Le petit bal congo à la mode de Gascogne

 

C’est un petit bal gascon où virevoltent dans une sorte de ronde jouissive tout une armada de damoiseaux et de damoiselles d’âge mur mais aussi tendre, tous nourris au tourin. On dirait des gerbes de blé ondulant sous la caresse de la musique du vent d’autan par une chaude nuit d’avant les moissons. Là-haut dans le ciel au dessus de la montagne, du fleuve et de la mer quelques silhouettes blanches fantasmagoriques. Sont-ce des cerfs-volants ou des âmes en goguette d’oueilles des Landes de Gascogne ? Je crois y voir batifoler dans un congo torride entre cavaliers, cavalières, contre-cavaliers et contre-cavalières quelque bon roi Henri, quelque mousquetaire et quelque Cyrano.

Il y a belle lurette que la province de Gascogne s’est éteinte avec sa langue « la lenguo mayrano » dont ne subsistent plus que des patois. Mais de même que les dentelles de fuseaux survivent dans le Quercy, les rondeaux et les valses à cinq temps, les bourrées et les congos, les cercles circassiens, les sauts béarnais et les mazurkas persistent et signent leurs branles en terre gasconne. Bigorre, Béarn, Comminges, Couserans, Médoc, Albret, Armagnac, Lomagne, Astarac, Chalosse, voilà le pays de Gascogne.

Laüsa [lahuzo] est le nom des magiciens volants qui opèrent ce bal folk à consonnance gasconne.

Ils sont quatre à Laüsa. Deux hommes et deux femmes. Accordéon diatonique à deux rangs et trois rangs, violon, percussions et chant et guitare. Ni vielles ni cornemuse ni cajons. Ce ne sont pas des bohaires et ne résonnent ni anches ni bourdons ni biniou ni panse d’oueille.

Je crois soudain entendre Bourvil chanter son petit bal perdu.

 

Mais non c’est Sanseverino qui est aux commandes.

Non ce petit bal n’est vraiment pas perdu. La langue gasconne exulte et se loge dans tous les interstices des doigts de pieds qui vibrent dans leurs souliers.

La Gascogne, contrée mythique, qui allait jusqu’au XIème siècle sur une ligne qui suit la rive gauche de la Garonne, du Cap de Baqueira en Val d’Aran, jusqu’au phare de Cordouan en Gironde, jusqu’au bec d’Ambès. La Gascogne désormais incluse dans le grand conglomérat fourre-tout que lui a concocté le pouvoir central: l’Occitanie. Alors qu’elle fait partie d’une entité franco-cantabrique qui entre Ebre et Garonne rassemble Basques, Aragonais et Gascons. La Gascogne qui fut avant de l’être respectivement Aquitaine, Novempopulanie et Vasconie, regrouperait pour d’autres les départements du Gers, des Landes, des Hautes Pyrénées plus certaines parties de Haute-Garonne, Ariège, Tarn-et-Garonne, Lot-et- Garonne, Gironde et Pyrénées-Atlantiques.

Le congo est une cousine de la contredanse, qu’il s’appelle marin-congo, menuet-congo ou marie-congo, comme l’est aux Antilles le kadril. Le quadrille (kadril) lui même influencé par ce que l’on a appelé le menuet congo qui consiste en un menuet de la cour de Versailles passant du rythme 3/4 au rythme africain de 6/8 du goumbé (dit aussi kalenda). Le menuet congo va introduire à côté du violon le tambour africain. C’est aussi l’introduction du chant, du commandeur (ou maître de danse) qui donne la cadence. Les figures du quadrille français continuent dans le kadril antillais. Toujours 5 figures (le pantalon, l’été, la poule, la pastourelle et la finale, à laquelle on peut éventuellement ajouter une sixième figure la trénis). Ce ne sont pas les danses qui manquent au nouveau monde qui réinterprètent à leur façon les danses européennes : naissent alors la chica, le menuet congo, le fandango, la contredanse créole, la biguine. Pour pouvoir diminuer l’aspect africain de la danse on se revendique parfois une origine provençale comme dans le cas de la gigue des nègres  dont on voit une parenté évidente avec la fricassée, danse de fécondité. Plus tard encore par le phénomène de créolisation la polka se transforme en s’africanisant et devient biguine.

Le petit bal congo basé sur le menuet congo voilà un héritage dont Guadeloupe et Gascogne peuvent se revendiquer l’un comme l’autre la paternité. La danse comme la musique n’a pas de frontières et pourtant elle peut être condensée sur les cinq lignes d’une portée.

Pour danser le marin congo (variante : pour danser le menuet congo)

Il faut être quatre

Pour danser le marin congo

Il faut être quatre

Quatre matelots;

Refrain

quat’ mat’lots, quat’ mat’lots

quat’ mat’lots sur l’ bord de l’île

quat’ mat’lots sur l’bord de l’eau

 

Danser le son, verbe transitif et intransitif

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Danser est pour moi un mot magique équivalent pour moi à voyager, manger, dormir, boire, aimer, apprendre, transmettre, respirer, rêver, marcher, regarder, écouter, sentir, toucher, goûter. Il fait tout naturellement partie de mes 15 verbes, ces 15 verbes qui m’accompagnent comme des fées fidèles. 10 du premier groupe, celui des réguliers, 5 du troisième groupe, celui des irréguliers. Je n’ai obédience que pour ces 15 BPM qu’ils soient transitifs directs ou indirects ou essentiellement intransitifs.

Je peux danser le son à toutes ses sauces et à tous ses tempi:

le chango à 400 BPM

Cela veut dire que par le seul fait de danser je voyage, je dors, j’aime, j’apprends, je transmets, je respire, je mange, je rêve, je marche, je regarde, j’écoute, je sens, je touche, je goûte. C’est à un océan de tempi que j’ai affaire ! Des tempi donnés par ces quinze métronomes personnels. Il n’y a pas chez moi de battue de chef d’orchestre ni de tempo donné par un chef de choeur. Mes tempi ne sont pas non plus marqués dans ma tête. Les largo, lento, adagio, andante, moderato, allegretto, allegro, presto se chevauchent  portés par mon gulf stream intérieur, ce fleuve de sueur tiède qui fourmille de fourmis rouges et de crabes farceurs me saisit à bras le corps et me met au défi de bouger.

Je peux danser le pilon à 1000 BPM

 

ou le mambo

Je peux être aussi minimaliste sur le danzon, le pilon et le cha cha cha

Mais la danse la plus jouissive c’est quand justement je ne danse pas . Quand je marche ! Marcher est une danse ! Marcher c’est garder contact avec le sol ! Quand je cours ! courir c’est presque voler ! Quand je saute par dessus une flaque d’eau, quand je dévale les marches d’un escalier, je danse ! Le tout sur un rythme cardiaque toujours recommencé !