bonne clé du labyrinthe. L’alto c’est ut, c’est pas fa »


Et ils se renvoyaient la faute se défiant comme dans un combat singulier.

« – Et moi qui te croyais homme, espèce de fanfaron ! Même pas capable de faire sauter un petit blindage caraïbe, de soutenir une contre-offensive, d’avoir une réaction d’orgueil, mieux, une érection d’orgueil, un costaud comme toi ! « 

Eh oui à quoi bon chevalier vermeil, à quoi bon lance effilée, épée de Durandal à pommeau d’or, éperons, chausses, braies de lin, écu, heaumes, haubert, à quoi bon cotte de soie, à quoi bon gonfanon si Baal ne pouvait satisfaire les désirs de Blanchefleur de Beaurepaire.

 

Et l’Autre, sacrée vermine, misère, se rappelant soudainement sa situation de cousin du quatrième degré canonique, ne voulant pas risquer l’inceste sans dispenses accordées par l’Évêque, invoquait indistinctement, pour se faire pardonner cette défaillance en pleine grand-messe pontificale, une septicémie épouvantable, une crampe, les soucis, la famille, Alzheimer, la boisson, la nourriture, la sciatique, la malaria, la typhoïde et jusqu’à la dengue hémorragique, imaginez ! Oui, on avait à coup sûr et certain mis quelque virus fulgurant dans l’eau de pluie qui avait servi à son ondoiement (il n’avait jamais été baptisé, sa marraine étant partie carmélite) . Sorcellerie, tentative d’envoûtement ou d’empoisonnement sans aucun doute ! Et déjà affalé, notre Vert Galant cherchait le réconfort d’une bouffée de cigarette, le malotru, le bâtard ! Mais pour Fillotte, il n’était nullement question de fumer une cigarette, avec la satisfaction du devoir accompli. Ah ! Ça, non ! Saisie d’une soudaine fringale, la Matadore, faite Pasifaé, constatant la débandade du serpent jarretière devant la toile d’araignée et sentant bien qu’elle continuerait, si elle ne prenait garde, à gambiller comme une grande couillonne à donner du bénitier et secouer du croupion, prit le buffle par les cornes et força l’allure dans un dernier galop désespéré. Il tentait de la flouer, de regagner en douce ses quartiers d’hiver à Caféière, battant le rappel de ses troupes, répondant à l’appel au large de quelque concubine moins intraitable en péril de mort.

« – Au revoir, le vent chute ! En Dieu je te verrai ! » décréta l’impuissant en pleine débandade.

« – C’est pas vrai ! C’est pas vrai ! » fit-elle coupée, clouée, interloquée.

Imaginez ! Le scélérat avait décrété le dénouement de la chevauchée fantastique alors qu’elle commençait justement à prendre goût à la calamité ! Elle, qui croyait dur comme fer qu’il avait la trempe d’un vainqueur et que de canon en canon, de régate en régate, la corrida se perpétuerait jusqu’à ce qu’elle et la créature bariolée ne fassent qu’une seule toupie, en était maintenant pour ses frais. Voilà que l’animal, ferré, bien ferré comme il l’était, pris de tremblement contre le linteau impénétrable de son hymen trop épais qui se contractait malgré elle, confondait K.O. et chaos ! La montagne avait accouché non d’un glaive mais d’un hameçon, non pas d’un destrier mais d’un palefroi ! N’était-elle née que pour être flouée, collectionneuse d’amours maigres, pirogue sans balancier dans l’immensité sauvage des jours et des nuits d’abstinence ?

« – Jean-François, quelle heure est-il ?

Prépare-moi une terrine de saumure pour que je m’y trempe le corps. »

Dans une tentative désespérée elle tenta bien de frotter les lèvres du mauvais larron avec une gousse d’ail aromatisée au piment et lui fit respirer une coupe de tafia. En vain ! Monsieur ronflait presque ! Pire ! En une seconde la moustache du Bon Roi avait blanchi ! En vain aurait-on cherché la tour-lanterne à la croisée du transept de celui qui se proclamait, pas plus tard que la veille encore, grand bâtisseur de cathédrales gothiques,  maître-verrier, maître tailleur de pierre et maître forgeron ! Mais où étaient donc passées les cent quarante-quatre coudées de hauteur de sa flèche digne de Jérusalem céleste, où s’étaient évanouis les trente pieds romains ou les trente pieds de roi de  ses arcs-boutants de calcaire et de fer d’Espagne ? Au bout de la flèche aurait dû se dresser une croix présentée par un coq qui dansait selon la direction du vent! Qu’était-il advenu de cette girouette? Le coq avait sans doute détalé emmenant avec lui son carillon chromatique de quatorze cloches…

Mais, malgré l’impuissance flagrante de l’Ange à la satisfaire, elle  ouvrit la chaudière toute entière, se fit rabatteuse de plaisirs, implora sa marque lapidaire, fit des pieds et des mains, sanglota toutes les larmes de son sang….mais déjà la mer d’Entre-Deux-Morts reprenait possession de la grisaille de la peau de diable en éternelle transhumance de l’Éternel. Elle eut beau entrer côté jardin, il sortait immanquablement côté cour ! Et sous la lune descendante il semblait à l’île-hyène entendre au loin se pâmer à la fleur du large la mélopée exsangue du plus divo de tous les zombies, dont les notes en folie en forme de triangle ruisselaient temporairement hors d’état de nuire :

« – Mon Dieu, qu’elle était belle ! Pourquoi l’ai-je quittée ? Depuis tout me rappelle son souvenir enchanté… A-t-elle un peu de haine, d’amour ou de désir ? Hélas ! Malgré ma peine je n’ose plus revenir.. »


10ème mouvement

Le photographe Joseph Rigobert Réminescéré, dit Cardinal Lambi-Lambi, en digne et bel héritier fin de ligne d’une longue lignée agnatique comme cognatique de charpentiers de marine n’officiait que dans le cœur de chauffe de la nuit. Pour peu que l’événement qu’il devait éterniser eût lieu après la tombée du jour, naissances, baptêmes, mariages, premières communions, enterrements, confirmations, renonces, soirées de bal, anniversaires, fêtes de débutantes, tout lui avait été pain bénit à une certaine époque, bien lointaine à présent.

– Avant ma maladie tout le jet set d’Extra-Muros et par la suite toute la haute société des Reliques venaient manger dans ma main, confiait-il à longueur de nuit à d’hypothétiques clients, sans toutefois préciser de quelle mystérieuse maladie il s’agissait. Et pour cause. Car comment un photographe peut-il en toute bonne conscience avouer au monde qu’il est dévoré par une cataracte congénitale ? Et l’artiste aux longs cils de lutin bougeant au rythme de quarante cycles à la seconde sortait en tremblotant de son portefeuille une pochette en papier kraft contenant une dizaine de photos fripées et écornées arborant son cachet, “Studio Réminescéré”. Il aimait à montrer tout spécialement une photo exclusive où on le voyait en grande beuverie avec son compère, le Commandeur de quadrille, Arsène Tamarin, dit Saint-Saint, arborant sa légendaire chevalière de diamant à l’annulaire de la main gauche, accompagnée de sa concubine, une ex-miss Quadrille d’Or de dix-huit ans, six mois, deux jours et douze heures sa cadette, une demoiselle Flore de Sainte-Rita, un Mercredi des Cendres, dans la propriété de Bise Sandragon, située sur l’île de l’épée. Cette photo devait hélas rester la dernière du couple puisque moins de deux heures après la photo le Commandeur disparaissait à l’âge de soixante-sept ans sept mois et sept jours après qu’une maîtresse arête verte d’orphie lui fut restée en-travers de la gorge. Comme quoi, nous sommes bien peu de choses sur cette mer d’Entre-Deux-Morts ! La mort du Commandeur fit le tour de l’archipel et contribua d’une part à une nette diminution de la consommation d’orphie et d’autre part à ce que par arrêté il fut décidé de ne plus autoriser la pêche aux orphies, ce qui là aussi eut pour résultat de diminuer drastiquement la consommation de ces poissons qui pourtant traditionnellement faisaient partie de la diète des Reliques. Quant à Rigobert, pauvre malheureux, il dut bientôt sous prétexte de cataracte renoncer définitivement à ses ambitions de photographe de la Cour. Il avait vingt-huit ans à l’époque. Il ne serait plus désormais que le photographe des déshérités la nuit. “Je suis le photographe maudit !” énonçait-il parfois entre deux discours enflammés à sa promise, la lumière, quand elle n’était plus qu’un rai poreux dont il tentait de braconner encore et encore les cabrioles, une dernière fois, la main gauche délaissant trente secondes ce qui avait remplacé pour lui burins, bigornes, marteaux, ciselets, repoussoirs : un appareil photos, un Baby Rolleiflex 4 X 4, boîtier reflex bi-objectif gainé de cuir gris clair chargé en permanence de son film 127, pour se glisser dans l’échancrure de son short kaki tantôt se grattant voluptueusement le pubis, tantôt se palpant les testicules pendant que la main droite lissait avec nonchalance le cou, le torse, l’omoplate à la recherche de quelque pellicule de crasse. Et à ce moment-là… Ses yeux ! Il fallait voir ses yeux ! Jaunes… Jaunes… Mais jaunes ! On aurait dit des yeux de guêpe maçonne mâle ! Alors l’immense rhéteur à la barbe de chèvre et à la moustache de mouche commençait à officier, à anesthésier tout ce qui bougeait. Chacun des douze cillements du Rolleiflex qui arborait chaque jour une fleur différente au bout de sa baïonnette pour capter le regard (le lundi qu’il pleuve ou qu’il vente c’était l’hibiscus, le mardi l’arum, le mercredi c’était le jour du jasmin, le jeudi celui de la bougainvillée, et ainsi de suite le vendredi, jour du café, le samedi et le dimanche, il fallait au préalable de toute équipée photographique hisser les couleurs) enfantait jusqu’au cinq centième de seconde deux corps, quatre têtes et soixante-trois doigts calcinés, répliques comme deux gouttes de rhum blanc, copies conformes trait pour trait à l’identique et à l’infini de la chambre noire qui l’envahissait désormais. Alors il l’injuriait : “Sacrée salope ! Que les fétiches me protègent mais je le jure, sur les reliques de saint Jérôme, un jour j’aurai ta peau avec mon Zeiss-Tessar ! Je te décanterai !”

Il était notoire qu’une fois la nuit tombée nul mieux que ce vieux soupirant ne savait écouter les feulements de la lumière quand pour peaufiner une pose, estomper un profil disgracieux, retrousser un menton, anoblir une silhouette déshéritée, il devait la sculpter. D’aucuns lui prêtaient jusqu’au pouvoir de piéger dans sa nasse entrebâillée la lumière endormie, presque invisible, et de donner ainsi à la plus surannée des créatures de Dieu une aura dilatée de prima donna. Pour lui, tirer un portrait relevait de la danse de Saint-Guy, du tournis perpétuel et de l’envoûtement. Il ne s’avouait satisfait qu’au moment, oh combien délectable, où les exhalaisons les plus intimes, les plus décomposées de l’individu, disjonctaient, affleuraient en rafales semblables à des singes hurleurs dans la nuit qu’il appelait sa chambre noire de velours, de Tergal, de soie mate et de nankin. En attendant ce jour-là, pour ne pas devoir à Dieu et au monde, il fallait survivre et faire bouillir la marmite, sinon comment se procurer la pellicule, le révélateur, le fixateur, le papier ; et le bougre s’était, bon gré mal gré, converti en charpentier de marine, comme l’avait été auparavant son père Saint-Père, et comme l’avait été son grand-père Évêque, spécialiste de la fabrication de cercueils, mais pas n’importe quels cercueils, s’il vous plaît ! Des cercueils figuratifs ! Vêtu d’une indécrottable chemise jaune à manches courtes sous une sempiternelle manière de veste grise, assortie à son boîtier, le marqueur de lumière – au lieu de pister, faire crisser, imprimer les syncopes de la lumière sans domicile fixe qui le fuyait comme s’il était un dégénéré, ruait dans les brancards et ne se livrait qu’après une nuit de débauche – en était ainsi réduit à enregistrer placidement les commandes de meubles pour l’autre monde et plus spécialement pour la procession des cercueils au dernier jour de la Treizaine à Saint-More-des-Divins-Plaisirs. Elle était bien révolue l’époque où, l’eût-on par ailleurs souhaité, nul n’aurait pu en aucun cas faire l’impasse sur la présence de son oeil sourcilleux. Lui qui avait été le seul et unique voleur d’ombres itinérant à vingt lieues à la ronde, devenir croque-mort. Quelle chute ! C’était comme tomber pour la deuxième fois.

Ce fameux soir, combien de fois le charpentier de marine qui allait fêter le treize septembre ses trente-sept ans bien pesés appuya-t-il ainsi comme en rêve sur le déclencheur avant que n’apparaisse ce qu’il crut de prime abord être la Reine de Saba dans toute sa magnificence gris anthracite rivée à l’archet du vent dans le petit jour de cendres chaudes qui la barrait quelque part dans la mangrove de Saint-Hyacinthe, au lieu-dit Eau-Douce, sur l’île aux Zoulous ?

« Ô Reine, notre Duc ! Regarde la maladie de ton cœur ! Le chaos va te ballotter ! Le chaos va te dorloter ! Ta maladie est incurable Mais le chaos va l’engloutir ! » s’époumonait celle qu’il surprit dans une fêlure entre le trente-et-un août et le premier septembre. On aurait dit Dièse de Sainte-Mangrove, déraillée en deux temps trois mouvements sous les vrilles et enclumes de tout acabit de ce qu’il crut de prime abord être deux mille dragons déversant les semences accumulées dans leurs flancs sous forme de pluie.

Elle paradait comme une femelle ocelot piégée par des ficelles invisibles dans la vase avec son chapeau à voilette et sa robe à bretelles en lambeaux plus à la dérive que son cerf-volant femelle rouge vermillon virevoltant sans pilote à cinq cent quarante mètres dans sa danse du silence. Bien malin qui aurait pu dire si le phasme volant se trouvait heureux ou malheureux d’avoir été quant à lui épargné de cette hémorragie de limon et de boue entre les racines en échasses des palétuviers aux écorces explosées qui étendaient leur geôle grouillante et impénétrable.

Mes enfants, méconnaissable ! Mais oh combien photogénique, je dirais même phototropique, pour l’Artiste qui, venu à l’origine pour capturer trente minutes de ténèbres en-dedans de la mangrove, se mua au cinq centième de seconde en explorateur, et délaissant trépied et pose B commença ses réglages : vitesse d’obturation, ouverture de diaphragme, mise au point. Tout cela fut réalisé presque instinctivement sur son appareil sans tirer son oeil vitreux du spectacle son et lumière, “L’apocalypse selon Dièse de Sainte-Mangrove” en douze tableaux !

Devant l’exclusivité de ce corps sevré, désormais nu comme un ver luisant, avec pour seul accessoire un collier en dents de panthère, devant ce corps exquis imprimé des fougères de l’éclair, qui réclamait encore, toutes plumes dehors, gorge bombée et ailes déployées, quelques lampées de pulpe saumâtre, il rendit grâce aux frères Lumière, à Nicéphore et tant d’autres encore. Clic clac, merci Franke et Heidecke

!

– Seigneur, de grâce, écorche-moi! entendit-il balbutier celle qu’il confondit un moment comme une réincarnation de la déesse Dièse de Sainte-Mangrove mais qui était Fillotte transfigurée.

Assise sous les ficelles, les cordes et les lianes de cette pluie à verse, loin du soleil de Dieu, on aurait dit une fille de Jérusalem devenue veuve subite, un chaos à visage humain, griffes et crocs sortis, agitant frénétiquement la queue dans l’attente de la résurrection comme un pêcheur lance son épervier dans l’espoir qu’une vague inextinguible s’y engouffre et le remplisse de poissons interdits aux décharges de dix mille ampères.

Elle crépitait au rythme de la marée festoyant dans son miel de gangue amniotique, gesticulait entre plaisir et douleur dans ce qui ressemblait plus à un linceul d’illusions qu’à un trente et un de grand jour de rodéo. Elle qui aurait tant aimé exulter et scander avec la foi du converti : “Gratias, Gratias ! Thank you very much, monsieur Éternel !” se trouvait désemparée car à quel esprit, monozygote ou dizygote, rendre tant de grâces. L’espace de cette nuit de tornade, elle comprenait mieux la vanité de proverbes comme “A chaque cochon son samedi” ou “Tout ce qui tombe du ciel est béni”.

Parfois on blâme une contrariété. Mais si ce cyclone qu’elle avait imaginé dans ses rêves les plus fous très affable, très serviable, très vertu de patience, en se manifestant de la sorte, en la lardant vite fait bien fait de ses coups de serpette, n’avait même pas pu ne serait-ce qu’ébrécher cette peau épaisse qui la maintenait à distance critique du plaisir, ne valait-il pas mieux oublier ce feu qui la tenaillait, laisser se tarir la sève et s’abreuver à jamais des indulgences d’un amour mystique ?

A d’autres, les couronnements de reine Victoria, à elle les arbres de Jessé, les dormitions-assomptions-parousies. Elle ne serait jamais, elle, jamais intronisée Reine, Notre Duc. L’horizon travesti lui offrait sa sève peinturlurée d’espoir. Elle pourrait voir d’autres étincelles, d’autres eaux vives et libres, d’autres étendards, d’autres zéniths. Elle était dans la main du Très-Haut, il la menait comme il lui plaisait, elle sentait sa faiblesse et sa force. Avec un tel appui rien ne lui manquerait jamais. Il lui fallait, ô Seigneur, à tout prix sortir de ce cataclysme, à tout ballant ! Le vrai jour des épousailles, n’était-ce pas la mort, comme le disait une nonne aristocrate de ses amies, sœur des Plaisirs Divins et de la Bonne Mort!

Mais dans les fonds sablonneux de l’abîme intensément énigmatique resplendissait encore ce cerf-volant rouge grenat étique dressant maintenant des nageoires pectorales de squale nomade au museau aveugle en forme d’éventail pour ranimer les morts, donnant libre cours à sa dérive. En raison de cette tornade qui ne manquait pas d’air, elle aurait volontiers prononcé sur-le-champ ses vœux temporaires et perpétuels de pauvreté, chasteté et obéissance parfaite et pour toujours selon les Constitutions de la Congrégation des Sœurs des Plaisirs Divins et de la Bonne Mort, devenant ainsi en religion Sœur Marie-Comtesse-Sauveur pour les siècles des siècles amen et qui sait peut-être plus tard Juge Perpétuelle, Mère Chevalière de Tous les Saints, si elle n’avait ressenti, en même temps que le photographe terminait son dernier rouleau de douze vues, comme une contre-parabole, une révélation de possible fécondation.

Il lui semblait étrangement, soudain, avec un peu de recul, qu’à travers les deux objectifs jumeaux il piétinait sa laitance, tous ces œufs qu’elle avait dans cette nuit halophyte pondus telle une tortue à la limite du recul de la mer hors d’atteinte, pensait-elle, de tout prédateur. Mais aussi pourquoi diable cette idée d’aller se faire féconder dans des endroits infécondables ? Elle ne voulait pas qu’après cette éternité de sécheresse, la haute saison des amours, à peine entamée, fût-elle incestueuse ou adultérine, se termine en queue de poisson et qu’à la saison sèche ne succèdent que sèches saisons. Cette vie d’étrille préhistorique ne finirait-elle donc jamais ?

Et voilà que maintenant ce photographe maudit, ce voyeur aveugle, ce vandale rassis qui ne savait même pas danser la toupie sur un guéridon l’avait surprise sous tous les angles entre 8 et 800 ASA en flagrant délit d’ovoviviparité et oviparité. Qu’avait-il vu au juste ? Peut-être rien de plus qu’une simple tache blanche, à y bien réfléchir ? Mais, cataracte congénitale ou pas, un photographe d’envergure majuscule voit toujours quelque chose. Il lui fallait à tout prix éliminer les incertitudes, et d’abord éliminer cette pellicule, ou ces pellicules.

Mais en un instant le Judas avait dû abandonner miroir réfléchissant, manivelle de mise au point, compensation de parallaxe et serrage d’anneau de double baïonnette pour se plonger dans la prise de vue acharnée des crabes amphibies. Il n’avait d’yeux soi-disant que pour les pattes garnies de soies rouges ou violettes des décapodes, s’interrogeait en spécialiste en biologie marine sur leurs barbes, leurs nattes, leurs moustaches. A chaque cliché il se pourléchait les babines, prenant soudain la casaque d’un maître-queux.

– Ah cet Ocypoda mâle-là, regardez-moi ce plastron ! Quelle belle graisse ! Ah, cette femelle Dotilla je la verrais bien en court-bouillon ! Et cet Uca hermaphrodite, par saint Mamert, il va être bien bon, d’après moi, farci ! Tiens, je me ferais bien une petite bisque de Cardisoma guanhumi, d’Aratus pionii, de Goniopsis cruentata et de Callinectes danae ! C’est alléchant, ça, comme menu, non ?

N’étant pourtant pas en temps normal de nature exhibitionniste, et ne parlant que très peu le latin, Fillotte avait envoyé voltiger dans le flou artistique de la mangrove la signature des vœux, en même temps que les sept offices, le chant des psaumes et la parole du vent. Oubliant jupette de Carmélite Déchaussée et cornette immaculée de Fille de la Sagesse, elle se donna l’air d’une botaniste en pleine expédition solitaire mandatée par le World Wildlife Fund étudiant le dernier biotope du Rhizophora mangle. Et pendant que nos deux cousins feignaient de vaquer tous deux à leurs activités hautement missionnaires, un chœur de crabes-violonistes lilliputiens en liesse entreprit de scier, de concert avec le grand orchestre polyphonique Strombus Gigas, un Ave Maria que n’aurait pas désavoué Gounod.

– Ô Reine, Notre Duc ! Regarde la maladie de ton cœur ! Le chaos va te ballotter. Le chaos va te dorloter. Ta maladie est incurable mais le chaos va l’engloutir

Seule Dièse de Sainte-Mangrove figurait au nombre des témoins. Du reste, comme pour réaffirmer sa présence, elle redoublait, imperturbable interprète incandescente, à pianoter ses petites phrases, ses esquisses torrentielles, ses formules magiques, s’efforçant de jouer au mieux son rôle de porte-parole du raccommodeur de destinées. Et ne voilà-t-il pas qu’en plein débat cyclothymique, en pleine conférence poétique, la vagabonde, la sans vergogne susurre en catimini à la reine de haute voltige : :

– “Fillotte, ma fille, au nom de la lune clémente et miséricordieuse, consentez-vous à prendre pour partenaire Joseph Rigobert Réminescéré, ici présent charpentier de marine, entrepreneur de pompes funèbres et photographe selon le rite tridentin de saint More?”

Fillotte ne fit ni une ni deux et répondit tout de go, après sept secondes de mûre réflexion, standing oblige :

– Volontiers avec un grand V. Ton nom est une huile qui s’épanche. Entraîne-moi sur tes pas, courons !

C’est alors que, livrée aux remous fantastiques des émulsions poétiques du chasseur d’images, sa carcasse fragile de bois léger de cocoyer se mit à tournoyer sans retenue de bride et serpentine au vent fertile du sud-est. Et personne pour amortir les embardées du vieil aquilon qui, tout en maintenant sa mitre soigneusement vissée sur le chef, venait comme un mort de faim de lui arracher traîne et corset, de perforer la muraille de Chine et réclamait son dû, son droit de garenne, de colombier, de chasse, de pêche et de cuissage ! Et nul besoin ne se fit sentir de borax pour la faire fluidifier, ni de poudre de rubis, de sel d’ammoniaque ou d’alun pour la faire brunir, ni même de poudre de pelure de mangue pour la nettoyer et la faire briller comme un bijou. Repoussée, découpée, ciselée, amatie et entièrement dorée, elle était tout or tout argent, métal en fonte et métal dur qu’il sut enfin rétreindre, souder, ciseler, graver, polir, planer. La messe était dite ! Moctezuma XXVIII, le maître du cacao, passait enfin à la vitesse supérieure ! Ce ne furent alors que glissements de terrain, éruptions volcaniques, inondations, tremblements de terre et pluie de feu, lacs de glaise à six heures du matin ! Quelle ne fut la cavalcade, un vrai combat de cerfs-volants avec poudre de verre pilé, jusqu’à ce que Fillotte en transe se décapsule et s’enflamme comme un carré magique au soleil naissant au-dessus de la mangrove de Saint-Hyacinthe dans une coulée d’air qui fleurait bon le bonheur ! Et tout au fond d’elle elle entendit une petite voix chanter : Cyclone, tu régneras, Chaos, tu nous sauveras !

11ème mouvement


Ce fut une qualité de loque, qu’on retrouva le lendemain samedi vers les sept heures du matin. Un ramasseur de crabes retrouva Fillotte, pauvre bougresse, errant nue comme un ver de terre fait hippocampe, chaussée à peine de ses talons aiguilles vernis et de ses chaussettes jadis blanches, aux aguets entre tortues de mer avalant corolles de méduses et tentacules mortels de physalies. En grande prêtresse de la danse basse sur vent solitaire, en pharaonne des ascendances et des vrilles, elle venait, disait-elle, de présider in extremis du haut de ses quarante-trois cyclones et quelques bonnes poussières, à l’enterrement de sa vie terrestre pour pouvoir convoler en de justes voltes célestes, par-devant les dieux et à huit quarts du lit des hommes, avec son roi d’amour, un dénommé Éternel, monarque sans fraise ni collerette des Reliques, Cyclone Éternel, Sosso pour les uns, Victor-Solange pour les autres, Chevalier Tout-Monde, cyclone itinérant de son métier et fabricant exclusif à ses heures de vent et de pluie. Un fameux gaillard, cet Éternel, un super capitaine au long cours, à l’entendre, bien que maigre comme un clou de girofle et toisant un mètre soixante-quinze au garrot. Virtuose tout bonnement. Pas un cyclone junior à la manque, un cyclone va-nu-pieds sans vigueur, un cyclone réformé numéro deux, atteint d’hydrocèle, ah ça non. Du solide, du baobab, du fringant ! Du manganèse, du tungstène ! Le bougre était taillé dans une météorite ! Du feu fait dans du bon ciment ! Une force de la nature, un roc lisse comme un volcan mort-né, roulé, brassé et dépigmenté par le flux et le reflux d’un morceau de mer ancré on ne sait comment sur l’île aux Zoulous, après avoir marcotté sa gourme de glyptodonte au vent rêche comme sous-le-vent, caboté et barboté en long en large et en travers dans toutes les échancrures boréales comme australes de l’Autre Bord.

– Mariage pluvieux, mariage heureux ! clamait à qui daigne l’entendre celle qui désormais se faisait appeler Madame la Chevalière, Veuve Tout-Monde en premières noces, Veuve Cyclone Éternel en secondes noces. Ni Monsieur le Juge, dépêché de la capitale, ni Monsieur l’Abbé prêcheur, d’une élocution laborieuse, n’acceptèrent, malgré la charge de malédictions et de fiel qu’elle fit luire à leurs oreilles, de légitimer ce mariage mystique. Elle exigeait que la loi des hommes enregistre en bonne et due forme les serments de fidélité, secours et assistance que mutuellement elle et son époux s’étaient échangés pendant une lune de miel de canne qui avait duré selon ses dires 13 incarnations. C’est chaussée des talons aiguilles vernis dont elle couvait jalousement les évents et les empeignes depuis Hérode, fils de Cyrus et de Cassandane, qu’elle fut internée d’office à l’Hôpital des Aliénés alternant les états de prostration et d’illumination.

Prendre mari entre vendredi et samedi, alors que l’adage dit bien expressément : “Entre vendredi et samedi, ni mariage, ni voyage en mer”, paraissait déjà saugrenu et prêtait à sourire.


Mais ce mariage mystique avait tout du simulacre. D’autant plus que, pour l’observateur le plus averti des Reliques, on ne trouvait trace ni de cour assidue égrenée au rythme de la marée et ponctuée de roucoulades, ni à fortiori de liaison tapageuse avec chéri chérie à la volée, dévorement des yeux, promenade bras dessus bras dessous, bref, d’idylle à la folie au grand jour, de corps à corps effréné en plein dancing entre tourtereau et grive. A vrai dire, pour être tout à fait honnête, dans la mesure où il n’y avait eu ni fiançailles, ni demande en bonne et due forme, ni même pour le moins de consentement libre et sain du gentleman consort, nombreux furent ceux qui, aussitôt que la nouvelle leur irrigua l’oreille, qualifièrent de chimérique cet hyménée de fantaisie, considérant qu’un vol nuptial à marée montante entre vendredi et samedi, avec en guise de mari un amant anonyme en marronnage sans aucune trace de complet-veston de cheviotte pied-de-poule, ni chaussures de daim et fixe-chaussettes, pas même une cordelette à l’auriculaire, et pour unique témoin impartial une vieille peau de lune désincarnée juchée sur un cerf-volant invisible, ce n’était que dévergondage mystique, apostat et hérésiarque ne méritant pas qu’on lui accorde plus davantage vœux de bonheur et prospérité

  • Trêve de plaisanterie, la compagnie. Ne soyons pas dupes, l’assemblée ! Tout cela n’est que de la couillonnade, disait l’un sans ambages.

  • Foutaises que tout cela. Foutaises, vous dis-je ! renchérissait l’autre.

Pour tout un chacun, il n’y avait pas eu l’ombre de la pénombre d’un témoignage digne de foi du moindre minime petit infime frôlement entre cette gueuse (comment l’appeler autrement ?) et le prétendu par procuration pour lequel, soit dit en passant, aurait-on remué ciel, terre et mer à la recherche de reliques, on n’aurait récolté de cet Éternel Victor-Solange, Sosso, XXVIII et consorts que marabout, feu follet, terre de feu et tempête en mue perpétuelle. Selon toute vraisemblance, les fiancés mystiques n’avaient jamais trempé ne serait-ce que l’extrémité du bout de la pointe des lèvres dans la même calebasse de champagne. Alors, jugez ! Mêler leurs sabots maculés de goémon ! Bref ! En un mot comme en six cent soixante-six, c’était bien là un simulacre de mariage, une caricature de noces, un requiem de femelle en chaleur ! Ah mais pourquoi donc n’avait-on pas interné la scélérate alors qu’il en était encore temps !

Et maintenant la petite aguicheuse, la gourgandine, l’ange de mer avide de requins cornus aux épines tranchantes, qu’allait-elle encore inventer, elle qui ne rechignait à rien, pas même à louvoyer tous azimuts avec la mort et le choléra pour assouvir ses plus absconses fantaisies ?

Ainsi profanes et initiés babillaient-ils, tissant et métissant leurs mauvaises langues de corbeaux et de maquerelles dans un jeu sans vergogne à la gloire des tridents fourchus et des tentacules éphémères de Saint-Cancan.

Oh, heureusement me direz-vous, que pour faire face au tollé et à la médisance, la pauvre déglinguée n’avait même pas pris la sage précaution de déloger (contre espèces sonnantes et trébuchantes) deux bonnes douzaines de souteneurs et de soutireuses de vice, en grande tenue s’il vous plaît, qui, sans doute mus par le désir d’intégrer les délices d’un cortège nuptial long de neuf heures de bombance à boire tout son saoul et manger du bon et du meilleur, auraient été vingt-deux mille fois plus prompts que l’éclair (ce qui n’est pas rien) pour affirmer la main sur le cœur ou sur la Bible et la tête de leurs enfants nés et à venir (et avec quel toupet), avoir été confidents d’une promesse de mariage proférée à marée basse à la faveur d’un boucan de fumée d’alcool.

Mais par ailleurs, comment les autorités tant civiles que religieuses auraient-elles pu ajouter foi à ce délire d’illuminés, aux élucubrations lubriques de cette bande de dévergondés éconduits ou délaissés qui, confondant vitesse et précipitation, vessies et lanternes, auraient sans barguigner signé des deux mains leur déclaration sur l’honneur d’une croix analphabète ?


Imaginez ! Une noce mystique ! Pourquoi pas par contumace ? Non, non, non, trois fois non ! Non sincèrement non ! Sincèrement, je ne vous dis pas la mésalliance ! Chacun voit midi à sa porte et le soleil à sa fenêtre, il est vrai ! L’amour a mille facettes, soit deux fois plus de déclinaisons aromatiques qu’une gousse échaudée de vanille bourbon, dont chacune peut être prise pour de l’argent comptant capable de déplacer la mer dans les montagnes, ces repaires de corsaires, flibustiers et pirates pour assister à une treizaine de neutralisation entre la mort et la vie… Certes… Mais, tonnerre ! Pourquoi diable cette hérésie d’aller chercher midi à quatorze heures quand l’imposture crevait même les yeux atteints de cataracte congénitale à plus d’un kilomètre et demi ? Dites-moi, en toute conscience, Messieurs et Dames, soit dit entre nous, marier une marchande de feuillages, autoproclamée voyante et guérisseuse, au buste atteint de polymastie, en dérade par-dessus ça, et un vieux cyclone mâle caduc et poltron (oui, poltron, car seul un poltron fini, ou un condamné à mort, aurait pu se prêter à de telles pratiques) ? Il faut le voir pour le croire.

Il était six heures du soir et l’Angélus commençait à peine de retentir en ce samedi 1er septembre d’occulte mémoire. Comment justifier ces épousailles paradoxales quand on sait qu’il est des fois où un chandelier coûte plus cher qu’un enterrement ? Mais que faire ? Pour Fillotte qui avait préféré se clouer sur la croix pour pouvoir fêter Pâques avant les Rameaux à douze jours de la procession, pour Fillotte qui avait envisagé pour la procession des cercueils une rue tapissée de sel coloré, de sable et de café et jonchée de pétales de flamboyants, pour Fillotte qui avait manigancé de si belle façon son entrée dans le monde par cette treizaine de gala, le point d’orgue des cérémonies ne pouvait rester indéfiniment en suspension… Instinctivement elle pressentait que la dénouement approchait à grands pas. Il n’était pas question de ne pas payer quelque promesse que ce soit. Les génies réclamaient leur nourriture, leur banquet de sang, leurs sacrifices, les génies avaient faim, il fallait à tout prix respecter le rituel, les génies de toutes origines et de toutes catégories, les génies du Nord, les génies du Sud, les génies de l’Ouest, les génies de l’Est, tous s’étaient donné rendez-vous chez elle, Fillotte, et n’entendaient pas retourner bredouille. Des quatre points cardinaux elle était encerclée. Elle encourait, elle le savait, l’excommunication sans droit à pénitences, peines médicinales et expiatoires jusqu’à la fin des temps, l’ensevelissement sans rémission sous les eaux de la mangrove rouge. Alors il était hors de question de ne pas s’acquitter d’un péage à saint More-des-Divins-Plaisirs, à saint More et aux Quatorze Saints Intercesseurs. Bientôt, dans douze jours, retentirait l’Ave Maria du dernier jour de la Treizaine à Saint-More-des-Divins-Plaisirs, à l’heure dite où le grand défilé de cercueils devait s’ébrouer.

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12ème mouvement

La procession des cercueils à la fin de la Treizaine à Saint-More-des-Divins-Plaisirs est une tradition bien ancrée dans le calendrier des Reliques. C’est une procession qui a vu le jour en souvenir en 1630 de la dispense de l’archipel de l’horrible cyclone qui a dévasté en 1629 les Reliques. Chaque année, le 13 septembre, l’île d’Extra-Muros se voit envahie de pèlerins désireux d’accomplir leur promesse de se faire transporter en pénitence dans un cercueil en remerciement à une grâce obtenue par l’intercession de saint More-des-Divins-Plaisirs, des Quatorze Saints Intercesseurs ou de Notre-Dame de la Bonne Mort, tous autant qu’ils le sont, avocats des causes désespérées.

On raconte que si on ne fait pas la procession de son vivant, on devra la faire après sa mort, mais combien serait-elle plus pénible; alors on aura à porter son cercueil sur les épaules et on n’avancera chaque jour que de la longueur du cercueil lui-même.

C’est la procession la plus ancienne et la plus solennelle de l’archipel.

Pas moins de 14 fanfares et autres cliques venues de diverses parts de l’archipel prennent part à cette procession de morts-vivants sous le patronage de la société de musique « La Lyre des Quatorze Saints d’Extra-Muros » première fanfare de rue à avoir été fondée dans l’Archipel aux alentours de 1830. Chaque fanfare porte le nom et les couleurs de l’un des saints Intercesseurs.

Après une nuit de veillée, vient la messe matinale et après avoir chanté les matines et les laudes, après avoir célébré à 6 heures la célébration de l’Eucharistie et avoir béni les pains, il faut tout recommencer à 9 heures puis à 15h30 pour pouvoir donner accès à tous les fidèles venus proclamer haut et fort leur foi in excelsis deo en les plaisirs divins et ineffables de la béatitude céleste et en la bonne mort. Puis à 18h30 c’est enfin la messe solennelle. Suite à quoi la procession des cercueils peut commencer.

Ne peuvent défiler en habit d’apparat rouge et noir que les membres de la confrérie des Sœurs des Divins Plaisirs et de la Bonne Mort menée par leur Prieure Générale. Ne peuvent accéder à cet honneur que les femmes de plus de quarante ans ayant donné des preuves solides de la pureté de leurs mœurs. Le trajet qui compte en tout et pour tout 400 mètres commence dans la salle paroissiale qui jouxte l’église, puis on traverse le parvis. Arrivé à la place du marché, le cortège prend à droite la rue du Cimetière pour arriver au bas des 154 marches qui sont ensuite gravies jusqu’à l’entrée par le fond du cimetière d’Extra-Muros. On traverse alors le cimetière pour se retrouver à nouveau sur le parvis de l’église saint More-des-Divins-Plaisirs.

Le cortège funéraire marche en cadence jouant des musiques funèbres. Sur la place des Quatorze chaque fanfare vient se placer devant l’arbre auquel est dédiée sa fanfare. Puis le cortège funéraire se met en branle, chaque fanfare étant précédée de son porte-bannière et de son cercueil transporté à bout de bras par quatre, cinq, voire six porteurs, impeccablement vêtus de costumes noirs et de panamas blancs.

L’ordre du défilé est établi scrupuleusement par tirage au sort (auquel ne participe pas bien entendu la Lyre, à qui revient l’honneur vitam æternam d’ouvrir la procession) de telle manière que ce ne soit pas chaque année le même saint intercesseur qui se retrouve en pole position après la Lyre.
L’ordre est le suivant :

A tout seigneur, tout honneur, charité bien ordonnée ne commençant que par soi-même, en premier vient la fanfare de la Lyre des Quatorze Saints. Depuis plus de 100 ans c’est elle qui donne le la. La Lyre est devenue une institution. Elle ne compte pourtant officiellement que vingt-huit instrumentistes, ni un de plus ni un de moins. Mais entre titulaires et remplaçants on peut dire que l’équipe compte 42 personnes, chacun apportant sa petite pierre à l’édifice.

A en croire les spécialistes, la Lyre des Quatorze Saints est un club très sélect, une fanfare merveilleuse, une petite messe, grandiose et sublime… d’ailleurs ne l’appelez jamais fanfare ni clique ni charanga, ce serait vu comme une insulte, c’est un orchestre d’harmonie ! Qui ne connaît par cœur les noms des intégrants de cette société musicale plus que centenaire ! Leurs noms sont aussi connus que ceux de l’équipe de football :

à la direction musicale, aux arrangements, à la clarinette, à la clarinette basse et à l’harmonica : le maestro Nestor Messine

  • au piccolo : Pedro Acquedolci

  • à la flûte : Esther Graviola

  • – à la flûte traversière: Calixte Marceau

  • – à la clarinette : Flore de Sainte-Rita

  • – à la clarinette basse : Raphaël Marie-Sainte

  • – à la grosse caisse :Joseph Rigobert Réminescéré

  • – à la caisse claire: Cyprien Théodule

  • – aux percussions : Santiago Castro

  • – au cor anglais: Alexandre de Rios

  • – au basson: Idelin Prado

  • – à l’euphonium si bémol: Emiliana Perez et Cécilia Brandon

  • – au saxophone baryton : Saint-Clair Lewis

  • – au saxophone ténor : Firmin Sosthène

  • – à la trompette: Rodrigo Morcego

  • – au cornet repiano si bémol : Serge Thermidol

  • – au bugle si bémol: Yves Calvo

  • – au clairon: Joubert Janga

  • – à la flûte en sol: Arthérixèse Saint-Félix

  • – au tuba basse en mi bémol : Césarin Palerme

  • – au tuba contrebasse si bémol : Jean Thérèse

  • – au saxophone alto : Sicile Santos

  • – au saxophone ténor: Oswaldo del Carmen

  • – au trombone basse : Italia Guimbo

  • – à la clarinette: Pilar de Morfil

  • – à la caisse claire : Maximiliano Christophoreau

La programmation  musicale est éclectique mais on n’entend jamais dans cette procession avec clique et majorettes ni Requiem, ni Miserere ni Stabat mater. C’est le rythme qui fait loi, à l’abri de parasols noirs et blancs on défile joyeusement à pas cadencés . Il faut fêter le mort, c’est son dernier bal. On évolue selon les commandements du maître de ballet qui muni de son sifflet met en branle ici les tambours, là les trompettes….

Même l’orchestre-harmonie de la capitale, l’Orphéon de Sainte-Rosalie ne peut rivaliser malgré ses presque 40 instrumentistes de haut gabarit dans tous les pupitres : son cornet soprano mi bémol, ses 5 premiers cornets, ses 2 cornets repiano si bémol, ses 2 deuxièmes cornets, ses 3 troisièmes cornets, son bugle si bémol, ses 2 saxhorns alto solo mi bémol, son premier alto, son deuxième alto, son premier baryton, ses 2 deuxièmes barytons, son trombone basse, ses 2 premiers trombones, son deuxième trombone, son premier euphonium si bémol, son deuxième euphonium en si bémol, ses deux tubas basses en mi bémol, ses deux tubas contrebasses si bémol et enfin ses trois percussionnistes, luttant tous becs et ongles pour pouvoir porter casquettes et fourragères du brass band, veston droit avec pattes d’épaulettes, pantalon droit en drap bleu marine, gilet blanc à boutons dorés et guêtres blanches le jour de la procession.

Après la procession des quatorze fanfares quatorze fois entre l’église et le cimetière selon l’itinéraire défini de temps immémoriaux c’est l’heure de la Grand-Messe de Requiem. Tout ce beau monde entre à l’église et se presse pour participer à la messe pour le repos des âmes des quatorze pénitents installés dans leurs cercueils. Après l’absoute solennelle de Monseigneur, venu spécialement pour la circonstance, la procession reprend pour une dernière balade entre église et cimetière dans un ordre un peu différent que précédemment.

Viennent d’abord en majesté saint More-des-Divins-Plaisirs et Notre Dame de la Bonne Mort qui ne sortent de leur écrin que ce jour-là. Puis viennent les quatorze fanfares dédiées chacune à l’un des saints, chaque fanfare étant précédée par son porte-bannière et son cercueil. Suivent alors les chœurs de l’église et les fidèles. Enfin c’est au tour des effigies des Quatorze Saints de quitter l’autel baroque qui leur est dédié dans le chœur latéral droit et sortir en procession de l’église suivies du clergé sacré, du Grand Chœur de la Cathédrale de Station Wolfork, et finalement des autorités de l’archipel.

13ème mouvement

Ah ! Ce fameux cercueil ! Quelle histoire !

Elle avait précisé au maître charpentier il y a cinq ans déjà:

– Quelque chose de très simple, de très frais, sans capitonnage inutile de satin de soie naturelle mauve, sans repose-pieds et sans appui-tête.

Ils avaient discuté sur le matériau : surtout pas de l’aluminium, ah ça non, avait tout de suite précisé Fillotte. C’était un matériau un peu trop définitif à son goût, vu qu’il fondait à six cent soixante degrés Celsius et ne consentait à s’évaporer qu’à deux mille trois cent vingt-sept degrés Celsius. Imaginez s’il avait fallu faire la conversion en Fahrenheit ! Par combien aurait-il fallu multiplier encore ? Et pas de cercueil hermétique en tôle galvanisée non chromatée non plus car elle n’avait ni gale, ni lèpre, ni béribéri ! Ça aurait pu à la limite être du bois naturel, du plus bel aspect, du cent un pour cent palétuvier rouge séché au grand air pendant deux ans, avec pour seule et unique finition, car tout de même elle n’était pas une indigente, un bon lustrage à la peau de requin.

Et pas quelque chose à la va-te-faire-fiche, évidemment ! Sur sa lancée elle lui avait soufflé :

– Et ton bois de cœur, j’ai dit, n’oublie pas, dur comme il est, rouge et brillant comme il est, s’il te plaît, malgré ses moulures de fruit à pain et ses clous galvanisés, si ce n’est pas trop te demander, garde-le pour le jour de ton dernier voyage! Car ce que je veux vraiment, je vais te le dire maintenant ! Je veux un cercueil cent pour cent écologique, cent pour cent naturel, un cercueil de papier mâché, endurci naturellement, pour un enterrement non toxique, un cercueil de quatorze kilos, ni plus ni moins, solide et léger, et bon pour l’environnement, avec un petit matelas de calicot et des poignées sur le côté ! Je veux qu’il puisse voler !

Rigobert, en fin commerçant roublard et vicieux comme un rat qu’il était malgré ses airs de sainte-nitouche, n’ayant en stock que les huit planches de courbaril de vingt millimètres d’épaisseur et de deux mètres trente-trois de long nécessaires à l’entreprise, et n’ayant en outre jamais entendu parler de sa vie de cercueil de papier mâché, avait feint de ne rien entendre et s’était mis tranquillement à ranger au ralenti chignole, racloir, ciseau, papier émeri, rabot, toupie, scie égoïne tandis que dans son cerveau commençait l’esquisse d’un coffrage en forme de cerf-volant. Dans le hall d’exposition, en réalité un seul capharnaüm, inclinés contre le mur, se tenaient ce jour-là déjà entre planches de sept pieds, sciure et copeaux sept à dix cercueils vides et sans couvercle à clouer, à visser ou à agrafer qui ne verraient leurs heureux commanditaires qu’à l’heure dite, le matin de la procession pour un premier et dernier essayage, le jour dit sur le parvis.

L’idée vint alors à Fillotte de se faire faire le tour du propriétaire, se faire montrer ce qu’il avait en magasin avant qu’elle ne se décide une bonne fois pour toutes. Il lui montra ainsi un six-pans pour enfant en bois de rose en forme de noix d’acajou, verni au tampon :

– Celui-là c’est Agénor Aristide qui a passé commande. Il a fait le vœu, le vœu a été exaucé. Il va falloir maintenant payer sa dette, manifester sa gratitude aux Intercesseurs.

Elle fit sa fine bouche. Il lui soumit alors un modèle grand luxe, une Cadillac en laurier rose avec moulures en acajou et capitonnage en soie naturelle mauve, un modèle sarcophage de toute beauté, garanti cinq ans :

– Tiens ! Tu vois celui-là, c’est pour Zéphyrin, le fils aîné de la mère Saint-Priette. Tu sais bien, celui-là même qu’on appelait Dame-Jeanne Ambulante. Regarde moi ça comme il brille. Faut dire que c’est du mahogany, pas du vulgaire panneau de particules plaqué de feuilles de mahogany, non. Si tu savais comme j’ai dû le cirer, ce coffre-fort, le frotter à la brosse de chiendent, le lustrer à la peau de requin. Quinze jours de travail, que ça a coûté !

Il s’approcha ensuite d’un pans-coupés ou cercueil italien sans emblème, sans garniture, en forme de requin mais avec pieds de cuivre. Puis ce fut le tour d’un cintré en forme de canot avec garniture de cretonne, repose-pieds et appui-tête.

Mais finalement, prenant son courage à deux mains, elle murmura d’une voix de chatte angora pour le tester :

– Je voudrais que mon cercueil puisse voler comme un cerf-volant !

Et pourquoi ne voudrais-tu pas aussi qu’il bondisse comme un jaguar ? rétorqua-t-il, cet espèce de dépravé.

Il fallut alors le remettre immédiatement à sa place :

– Ne me dis pas que tu ne sais pas tracer un cercueil en forme de cerf-volant ! Je ne te demande pas un cercueil chevillé ni clouté, je ne te demande ni tenons, ni clous ni mortaise, caque je veux c’est un cercueil hexagonal d’un mètre quatre vingt-deux de long pour une largeur de vingt centimètres aux pied, cinquante centimètres aux coudes et vingt-sept centimètres à la tête. Tu es charpentier de marine ou tu ne l’es pas ? C’est aussi facile que de tracer une noix pour un cercueil pour enfant.

Il renchérit avec :

– Vert ou rouge, le cerf-volant?

Elle lui répondit du tac au tac :

– Mais bleu indigo, voyons, mon cher ! Mais si tu en as envie, tu peux aussi le couvrir à la feuille d’or. Je n’y vois aucun inconvénient. Mais à tes frais bien sûr.

Mademoiselle resta de marbre. Rigobert tenta une ultime manœuvre et lui proposa alors comme une échappatoire toute sa panoplie de bois nobles et incorruptibles à prix d’ami : acajou, palissandre, laurier rose, jacaranda, citrin, bois de campêche. Elle refusa. Puis il tenta une diversion sur des bois importés comme l’orme, le chêne de Hongrie et le noyer. Rien n’y fit … Elle le connaissait comme si elle l’avait fait, le thanatologue à la gomme ! Ensuite il envisagea même toutes qualités de cercueils en bois massif avec air conditionné inclus dans la facture hors taxe qu’elle pourrait payer à crédit en douces mensualités: mélèze, acajou, fraké, chêne, zingana, orme, ébiara, gommier. Il lui fit encore miroiter doctement les avantages de bois comme le grenadier, le goyavier, ou le giroflier, et autre corossolier, cousin de cachiman et de pomme cannelle, selon lui essences mal dessinées pleines de nœuds pas du tout francs et difficiles à cintrer mais dans le cas présent hautement recommandables. Mais alors, de guerre lasse, elle lui signifia qu’une fois abattu, écimé, débarrassé de son houppier, ébranché et écorcé, tout arbre même blessé et piqué d’insectes était arbre biodégradable, combustible et sublimable aux yeux des saints intercesseurs et que, si même du bois de palétuvier rouge, noir, blanc ou gris ou même orange de dix-huit millimètres et sans garniture étanche, suffisait à l’affaire, il n’y avait aucune raison pour que son cercueil de papier mâché fît partie du domaine de l’impossible.

Car primo, il ne s’agissait pas en l’occurrence de se faire ensevelir dans un caveau sous cent vingt pelletées de terre rouge, non monsieur, il ne s’agissait ni d’inhumation ni de crémation, Dieu l’en délivre, mais d’une promenade sans corbillard à chevaux et sans désinfectant de poudre de tan ou de charbon pulvérisé entre église et cimetière pour s’acquitter d’un vœu sans chichis ni fioritures, et deuzio le transport du corps, ce corps impeccablement dessiné qu’il voyait pétillant droit devant ses yeux, serait inférieur à deux heures.

Alors, voyant que mademoiselle ne voudrait pas de son cercueil de palétuvier coupé au dernier quartier de lune, il dut se résoudre à répondre à ses desiderata, d’autant plus qu’elle menaçait déjà d’aller jusqu’au fin fond du Ghana en quête de son cercueil de papier mâché.

  • Rest in Peace, ma fille. Tu l’auras ton cercueil-volant ! finit-il par soupirer tout en lui prenant les mesures à l’aide de son double mètre, sans oublier de laisser suffisamment de jeu aux épaules. Ce serait quarante-cinq centimètres de coffrage pour l’estomac, trente pour les pieds et trente pour la tête.

14eme mouvement

Perchée au plus haut des cieux de l’Intercesseur en Personne, la Veuve Éternel proférait depuis près de douze jours ses incantations funèbres, vendant aux enchères à coups de faucille et de marteau les toutes dernières places du Paradis à qui voulait bien l’entendre. Dans ces longues imprécations elle vouait Untel à la Géhenne, Unetelle au Purgatoire car pour siéger au Paradis à la droite de l’Homme aux Clés, plus personne à ses yeux n’en était digne à Extra-Muros, qu’elle qualifiait à tout bout de champ d’Île des Martyrs. On s’était tellement habitué à la distribution d’injures et de damnations que Veuve Éternel et Place des Quatorze étaient devenus presque synonymes. Elle faisait partie du paysage. Douze jours, où à heure fixe, elle se faisait l’encanteuse et pratiquait la criée aux âmes. Demain, enfin, ce serait chaleur, éclairs, tonnerre, pluie, raz-de-marée, l’Apocalypse selon Saint-Jean et tous les prophètes ! Plus que vingt-quatre heures ! Tout se dénouerait ! Le vent dépasserait les 250 km heure. Il n’y aurait pas de zone maniable du cyclone, non, Messieurs et dames ! Au vent et sous le vent le moissonneur viendrait moissonner son lopin de terre, carreau après carreau, et malheur à celui qui se trouverait dans le sillage de sa faux ! Il ne servirait à rien de crier alors ni « pitié ! », ni « à moi ! », ni « on m’assassine » car le tintamarre serait assourdissant ! Ce ne serait que débandade et chiure ! Il ne servirait alors plus à rien de sacrifier au Ciel des hécatombes bien grasses de crabes, de palourdes et d’écrevisses à la tire à larigot car ne seraient épargnés que ceux qui au préalable auraient acquis auprès d’elle, et d’elle seule, un billet de la grande tombola de Dièse de Sainte-Mangrove et donné leur obole ainsi à l’élaboration de la très Sainte, Pieuse et Invincible Armada de Dièse de Sainte-Mangrove. Seuls ceux et celles dont les noms figureraient en tout pleins et déliés sur les souches qu’elle détenait religieusement dans sa gibecière pourraient participer au tirage au sort et se partager entre eux les lots ! Les cerfs-volants de l’Invincible Armada seraient épargnés des brûlures et châtiments de la géhenne ! Ceux-là et eux seuls ! Pour éviter de finir roussis dans la poêle, il n’y avait qu’une combinaison possible. Participer au tirage qui aurait lieu, elle le disait et le répétait en boucle depuis douze jours, le douze septembre 1928 à midi ! Donner sa quote-part, financer l’œuvre commencée et qu’il fallait terminer au plus vite. Demain, il serait trop tard !

En ce douze septembre, jour fatal aux allures de Jugement Dernier, aujourd’hui plus qu’à son habitude l’encanteuse était toute fébrile. Elle voltigeait d’un arbre à l’autre, vérifiant les derniers détails. Le tirage de la tombola allait débuter. Sur le parvis de l’église Saint-Cyclone-des-Plaisirs-Divins tel un marguillier notre Commère avait fait sa tournée et récolté aux quatre coins de la contrée fruits, légumes, animaux et autres objets pour aider les âmes des morts à purger leur mauvais temps au Purgatoire. Oui, la grande tombola allait débuter. Chacun à défaut de catalogue se préparait à saisir à bon prix la bonne affaire. Tel quel, sans garantie. Pas de réclamation après le coup de marteau, ferme et définitif. Chaque lot gagnant ouvrait droit à figurer en lettres d’or sur les cerfs-volants qui allaient faire partie de la Très Grande, Très Pieuse et Très Heureuse Invincible Armada de Dièse de Sainte-Mangrove sur laquelle elle travaillait depuis douze jours. On jaugeait de la qualité du cerf-volant. Ah ça c’est de la belle ouvrage, un bel oiseau, entendait-on murmurer à propos d’un cerf-volant jaune qui brillait comme un diamant. Il y avait pêle-mêle dessiné sur ces cerfs-volants des confessionnaux, des seaux d’aspersion avec leur goupillon, des bénitiers, des fonts-baptismaux, des calices, des chaires, des autels, des hosties, des corossols…

Mais le clou de la cérémonie, le gros lot, je vous le donne en huit, c’était un cerf-volant représentant un corbillard, un cerf-volant-corbillard blanc pour enfants, complet avec accessoires et garnitures, un peu rassis mais complet avec ses caparaçons pour chevaux, ses galons en argent, ses gants blancs un peu décatis, ses plumets fanés, ses croix, ses larmes et son baldaquin, ses franges et ses glands d’argent sans oublier ses tentures virginales. Dans cet étrange équipage avait jadis figuré comme un trône le sextuple cercueil de l’Indicible, le Maître Intercesseur en Personne recouvert de son drap mortuaire et dont les cordons de poêle semblaient prier à tout rompre pour trouver un acquéreur. Oui, six cercueils dans leur sarcophage de porphyre rouge. Du cercueil en fer blanc au cercueil en chêne extérieur on passait successivement par le cercueil en acajou, deux cercueils en plomb, et un cercueil en ébène. Le dit véhicule après quelque trois-quarts-de-siècle de bons et loyaux services allait pouvoir faire l’objet d’une retraite méritée et était le don de l’entrepreneur des pompes funèbres de l’autre côté de l’île qui venait de faire faillite car cela faisait vingt-deux ans tout juste que nulle âme innocente n’y était décédée et que le vénérable char hippomobile moisissait dans un atelier. A celui à qui le sort allait réserver cet équipage le Paradis était réservé, comme le garantissait la Veuve Cyclone.

Ce n’était pas rien, commentait l’encanteuse, vêtue pour l’occasion tel un cocher funéraire en redingote et chapeau haut-de-forme, que ce monument historique qui avait effectué en son temps des enterrements de toutes classes. Des enterrements de première classe à cent quatre-vingt Tafias pièce donnant droit à corbillard emmené par deux chevaux avec couvertures, garnitures de luxe frangées (argent), quatre cordons argentés, quatre pompons avec plumets et lanternes voilées en crêpe. Des enterrements de seconde classe à cent vingt Tafias ouvrant droit à corbillard avec deux chevaux sans couverture, garnitures ordinaires avec franges en coton, quatre pompons avec plumets, lanternes sans être voilées. Des enterrements de troisième classe aussi valant en tout et pour tout quatre-vingt Tafias avec corbillard à un cheval sans couverture, garnitures simples avec frange coton, quatre cordons coton, quatre pompons sans plumet, lanternes sans être voilées. Des enterrements enfin de quatrième classe pour la maigre somme de trente Tafias : corbillard à un cheval, sans garniture…


« Au commencement était le Vent, et le Vent était en Rhizome, et le Rhizome était en Vent, en était la vie, lumière des hommes. Selon ce que l’on a pu déchiffrer sur les roches gravées que l’on trouve à tout bout de champ sur les nombreuses îles de l’archipel, au début, au commencement de tout, à la racine carrée de nos latitudes et longitudes, à l’on ne sait quelle abscisse ni quelle ordonnée, tout n’était que rhizomes. Rhizomes entrelacés de si douce manière qu’à l’œil nu personne n’aurait pu distinguer une racine de l’autre, une liane d’une autre, un bourgeon d’un autre. Tout n’était que rhizome, vous dis-je ! Rhizome en vent, vent en rhizome ! Rhizome derrière rhizome, rhizome après vent, rhizome sur, vent sous, rhizome au milieu, vent aux trois-quarts, au tiers et à la totalité ! Une gigantesque queue-leu-leu de rhizomes et vents ! Ce monde sans microbe, d’éternelle pureté chaque jour redéfinie, bien avant le fruit à pain, les Anciens s’en réfèrent comme un monde archaïque, une ère sans soleil qu’ils nommèrent bien plus tard Matété.

Pour vous imaginer Matété aux temps de la Genèse, imaginez une purée difforme, une purée babélienne d’ignames et de vents de toutes les couleurs et de tous les clans, igname rouge, verte, blanche, noire, lilas, rose, grise, jaune, igname enabba, igname mistral, igname courant d’air, igname pyramide, igname saint-catherine, igname pousse-en-l’air, igname alizé, igname oriental, igname saint-vincent, igname de tasmanie, igname de toutes tribus, assaisonnée de crabes de toutes espèces et de toutes langues. Ainsi était Matété, le premier univers qui survécut aux tremblements de terre, éruptions et autres douceurs qui ébranlèrent l’Arrière-Monde.

Combien de temps dura Matété ? Nul ne le sait vraiment mais de récentes datations au carbone quatorze le dissocient clairement de Maglouglou, la seconde ère, l’ère prolifique qui vit l’avènement sur l’archipel de l’igname rouge, symbole du sang des morts, symbole de la lutte que les dieux et les morts mènent inlassablement dans leur monde sous-marin. Cette igname avait toujours cohabité pacifiquement avec ses congénères mais il semblerait qu’une modification dans son système de synthèse l’ait rendu soudain vénéneuse et les autres qualités d’igname rapidement se mirent à dépérir en présence de la diablesse. Devant les autres lignées d’ignames désormais immangeables on invoqua alors sortilèges, maléfices et bientôt ce ne fut que disette et désolation.

Les roches gravées racontent ainsi l’apparition d’une igname rouge aux dimensions faramineuses : on la nomma Kanbar, ce qui veut dire selon les experts Roi des Rois: deux mètres de long et cinquante centimètres de circonférence pour un poids de cinquante kilos sur la balance. Le même jour qu’apparut cette igname nouvelle, apparurent dans l’ordre le cyclone, le sable, le vent, la pluie, la lune. S’il faut en croire les roches gravées, l’événement majeur de notre création aurait eu lieu à la lune de mars, à la constellation des Pléiades.

Maglouglou 1er car c’est ainsi qu’il devait passer à la postérité est notre ancêtre à tous, l’igname de référence, le légume-racine par où transitent les fastes et les défaites, les songes et les mensonges, l’igname des prémices par excellence.

Maglouglou 1er nul ne sait s’il était mâle, s’il était femelle ou simplement hermaphrodite, mais il fut le premier. Il s’autoproclama illico presto souverain plénipotentiaire et sut s’entourer d’ignames de toutes castes et de toutes qualités à qui il refusa seulement de s’implanter sur l’île sacrée des Nombrils, lieu de pèlerinage obligatoire qui lui fut d’office attribué. Il est vrai que l’île aux Nombrils était des plus fertiles avec un sol sablonneux propre à la culture de l’igname vorace de profondeurs et déjà étaient apparus des crabes de toutes engeances qui aéraient constamment la terre, la rendant si meuble, que l’igname rouge proliférait, proliférait, n’ayant pas en outre de prédateur attitré, de charognard invétéré pour le gêner dans ses prétentions.

Les autres espèces et variétés colonisèrent l’archipel. Il y eut ainsi à l’apogée de Maglouglou jusque 53 000 espèces d’ignames sur l’archipel.

On dénombra ainsi des ignames à rats, des ignames du pays, des ignames cochon, des ignames de deuxième qualité comme l’igname wacacatuma, watronga, wakalikali, l’igname waetha, l’igname bilehe et enfin des ignames de troisième qualité comme l’igname hmarerum. Aucune ne pouvait rivaliser avec Kanbar, Roi des Rois, tant elle était parfumée des quatre vents de l’archipel, on y retrouvait l’amertume des lianes et du varech, la tendresse des vagues quand elle lèchent l’estran, et un infinitésimal soupçon d’odeur de charogne, bref elle était unique et irremplaçable.

En vérité, en vérité, je vous le dis, au Paradis seuls l’igname et le vent réussissent à pousser. Au Paradis il n’y a pas de vache. il n’y a ni lait, ni miel, ni abeille sans dard. Au Paradis il n’y aura ni thé, ni eau de vie ou de coco, ni café, je vous préviens. Au Paradis seuls poussent l’igname et le vent, il n’y en a que pour l’igname et le vent. Au Paradis il n’y a ni anges, ni animaux à ailes, à écailles, à couenne, à plumes, à cornes ou à sabots. Au Paradis c’est igname ou vent, point final ! C’est comme ça, on n’y peut rien !

C’était soit ce paradis à la mode de Cyclone soit la déchéance, la condamnation sans rémission à la bourrasque ! Bancoulélé ! Bancoulélé, Bancoulélé, la seule évocation de Bancoulélé plongeait le commun des mortels de l’Archipel des Reliques dans des borborygmes sans nom. Les figures se décomposaient, les systèmes digestifs traumatisés ne savaient où donner de la transe. Bancoulélé c’était plus que sorcellerie c’était extrême sorcellerie comme on dit extrême onction. Bancoulélé c’était le grand Décalotteur de l’homme ! On le haïssait on lui prêtait tant de semblables vilenies, mais en vérité, en vérité, je vous le dis, et je vous le redis encore et encore : sans Bancoulélé, les îles ne seraient ni plus ni moins que des confettis de lave sur une mer sans fin. C’est Bancoulélé qui apporte à ces îles leur légitimité, leur voracité de vivre, leur soif de reconstruire. Qu’on soit crabe cirique, raisinier de mer ou défricheur de la rosée, qu’on soit bleu ou blême, mangue mûre ou sûre, on meurt d’impatience dans l’attente de l’arrivée de Bancoulélé.

Certains pour se protéger de Bancoulélé vont jusqu’à faire appel à d’étranges pratiques comme placer sous leur sommier un bol de vin d’igname avec une fourchette pendant au-dessus. D’autres pour s’attirer les faveurs des saints tutélaires de Bancoulélé placent au carrefour des routes leurs offrandes, ici une bouteille de mousseux trône sous un fromager comme l’hydromel dans son amphore, là un plat fêté de ragoût de gombo avec de la crème de cacahuètes et de noix de cajou, là encore un gobelet de pop-corn, plus loin une caisse de rhum que nul ne s’aviserait de dérober. Chacun y va de sa contribution, il s’agit de régler au mieux ses honoraires au Grand Nettoyeur qui à l’issue de sa période de viduité vient à nouveau faire le ménage, vient arbitrer moyennant épices et force ignames, sa nourriture par excellence avec pour seul condiment le sel de cendres. Et si l’igname fait défaut, prenez garde car le Grand Raton Laveur ne se laisse pas amadouer par des mets de substitutions aussi royaux fussent-ils que le maïs, le malanga ou les cacahuètes. Car sans igname, pas de vin d’igname et sans vin d’igname versé dans les fosses libatoires pas moyen d’intercéder auprès du Vorace et de plaider une réduction de fracture. Sans vin d’igname pas moyen, l’affaire est grave, on ne peut pas tergiverser, c’est la famine, c’est la sécheresse, c’est la calamité et la période de soudure se fait période de saumure. Offrez viandes sacrificielles, offrez coq de bruyère, offrez pois du bois, offrez farine de manioc revenue dans l’huile de palme, rien n’y fera, sans la présence du précieux tubercule. Vous ne ferez que courroucer encore plus l’Affamé…

Le dernier avatar de Bancoulélé, en vérité, en vérité, je vous le dis, se produira demain et si par miracle vous souhaitez en sortir indemne faites votre examen de conscience tout de suite. De sages experts sont nommés par le gouvernement des Îles Unies des Reliques pour tenter de savoir quand aura lieu la festivité apocalyptique mais Bancoulélé a la floraison erratique et capricieuse et n’avise que les initiés de son parcours de disette. Il aime se faire attendre. Parfois il point tout au bord de l’archipel puis soudain décide d’aller semer sa gourme de plants stériles ailleurs dans un grand virement d’humeur. Alors les îles en chaleur, les unes après les autres, se font insinuantes, accueillantes, caressantes, voluptueuses chattes sur une mer brûlante que le Vandale va ensemencer.

Quand enfin il se résoudra à pénétrer l’espace reliquois, il ne servira à rien de se signer tout un chacun du signe de la croix, et vos indulgences si soigneusement amassées tout au long de vos existences ne serviront pas à grand chose si vous ne faites pas paraître sur le devant de votre ci-devant serviteur et ambassadeur de Dièse de Sainte-Mangrove le petit kilo d’ignames salvateur…….

C’est pour cette raison qu’aujourd’hui je mets en vente pour les plus méritants vingt-huit lots de un kilo d’ignames, soit autant de places réservées à la droite de l’Homme aux Clefs. Aujourd’hui c’est la dernière et ultime livraison. Il n’y en aura plus sur le marché et alors vous aurez beau venir me supplier, il n’y en aura plus. Alors qui est preneur ? Une place lumineuse à la droite du Concierge… Un, deux, trois, adjugé.. vendu à moi-même et à ma progéniture, moi Veuve Cyclone XXVIII ».

Et c’est ainsi que la Veuve Éternel s’était auto-attribué les trois quarts des places disponibles à droite au Paradis pour lui et sa suite.

Depuis douze jours elle s’était installée religieusement au pied de l’Indicible, y avait élu domicile et ne s’en éloignait semble-t-il qu’au beau milieu de la nuit pour accomplir, murmurait-on, basse besogne sur basse besogne. Rien de trop catholique, en tout cas. A Extra-Muros qui ne connaissait les hauts faits et gestes de Veuve Éternel, cette Veuve sans devant ni derrière, cette fantoche sans gamme qui, suite à sa vision carnavalesque avait le toupet de se revendiquer l’interlocutrice unique de rien de moins que la Déesse Dièse de Sainte-Mangrove ? Douze jours que le pied de corossol était devenu une seule pourriture d’ignames, de feuilles, de sortilèges, d’onguents, d’écorces et de peaux animales.



Et pourtant allez comprendre ! Depuis douze jours, malgré la dérade évidente, c’était une bougresse impeccable qui se présentait sur l’ostensoir des arbres: toujours sur son 31, lançant ses imprécations comme des cerfs-volants au-dessus de la canopée . Douze jours de déraison ! Douze jours d’errance ! Douze jours de déraille ! Pour la dernière fois elle les avait pourtant prévenus ! Elle avait dit sur le ton de la confidence, en gloussant presque: « Demain, bande de verrats, tous autant cancrelats et ravettes que vous êtes, vous allez voir… Demain mes lèvres verront le miel prendre le goût du ciel! »

Mais ces termes quelque peu sibyllins étaient passés comme du vent entre les oreilles de sassafras de tout un chacun. Elle s’insurgeait: « Vous courez dans le vide comme des poulets sans tête mais ne dites pas que je ne vous ai pas prévenus. »

Quatre heures du matin ! Le premier chant du coq passa inaperçu surpassé par le vacarme tonitruant d’une colonie d’abeilles sans dard de toutes qualités qui se mirent au garde-à-vous au sommet de l’arbre happé dans un rayon de lune pendant que jaillissaient des mangroves adjacentes des colonies entières, des grappes de crabes et tourteaux de tout acabit, Rois Mages silencieux qui vinrent eux aussi se mettre au garde-à-vous dans l’attente d’un dénouement. Ce fut un vrai charivari. C’est sous cette nuée ardente d’abeilles sans dard et de crabes sans barbe tous unis dans un même élan que s’envola à tout jamais dans la déraison, le jeudi 13 septembre 1928, à l’âge de 43 ans, l’architecte de la Très Grande, Très Pieuse et Très Heureuse Invincible Armada de la déesse Dièse de Sainte-Mangrove.


Le père Gaëtan, prêtre Tertiaire de Saint François, releva au petit matin au pied de l’Indicible pêle-mêle les cadavres enchevêtrés et disloqués comme après le passage d’un tsunami de milliers de tubunas, crabes matous, uruçus, murins, crabes ciriques, gaiamuns, bouches de grenouilles, iraís, jandaíras, crabes araignées, crabes bleus, crabes cailloux, jandaís, boras, guaraipos, jataís, irupuás, tiubas, tubis et crabes des cocotiers… Un vrai calalou de crabes et d’abeilles jonchant dans un tombeau de fleurs blanches de corossol aux odeurs de jasmin !


15eme MOUVEMENT

Arthérixèse Saint-Félix, la conservatrice du Musée de l’Inconscient, sis à l’Hôpital des Aliénés de l’Île de l’Épée, conserve comme un joyau inestimable la totalité de l’œuvre foisonnante et déconcertante d’une certaine Dame Tout-Monde, veuve Cyclone Eternel, réalisée lors de son séjour dans les lieux du 13 septembre 1928 au 31 août 1933. Échouée on ne sait comment dans les parages, la forcenée, un jour sourd-muette, le lendemain volubile, de 5 pieds 6 pouces, faisait son spadassin comme sur un théâtre d’ombres, multipliant feintes, fentes, parades et ripostes, savourant chaque touche dans son duel contre un certain Chevalier Cyclone, dit Cyclone XXVIII, invisible au demeurant au commun des mortels, dans un état de jubilation et d’hébétude sans pareille qui lui valut son internement manu militari. Pour contenir la maniaque ce ne sont pas moins de sept chaînes, plus de cent verges, dix-sept fers et carcans, trois cachots, trois séries de six saignées, plusieurs gilets de force de coutil, onze purges qu’on dut mettre en œuvre ! On fit tout hors la lobotomie pour la neutraliser. Mais la malpropre ne veut entendre ni marche ni escalier ! Diagnostiquée atteinte d’une schizophrénie paranoïde, la bougresse est d’abord admise dans un état de fureur telle que pendant ses crises douze infirmiers suffisent à peine à la maîtriser. Elle se livre à mille désordres, met ses effets en lambeaux, se délecte de ses excréments et même s’en sert pour maculer les murs de notes et de cantiques, le livret, prétend-elle, de l’opéra architectural singulier que la déesse Dièse de Sainte-Mangrove lui a ordonné d’exécuter.

Regroupés de façon posthume par la conservatrice, mademoiselle Arthérixèse, à partir des brics et des bracs de la dénommée Fillotte Guimbo, alias Dame Tout-Monde, Veuve Cyclone Eternel dont la survie dans des circonstances encore inexpliquées le treize septembre 1928 fut qualifiée de miraculeuse, ce ne sont pas moins de huit cents cerfs-volants, huit cents embarcations réalisées avec pour matière première les objets de son quotidien d’enfermement dans l’asile psychiatrique, brodés ou tissés sur des cotonnades grèges, que l’artiste confinée fait et défait dans sa cellule : objets hétéroclites comme bouts d’allumettes, plumes d’ortolan et de colibri, sac à commissions, haricots rouges, riz, lentilles, os, tôles ondulées, fil bleu de sa casaque, perles, huile de ricin, benjoin, boutons, laine, lin, timbales de fer-blanc, arêtes, couverts, graines, dés, boites à chaussures, bay-rum, avirons, voiles, boîtes de conserves. Madame fouille les poubelles et récupère à droite et à gauche ou se fait ramener par ses congénères contre menus services draps, peignes, encre noire, vernis, colle, crayon graphite, sandales en plastique, écorce d’arbres, farine, pylônes, pinces à linge, restes de ciment, parpaings, seringues, bottes de pluie, bouchons multicolores en plastique d’eau minérale dont elle se sert pour faire avec des bouts d’allumettes des toupies, bouchons de liège qu’il utilise pour peindre les vaisseaux…. Elle-même, lors de ses sorties hebdomadaires sur presque cinq ans de confinement, ramène hameçons, papier carbone, sennes, filins, écailles de poissons, voiles, pagaies, filet de pêche, casiers, carcasses de tortue, de crabe, cornes de lambi, épuisettes, cannes à pêche, leurres, gouache, ancres, tuiles, ardoises, madriers, bois de toutes sortes, coquillages et signe ainsi de manière magistrale bien avant Marcel Duchamp et Arman un art brut où tout devient propice à la mostration religieuse. Tout cela est monté sur des embarcations en tout genre comme s’il s’agissait d’une armada encyclopédique. On compte ainsi dix-sept goélettes, soixante-douze chaloupes, une caravelle et tant d’autres créations déconcertantes, trois galions, trois séries de six cinq-cent-tonneaux, plusieurs paquebots, onze destroyers et tant d’autres polissonneries mêlées de bricks et de gracieux trois-mâts que se targuait d’avoir échafaudés en un peu moins de cinq ans cette artiste insensée, vendeuse de feuillages..

L’œuvre intitulée « La Très Grande, Très Pieuse et Très Heureuse Invincible Armada de la déesse Dièse de Sainte-Mangrove » est la première production artistique de l’Archipel qui ait dépassé ses frontières.

EPILOGUE

Jugement rectificatif de l’acte de décès de Jeanne Julienne dite Fillotte Guimbo, dite Veuve Cyclone Éternel, Dame Tout-Monde, du 18 avril 1935

République des Îles-Unies des Reliques

Au nom du peuple reliquois

Le Tribunal de première instance de Station Wolfork, jugeant en matière civile a rendu sur requête le jugement suivant:

A Messieurs le Président et les Juges du Tribunal de première instance de Station Wolfork

Le Procureur de la République par intérim près le tribunal de ce siège agissant dans l’intérêt de l’ordre public

Vu la demande de la Veuve GUIMBO, née SANDRAGON, Louise et demeurant à Extra-Muros ;

Attendu que la dite dame expose que sa fille, feue GUIMBO (Jeanne Julienne surnommée en famille Fillotte), est décédée à l’Hospice des Aliénés de la commune de L’Épée le 31 août 1933 et qu’ayant été déclarée à son décès sous le nom de Dame Tout-Monde, dite Veuve Cyclone Éternel, il y a lieu de rectifier l’acte de décès du sus-nommé ;

Attendu que la demande de la veuve GUIMBO, née Louise SANDRAGON est justifiée par les pièces qui sont produites à l’appui ;

Attendu que c’est par suite d’une erreur commise par l’Officier de la commune de L’Épée que l’acte de décès porte Dame Tout-Monde, dite Veuve Cyclone Éternel au lieu de GUIMBO (Jeanne Julienne, surnommée en famille Fillotte);

Attendu en effet qu’aux termes de l’acte de naissance de la décédée dressé par l’officier de l’État Civil d’Extra-Muros elle est née le 28 avril 1885, de Jean GUIMBO et de Louise SANDRAGON;

Requiert en conséquence qu’il plaise au tribunal sur le rapport de l’un des Messieurs les juges rectifier l’acte de décès du sus énoncé

Dire que le nom de Dame Tout-Monde, dite Veuve Cyclone Éternel sous lequel elle est désignée y sera remplacé par celui de GUIMBO (Jeanne Julienne, surnommée Fillotte);

Ordonner que le jugement à intervenir sera inscrit sur les registres de l’année courante de la commune de L’Épée ;

Que la mention de la dite rectification sera faite en marge de l’acte réformé partout où besoin sera ;

Qu’expédition n’en pourra désormais être délivrée sans contenir la dite rectification ;

Qu’enfin le jugement à intervenir sera écrit et expédié sur papier libre et enregistré gratis, vu l’indigence constatée de la veuve GUIMBO, née SANDRAGON Louise.

Parquet, le 18 avril 1935

Le Procureur de la République par intérim

Signé : César Darger