Le redresseur de coqs

Le redresseur de coqs

… Reprenons ! Ce serait sa dernière représentation. Ensuite il quitterait la scène, irrémédiablement !

Les gradins de bois étaient quasi combles dans ce qu’on aurait pu prendre pour un cimetière marin à la Toussaint aux premières poussières de l’aurore ; les billets circulaient en bruissant de main en main comme des cerfs-volants aveugles et froissés courant bride abattue au-devant de sainte Odile et de saint Vincent.

Malgré les nuages qui s’amoncelaient, les amateurs s’étaient déplacé en nombre pour l’ouverture en grandes pompes de la saison du coq et on se serait cru pour le coup au Madison Square Garden, voire à Ascot au départ des King George VI et Queen Elizabeth Diamond Stakes.

Il est vrai que l’affiche était porteuse. La rencontre au sommet Coq-d’Arçons contre Baron-Soie allait avoir lieu sous le haut patronage de Calvaire Marie-Saintes, le maître du pitt « Le Bantam », le gallodrome majuscule de l’île de l’En-Dehors situé à la périphérie de la capitale des Reliques, Station Wolfork. L’atmosphère était électrique. Il faut dire que ce combat en ce premier dimanche de novembre était l’épreuve phare de la réunion, le combat-vedette des vingt et quelque douze combats inscrits au calendrier. C’était une rencontre qui avait tout pour entrer dans la légende, un choc de géants, rien que du beau gabarit ! L’élite, la créme de la crème de l’archipel allait en découdre ! Il était impensable de ne pas être au rendez-vous de cette effervescence. Quel que soit le vainqueur au Calvaire, on verrait des éclairs ! Et vaincre, c’était l’entrée assurée au Panthéon du Coq, l’occasion de laisser l’empreinte de ses ergots aux côtés de celles de légendes comme Combattant XIII, Cock Ranger, Bancock Kid, Texas Star et Galo Morcego. Il n’y avait sur l’île aucun coqueleur digne de ce nom qui ne rêvât en sourdine de laisser son coq à la postérité car le Panthéon du Coq c’était le label indispensable à tout éleveur, entraîneur, propriétaire ou armateur, une manne qui retombait sur la descendance du vainqueur dont les œufs de pur-sang étaient couvés avec plus de soin que ceux du criquet aux œufs d’or. Bien qu’aucune coupe ne récompensât le gagnant, la victoire était conservée en mémoire mieux qu’une relique, et même une goutte de vin des noces de Cana n’aurait pas remporté autant de dévotion. Quant aux paris, ils s’annonçaient d’ores et déjà phénoménaux puisque les amateurs s’étaient déplacés de toutes les îles de l’archipel pour assister à ce qu’on qualifiait déjà de joute du siècle. Coq-d’Arçons, au palmarès impressionnant de 37 victoires, toutes sauf une, celle contre Baron-Soie justement, un peu plus d’un an auparavant, acquises avant les douze secondes, leader incontesté de sa génération, coq alpha gris d’on ne peut plus illustre naissance, puisque né un 22 janvier, jour de la saint Vincent, par Sevilla Ranger et Combattante de Saint-Pierre, par Bankiva et Old English Dame, par Pure Texas et Combattante du Nord, par Balulang et Bicalcarata, par Lafayette et Lampion, livrerait son dernier combat.

Pour son maître, Coq-d’Arçons c’était le Général, une véritable perle moirée de Polynésie du plus bel orient ! Parfaitement ! Ses plumes, ou du moins ce qu’il en restait (car il avait le dos, la cuisse et le ventre déplumés et on lui avait coupé faucilles et rémiges pour l’alléger, celles du camail, celles du dos et des couvertures, celles des lancettes des reins, et de la queue), c’étaient du nacre gris aux barbes libres de toutes les nuances : vous qui avez connu les tonalités de l’obsidienne, l’ivoire, le vert métallique, imaginez le gris acier brillant, le noir grisâtre, le gris presque blanc, le gris qui va du rouge au noir, le gris perle brillant, le gris brillant, le gris obscur sans éclat, le gris cristal des neiges éternelles et le vert-de-gris ! Tous ces gris enchaînaient les dards du soleil dans leurs gammes sans aucun problème de consanguinité, sachant bien comment était imprévisible le résultat de leurs croisements. Après presque 4 ans de bons et loyaux services à guerroyer à droite et à gauche comme un damné pour le compte de son propriétaire, Wilfrid Thimotée ; après une semi-retraite d’un an le Général prendrait pour de bon sa retraite de combattant. Non, messieurs, ce n’est pas avec cette chair de cendre-là qu’on ferait du bouillon ! Avant qu’il ne rencontre l’inéluctable chance qui tourne qui lui ferait mettre genou à terre et qu’il ne meure au champ d’honneur sous les estocades d’un gentilhomme preux et valeureux, ne valait-il pas mettre les distances entre lui et le pitt ! Qu’avait-il encore à prouver, lui qui avait déjà vaincu trente-six guerres, record toutes catégories de l’archipel des Reliques ! Mieux valait certainement raccrocher avant que sa dépouille ne soit mise aux enchères aux dominos et profiter des quelque dix ans qui lui restaient à vivre pour cocher ses poules à la tire-larigot et proliférer en tout bien tout honneur ! Le champion du pitt s’effacerait alors devant l’étalon et on trouverait bien un successeur pour perpétuer son art ! Lui, le franc et sans vice, n’avait sincèrement plus aucun appétit à becqueter tout un cheptel de coqs sans jus à cinq doigts paralytiques, aveugles désonglés, borgnes éjointés, becs croisés, boiteux débecqués et vulgaires cochets aux nombrils blessés, adversaires incapables de lui faire monter l’adrénaline, avouez-le ! Et pour faire ne serait-ce qu’un duel de voix, c’est incontournable, il faut être deux issus du même moule de foudre dans l’arène !

Et dire qu’un an auparavant, c’était à la sainte Odile, Coq-d’Arçons se morfondait dans la houle d’un vague à l’âme sans fond ! Devant l’église des Quatorze Saints, du fond de son sac de jute, il vit pour la première fois au sommet du clocher un grand benêt qu’il jugea être un frère jumeau fraîchement arrivé du Sri Lanka. Car c’était là le portrait craché d’un Sonnerat, un coq gris comme lui-même, gris clair pour être tout à fait précis, haut sur pattes comme il sied au coq sauvage, avec des bandes blanches qui lui zébraient le dos et les jambes et, sur le cou, des taches jaunes. Il avait une petite tête de faisan, les yeux profonds, un cou long et soplide et le corps d’un cormoran. Il lui lança alors un fier et tonitruant Cocoricoba qui au bout d’une minute d’éternité n’eut d’autre effet que de lui faire faire la girouette. Il se rendit compte alors que celui qu’il croyait être un descendant direct de l’oiseau premier était objet de culte par ricochet que les passants vénéraient d’un signe de la Croix. Il entama alors la revue de détail. C’était un coq presque complet, un coq prêcheur à première vue impeccable, nullement allégé de son camail et de ses faucilles, un coq à crête en forme de couronne intacte, un coq à barbillons et oreillons virginaux, il ne lui manquait guère que la queue. Pas de queue en panache ! Il regarda et regarda encore. Vues latérale, de face, arrière, de dessous et de dessus ne firent que confirmer la première impression. Un Sans-Queue, pire encore un coq-à-cinq-doigts, avec huppe, cravate et favoris, voilà quelle race de coq dominait le clocher de Kalakata ! Il observa de loin ses ergots de zinc aspect plomb et il vit bien que c’était là encore de la corne originelle ! Quant aux plumes en fer blanc étamé, quand bien même elles eussent été cueillies bien mûres trois jours après la pleine lune, travaillées et retravaillées, teintes en bleu, tout juste auraient-elles pu servir à la conception de nymphes et de mouches artificielles sèches ou noyées où elles imiteraient avec avantage les moustiques !

Un coq en pâte comme ce coq en zinc, un coq pathétique pas même capable de se dégoter un imprésario et qui n’avait sans doute jamais livré aucun combat, jamais donné ses deux centimètres cubes de germe à aucune poule, un coq de cet acabit-là, un déserteur, comment pouvait-il mériter de figurer au faîte du clocher alors que lui, héritier de grands coqs d’Inde, lui dont l’un des quadrisaïeux par la seule puissance de sa voix avait mis en déroute les adeptes de Thot, Esculape, Baron-Samedi, Exu, Mercure, Minerve et consorts, lui dont l’aïeule, feue Combattante du Nord, signe extrême de qualité, possédait même des ergots et avait été la seule mâle-poule de l’archipel à survivre à la terrible épidémie de choléra qui avait décimé les Reliques il y a cent ans de cela ; comment lui, le héros à tarses jaunes sans peur et sans reproche, pouvait-il se contenter de la vénération du cercle restreint des initiés du pitt et de l’anonymat gris de sa volière ? Il lui fallait rentrer dans l’Histoire avant de se retirer de la compétition. Bien sûr, il aurait pu se reposer sur les lauriers de la botte du Bois-Bandé qui l’avait rendu fameux et entrer sans forcer son talent dans le Panthéon du Coq.

Ah ! Cette bonne vieille botte de Bois-Bandé, arrivée jusqu’à lui par le chemin fantaisiste, boueux et tortueux des gènes hétéroclites ! Quand il se décidait à la porter après quelques belles esquives, c’était techniquement du haut de gamme : il fouillait trois fois dans le vide à une vitesse vertigineuse de l’éperon droit et avant que son rival ne fasse son mea culpa et réalise la feinte du droit c’était le coup d’estoc, le coup de crochet de l’éperon gauche, l’éperon en or, synonyme de mort millimétrique, violente et instantanée qui faisait le public dans les gradins ronronner de plaisir. Mais avec les lustres tout cela perdrait de son brillant et se jetterait dans le marigot rance de l’oubli. Pour rester célèbre à tout jamais dans les annales des Reliques, pour avoir droit à un peu plus que ses deux lignes de faire-part dans la Gazette le jour de son départ pour le tour de la poussière en quatorze cents siècles, il lui fallait à tout prix supplanter ce simulacre de coq novice réformé même pas mort de crise cardiaque lors d’une plumée, ce coq infirme emmanché dans la hampe de la croix, ce sans-queue qui ne possédait même pas de coccyx, ce coq héraldique de pacotille combien de fois raccommodé, déposé et remonté par des chaudronniers et autres ferblantiers, ce fantôme à voix cassée qui ne renfermait dans son pauvre corps pas même doré à la feuille ni parchemin ni reliques! Imaginez l’événement ! Lui, Coq-d’Arçons, mâle dresseur de coqs devant le Coq Eternel, érigé au faîte du clocher après une promenade triomphale dans la paroisse ! Quelle allure ! Mais comment parvenir à ses fins ? A-t-on jamais vu équins, mulets, bovins, asins, ovins, caprins ou porcins passer à telle postérité ? A-t-on jamais vu un coq, fût-il un coq d’exception, au syrinx phénoménal capable de passer du koukarekou russe au kiki riki allemand, du codle-doodle-do anglais aux coquerico et cocorico français, et du cokio-co-kio japonais au koko-i-ko de l’En-Dehors, un coq multilingue donner son nom à une rue, une place, une ruelle, un lieu-dit ? A-t-on jamais vu un coq, tel une oie du Capitole, toucher pour les siècles des siècles les dividendes d’un cri, porter croix de guerre, toucher pension militaire, bref entrer comme un toro macho dans l’histoire ?

Que de chemin parcouru depuis son premier combat ! Il venait alors tout juste de fêter ses seize mois. L’écurie de Wilfrid Thimotée n’était pas fringante comme elle l’était aujourd’hui, non. Bien au contraire, au lieu des quarante coqs de race qui chantaient à présent à tue-tête dans leurs cages, l’écurie ne comptait guère à l’époque de se débuts qu’un seul et unique pensionnaire : Coq-d’Arçons, complètement délaissé par les parieurs à la cote mirobolante de 77 contre un lors de sa première apparition, où seuls son propriétaire et quelques amateurs d’outsiders l’avaient trouvé assez séduisant pour placer quelques billets sur ce qui restait de sa crête. Ce n’est pas à ce coq, à ce mauvais caractère, qu’on aurait fait avaler son maïs-guêpes arrosé de jus de citron car le Général avait des goûts sophistiqués. Entendez plutôt : encore cochet, c’est autour des tombes du dernier décédé de la commune qu’il alla picorer crête, oreillons et barbillons que venaient de lui sectionner Wilfrid. On l’avait même retrouvé un jour presque agonisant à l’entrée du cimetière après qu’il eut dépecé un chapelet en jais noir laissé par inadvertance sur le rebord de la dalle en marbre à peine scellée sur le souvenir du défunt Commandeur, Arsène Tamarin, dit Boniface.

Une autre fois, c’est à une mangouste, venue avec de manifestes mauvaises intentions et prétendant lui masser sur l’heure cuisses et jarrets, qu’on ne sait par quel miracle il parvint à dicter sa loi, mais ce ne fut pas, croyez moi, affaire de coups de bec et d’éperons ! Devait-on croire la Veuve Cyclone qui, témoin privilégiée de la scène, relata ce qui suit : « Il était en train de picorer la terre. J’ai d’abord cru que c’est du manioc qu’il cherchait. Mais à la façon délicate dont il sélectionnait ses œufs de fourmis rouges et ses ailes de ravets, j’ai tout de suite vu à qui j’avais affaire : un coq à sortilèges. Donc quand je me suis aperçue que la mangouste allait lui régler son compte pour de bon, je me suis dit qu’on serait bien débarrassé. Mais jusqu’à aujourd’hui je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé devant mes yeux. J’ai vu, j’ai vu mais je ne comprends toujours pas. Je me souviens seulement qu’à un certain moment le coq s’est mis à chanter. Cocoricoba une fois (lâché de sa voix de contre-ténor) : la mâchoire da la mangouste s’immobilise après une double croche suivie d’un quart de soupir. Cocoricoba deux fois, osé dans le meilleur style des ténors : le temps se pétrifie. Cocoricoba trois fois, c’est le baryton qui se mit en branle : la mangouste se fige au garde-à-vous. Cocoricoba quatre fois, résonne comme un bon solo de basse : la mangouste se met à picorer. C’est clopin-clopant comme si elle avait des vis dans les jarrets suite à la fracture de fatigue soi-disant occasionnée par le cri du coq qu’elle est repartie dans un pépiement joyeux … la tête comme rafraîchie par l’étrange confrontation. Depuis lors, c’est devenu la mascotte du poulailler. »

La Veuve Cyclone, herboriste déclarée, descendante selon ses dires par des torrents tortueux de Jean-Zoulou XXIX, qui était on ne peut plus empêtrée dans le langage du vent, décortiquait en revanche à merveille celui des coqs. Elle put ainsi la première sans difficulté comprendre que ce coq gris de haut lignage possédait le don. Le don d’exorciser. Cocoricoba une fois : c’était : « Au nom de Jésus-Christ, notre Dieu et Seigneur; par l’intercession de l’Immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, du bienheureux Michel, archange, des bienheureux apôtres Pierre et Paul et des Quatorze Saints (et forts de l’autorité sacrée de notre ministère), nous entreprenons avec confiance de repousser les assauts et artifices du démon. » Cocoricoba deux fois c’était : « Que Dieu se lève et que ses ennemis soient dispersés; que devant sa face, s’enfuient ceux qui le haïssent. Comme s’évanouit la fumée, qu’ils s’évanouissent ; comme fond la cire dans le feu, que les pécheurs disparaissent devant Dieu ». Et Cocoricoba trois fois c’était bien sûr : « Nous t’exorcisons, qui que tu sois : esprit immonde, puissance sadique, horde de l’infernal ennemi, légion assemblée ou secte diabolique : au nom et par la puissance de Jésus-Christ + Notre-Seigneur, sois extirpé et chassé de l’Eglise de Dieu, des âmes créées à l’image de Dieu et rachetées par le sang précieux de l’Agneau divin +. N’aie plus l’audace, perfide serpent, de tromper le genre humain, de persécuter l’Eglise de Dieu et de tourmenter et cribler comme du froment les élus de Dieu +. Le Dieu Très-Haut te le commande +; Dieu à qui dans ton immense orgueil, tu prétends encore t’égaler ; Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Dieu le Père te le commande + ; Dieu le Fils te le commande + ; Dieu le Saint-Esprit te le commande +. Le Christ, Verbe de Dieu fait chair, te le commande +. Lui qui, pour sauver notre race perdue par ta haine, s’est abaissé se faisant obéissant jusqu’à la mort ; Lui qui a bâti son Eglise sur le roc solide, et décrété que les portes de l’Enfer ne prévaudront jamais contre elle, parce qu’Il demeurera avec elle tous les jours, jusqu’à la consommation du siècle. La vertu cachée de la Croix te le commande +, ainsi que la puissance de tous les Mystères de la foi chrétienne +. La glorieuse Vierge Marie, Mère de Dieu, te le commande +, elle qui, dans son humilité, écrasa, dès le premier instant de sa conception immaculée, ta tête folle d’orgueil. La foi des saints apôtres Pierre et Paul et des autres Apôtres te le commande +. Le sang des Martyrs et la pieuse intercession de tous les Quatorze Saints et Saintes te le commandent +. Ainsi donc, maudit dragon et toute légion diabolique, nous t’adjugeons par le Dieu vivant +, par le Dieu vrai +, par le Dieu saint +, par ce Dieu qui a aimé le monde au point de livrer son Fils unique, afin que quiconque croie en lui ne périsse pas, mais possède la vie éternelle : cesse de tromper les créatures humaines et de leur verser le poison de la perdition éternelle ; cesse de nuire à l’Eglise et d’entraver sa liberté. Arrière ! Satan, inventeur et maître de toute tromperie, ennemi du salut des hommes. Place au Christ ! en qui tu n’as rien trouvé de tes œuvres. Place à l’Eglise, une, sainte, catholique et apostolique ! que le Christ a acquise au prix de son sang. Incline-toi sous la main puissante de Dieu, tremble et fuis à l’invocation que nous faisons du saint et redoutable nom de ce Jésus qui fait trembler les Enfers, à qui sont soumises les Vertus des cieux et les Puissances et les Dominations, que les Chérubins et Séraphins louent dans un concert sans fin, disant : Saint, Saint, Saint est le Seigneur, Dieu des Armées. » Quant à Cocoricoba quatre fois, jamais elle ne se risqua à déchiffrer le cri car pour un tel déchiffrage, comme le lui avait susurré le vent, il fallait être au minimum descendant de Reine Mage. Mais comme nul ne prêtait à l’époque attention aux vitupérations de la belle en dérade, l’exploit passa inaperçu et le Général put en toute tranquillité asperger ses victimes de ses psaumes et cantiques qui retombaient en pluie fine d’eau bénite.
Vint alors l’heure de son dernier combat à la fin juillet, il y a de cela plus d’un an déjà. Son adversaire, un coq de belle prestance, Baron-Soie, un coq aux ergots en croissant de lune, avait été contre toute attente le principal animateur du combat, montrant bien qu’il possédait tous les coups du combat de coqs à son répertoire : petits pas de côté, bel uppercut en corps à corps, pression constante sur l’adversaire, détermination. Le Général, généralement insatiable, fut visiblement désarçonné par cette furia tranquille et se déroba comme s’il s’était agi du double de haies, comprenant l’espace d’un éclair que de la façon dont le prétendant à la couronne gérait ce combat, marchant sur lui, voletant, ne lui laissant aucun répit, il allait subir une cruelle désillusion. A moins d’une catastrophe Baron-Soie remporterait le combat. Wilfrid Thimotée dans un état proche de l’apoplexie, se tordait le cou au fur et à mesure que s’approchait la fin du round. Il n’y avait pas l’ombre d’un doute : son champion allait être écrabouillé. L’autre anthropophage allait l’emporter à belle cote. Déjà il voyait son pensionnaire bon pour la casserole, placé dans un sac de jute, chair promise qu’on savourerait du gésier au croupion agrémentée d’un bon riz pilaf et d’une sauce préparée au sang. Avant qu’il ne perde pour de bon ses ergots, le Général résolut d’administrer sa botte mais il se ravisa au dernier moment et en lieu et place lui décocha le plus épuré des plus venimeux chants de coq. La botte de Bois-Bandé, comme l’avait alors illico rebaptisée un public goguenard et incrédule, paralysa l’adversaire, qui n’en pouvant mais, se lacéra les ouïes afin de ne plus entendre. Ah ! Il fallait être là et voir ce jabot gonflé à la limite de la rupture, au-dessus de ce cou dégarni, libérer ses seize essaims d’aigus bien appuyés de sauterelles grégaires prises dans le filet sinueux de sa voix ! Pieta, signori, Pieta ! Cette botte de Bois-Bandé, en même temps qu’elle octroyait au beau Coq-d’Arçons la réputation de magnétiseur-exorciseur, avait rendu la partie adverse indolente, imprévisible, incapable, impotente. Et jusqu’au germe que le pauvre Baron-Soie plaçait naguère d’un seul coup de coutelas purifié au tafia dans les œufs de ses poules en devint engourdi que c’était prodige. Et pourtant ce dimanche-là encore, pour la revanche, bien que le Général fût le doyen de la compétition, pour son entraîneur il était hors de question de n’être qu’un pale figurant même s’il reprenait la compétition après un an de retraite dorée comme reproducteur. Noblesse oblige ! Et même si le favori était devenu par la force des choses Baron-Soie, le challenger de Station Wolfork qui avait par on ne sait quel miracle récupéré l’usage de ses tympans, la machine à mettre des coups, l’un des grands espoirs qui croyait pouvoir tirer favorablement son épingle du jeu, il n’était pas du tout exclu que Coq-d’Arçons puisse jouer un tout premier rôle sur l’arène. « Ce coq gris c’est un coq de fer, même s’il reste sur des performances obscures. Il fait partie des concurrents en vue. Attendez seulement pour voir. Même s’il souffre régulièrement des ergots, il est maintenant à cent pour cent de ses moyens et n’oubliez pas : il est frère utérin du mythique Pois d’Angole », expliquait encore avec des trémolos dans la voix le propriétaire-entraîneur au journaliste de la radio venu l’interviewer. « Va-t-il encore cette année jouer son va-tout et terminer … a cappella ? » s’était interrogé l’insolent quidam. Pendant son année sabbatique sa réputation d’exorciste fit comme une traînée de poudre le tour de l’île. Que Satan et les Anges Rebelles prennent garde, il y avait désormais un mâle-coq exorciste et maître de musique sur l’archipel des Reliques ! Longtemps Wilfrid Thimotée s’était refusé à toute idée de combat, de revanche pour son protégé. N’avait-il pas dit tout ce qu’il avait à dire en remportant 37 de ses 37 combats, dont trente-six avant la limite ? Que pouvait-on encore lui demander ? N’avait-il pas droit lui aussi comme tout un chacun à une retraite paisible auprès de ses poules ? Alors pour lui forcer la main, on mettait en doute ici et là ce dernier combat considéré comme entaché d’irrégularité : A-t-on jamais vu un coq gagner par K.O technique ? Car ce chant du coq c’était vraiment un K.O technique ! Mais Wilfrid se retranchait derrière le règlement de la Société gallodromique des Reliques. Selon le dit règlement, en vigueur jusqu’à nouvel ordre et qui avait donc force de loi, un genou à terre équivaut à une défaite. A quoi bon vouloir refaire l’histoire. Le plus fort avait gagné, point, à la ligne. Mais les mois passèrent, la Société gallodromique modifia son règlement où désormais il était fait mention expresse que le chant du coq était une arme interdite lors de ses réunions ; les dents de promoteurs venus de tous azimuts s’aiguisèrent et Wilfrid sut qu’il ne pourrait repousser l’échéance vitam eternam. Il faudrait bien un jour que le Général affronte un challenger une dernière fois et lutte à armes égales sans utiliser sa voix ou alors c’était comme jeter sa couronne si patiemment tissée dans les halliers. Mais aussi, il fallait laisser le temps au temps : qu’il mène à terme sa tache rémunératrice de reproducteur. Après on verrait.
Vint le jour de voir : ce matin-là, à six heures, il y avait messe à l’église des Quatorze Saints. Wilfrid Thimotée se rendit, porté par le seul rhum qu’il venait de respirer en face chez Boniface, dans sa travée habituelle au dernier rang. Sous son banc il glissa l’air de rien le sac de jute où Coq d’Arçons se reposait les yeux en attendant son petit bain d’eau bénite. Un seule odeur de caca poule prit possession de l’église. Il se mit à pleuvoir des hallebardes de fiente sur les vitraux. Il vit clairement comme de l’eau de roche la chapelle se transformer en loge et son Coq-d’Arçons batifoler en caquetant au sommet de la croix promue mât de poulailler. Et alors il comprit. Un coq de son élevage, et pas n’importe lequel puisqu’il s’agissait de Coq-d’Arçons, avait été élu ! Oui, un coq à lui, élevé par lui pour atteindre les plus hautes marches du royaume du coq, terminerait coq de clocher ! Wilfrid Thimotée se frotta les yeux, se pichonna le coude. Ce ne pouvait être que manigances du Grand Usurpateur ! A moins que ce ne fût l’ange des coqs qui le narguât du haut de son deuxième ciel ! Et il esquissa aussitôt un rapide signe de la Croix. Mais non, il n’avait pas la berlue. Ce Coq-d’Arçons, ce coq à plumage gris, ce coq de qualité aux origines à faire frémir, qui comptait jusque des faisans dans sa généalogie, ce premier bec, la perle rare, sa perle rare ! Son Général, la coqueluche des pitts, il fallait s’en faire une raison, ne finirait pas Connétable, chef suprême des armées du roi Coq, du moins pas dans cette incarnation. Engourdi comme il l’était dans le rhum, il ne pouvait faire part de sa vision à personne mais cela ne l’empêchait pas de prier, ce qu’il fit à tout ballant. S’il ne s’était agi que de lui-même Coq-d’Arçons serait resté coq-étalon, fonction à laquelle il excellait et de plus il avait un manque flagrant d’entraînement pour être resté sur la touche pendant de trop longs mois (le régime de coq de combat n’est pas celui de coq de basse-cour) mais, à vrai dire, maintenant tout cela dépassait sa simple volonté. Le protégé de l’entraîneur-propriétaire Wilfrid Thimotée, maître-tacticien, ne lutterait ni aujourd’hui à la réouverture de la saison sur le coup de midi avec ses éperons, sa crête, son bec et ce qui lui restaient de faucilles et de rémiges bénis aux fonts-baptismaux de son église, ni demain, ni après-demain portant casaque à damier jaune et bleu, toque verte. Finie la longue année de disette, au son de la clochette il allait, maintenant qu’il était sûr de la vocation de Coq d’Arçons le confier à l’Eglise et effacer ainsi en contrepartie toute une vie et demie de pêchés, s’écriait le propriétaire de l’Exorciste. Et alors malheur aux parieurs qui l’ abandonneraient juste en ce moment précis où il était prêt à donner le meilleur de lui-même pour l’archipel aux Zoulous, pour Kalakata, l’île qui l’avait vu naître, pour Dieu et pour l’Eglise ! La conversion, signalait Loïs Séraphin, le directeur-arbitre, présent comme par hasard lui au premier rang, allait selon toutes les apparences se dérouler sous un véritable déluge ! A quoi Monsieur Wilfrid répondait en murmurant presque en catimini, entre amateurs de tuyaux de dernière minute qui se respectent, que, loin de la diminuer, la pluie revigorait Coq-d’Arçons. Il était proprement galvanisé comme en témoignait son combat il y a quelques années, sa meilleure performance à ce jour, où il avait tailladé de ses ergots d’acier cou, yeux et jarrets de l’intouchable Nègre-Bois qui ce jour-là aurait dû gagner quand bien même l’adversaire fût mangouste et l’arène faite de braises incandescentes ou de lames franches. Monsieur l’Abbé Prêcheur qui jusqu’alors ne s’était scandalisé outre mesure des exorcistes de tout crin qui fleurissaient sur l’île, devant la publicité faite à cette nouvelle vocation se devait de réagir, et énergiquement. Si même les coqs de combat entraient en religion qu’allait-il devenir de son pré carré ? Il se remémora alors qu’il avait été mandaté lui-même en son temps par ordre de Sa Sainteté Léon XIII pour lutter contre le Grand Usurpateur et ses manifestations les plus sournoises entre lesquelles figuraient les combats de coqs. Ces combats dégradaient l’animal et dégradaient l’homme. Il enjoignit donc ses ouailles de prier saint Michel, archange : « Prince très glorieux de la Milice céleste, saint Michel, archange, défendez-nous dans le combat contre les princes et les puissances, contre les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants répandus dans l’air. Venez au secours des hommes que Dieu a faits à l’image de sa propre nature, et rachetés à grand prix de la tyrannie du démon. La sainte Eglise vous vénère comme son gardien et son protecteur. A vous, le Seigneur a confié la mission d’introduire dans la céleste félicité les âmes rachetées d’écraser Satan sous ses pieds, afin qu’il ne puisse plus retenir les hommes dans ses chaînes et nuire à l’Eglise. Présentez au Très-Haut nos prières, afin que, sans tarder, le Seigneur nous fasse miséricorde. Vous-même saisissez le dragon, l’antique serpent, qui est le diable et Satan, et jetez-le enchaîné dans l’abîme, pour qu’il ne séduise plus les nations.  »

Les voies du tintamarre sont impénétrables et quand la foudre frappe elle sait ce qu’elle fait. Elle ne fait pas dans le détail. O Dieu du ciel, Dieu de la terre, Dieu des Anges, Dieu des Archanges, Dieu des Patriarches, Dieu des Prophètes, Dieu des Apôtres, Dieu des Martyrs, Dieu des Confesseurs, Dieu des Vierges, Dieu qui a le pouvoir de donner la vie après la mort, le repos après le travail. Délivre-nous du coq. Parce qu’il n’y a pas d’autre Dieu que Toi, et qu’il ne peut y en avoir d’autre que Toi, le Créateur de toutes les choses visibles et invisibles, et dont le règne n’aura point de fin. Délivre-nous du coq, ô Singe Vénérable.
Après les humbles et innombrables supplications à sa glorieuse Majesté d’user de sa puissance pour délivrer l’île et la préserver de toute tyrannie des esprits infernaux, de leurs pièges, tromperies et méchancetés, par Jésus-Christ, Notre Seigneur, ainsi soit-il, des embûches du coq, l’île fut délivrée, Seigneur. Le ciel est un orchestre impitoyable. Malheur à celui qui s’écarte de sa partition car le tonnerre y est rarement d’applaudissements.

Vint donc le tonnerre, du tonnerre jaillit la fourche à deux dents d’où se précipita le chant d’un cygne qui stationnait en même temps au-dessus de Kalakata et de Station Wolfork : à Kalakata, dans l’archipel des Zoulous, décapité fut le coq du clocher par une note plus aiguë que l’autre, pendant que son jumeau adoptif, notre pauvre Général, aux cent vingt-huit quartiers trois-quarts de noblesse, portant le numéro 9 et pesant 17 kilos, en recevait une autre en plein cœur, dans les hauteurs de Station Wolfork, dans une voltige baroque d’hosties et de vin consacré, ayant juste le temps de gémir en anglais avec une dernière pensée pour saint Guy, son protecteur: « This was to be my last performance ».