Invitation au voyage à Cythère et Cerigo

Ce poème de Charles Baudelaire (1821-1867) m’a toujours intrigué. Il fut un temps où je le connaissais par coeur. « L’invitation au voyage » a été tirée de Les Fleurs du Mal (1857). Je ne crois pas que le voyage ne soit qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Le là-bas de Baudelaire est un ailleurs poétique, fait ici de pentasyllabes et d’heptasyllabes alternés méthodiquement, un ailleurs qui hésite entre spleen et idéal mythique, exotique, un panaché d’orient et d’ambre, c’est un ailleurs qui se vit à deux, je dirais même tout seul car « mon enfant , ma soeur » c’est le poète lui même, son reflet à travers les soleils mouillés et les ciels brouillés, le poète qui se regarde dans sa persona, le miroir de la poésie, ce pays qui lui ressemble, et dont il possède « la langue natale », c’est donc un voyage intérieur, un pélerinage entre l’ombre et l’anima, qui exclut les habitants de chair et d’os du pays réduits à la simple expression de pourvoyeurs de vaisseaux, de statues de ville qui ne sont là que pour assouvir le moindre désir d’or et d’hyacinthe,  de fête galante sur l’île de Cythère  ou Cerigo où résident les fulgurances du poète et son alter ego narcissique. Le soleil et la mer sont aux ordres introvertis d’Aphrodite. Tout semble géométriquement calibré pour le poète-voyageur en lui-même qui n’a plus qu’à chasser dans son couchant la rosée couchante du soleil et les oeufs brouillés du ciel névrosé qui ne sont que des échos de ses mondes intérieurs .

L’invitation au voyageMon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Le refrain est obsédant comme le refrain d’une chanson. En deux vers ils nous martelle son idéal poétique  en heptasyllabes :
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté

Il y a une autre   Invitation au voyage de Baudelaire  dans le 28ème de ses Petits Poèmes en prose  de 1869. Là l’enfant, la soeur est devenu une vieille amie, un ange, une tulipe noire, un dahlia bleu. Mais c’est toujours le poète et son double narcissique qui fait son voyage intérieur dans son Self singulier, ce pays de Cocagne qui est presque un au-delà mystique, un labyrinthe d’îles au centre d’un Elysée qu’on sent traversé de parfums animaux et aphrodisiaques d’ambre. de musc, de benjoin et d’encens. Un voyage spirituel dans les méandres insoupçonnés de son ombre qui erre dans un espace mythologique entre Crète et Péloponnèse, comme un Embarquement pour Cythère (Titre original Pélerinage à l’île de Cythère, rebaptisé Fête Galante -1817, de Jean-Antoine Watteau 1684-1821) dont la barque charrierait comme des Amours volatiles flottant au gré des vents de la Mer Egée et de la Méditerranée des tableaux de Vermeer, Ruysdael et Le Lorrain. Le poète a dans son carquois tout un attirail de flèches archétypiques dont il se sert pour se chasser lui-même.

XVIII

L’INVITATION AU VOYAGE

Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu’on pourrait appeler l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s’y est donné carrière, tant elle l’a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.

Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.

Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir !

Oui, c’est là qu’il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l’infini des sensations. Un musicien a écrit l’Invitation à la valse ; quel est celui qui composera l’Invitation au voyage, qu’on puisse offrir à la femme aimée, à la sœur d’élection ?

Oui, c’est dans cette atmosphère qu’il ferait bon vivre, — là-bas, où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative solennité.

Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d’une richesse sombre, vivent discrètement des peintures béates, calmes et profondes, comme les âmes des artistes qui les créèrent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle à manger ou le salon, sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés de serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoffes, l’orfévrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette et mystérieuse ; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes s’échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme l’âme de l’appartement.

Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orfévrerie, comme une bijouterie bariolée ! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d’un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue.

Qu’ils cherchent, qu’ils cherchent encore, qu’ils reculent sans cesse les limites de leur bonheur, ces alchimistes de l’horticulture ! Qu’ils proposent des prix de soixante et de cent mille florins pour qui résoudra leurs ambitieux problèmes ! Moi, j’ai trouvé ma tulipe noire et mon dahlia bleu !

Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c’est là, n’est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu’il faudrait aller vivre et fleurir ? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parler comme les mystiques, dans ta propre correspondance ?

Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d’opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien comptons-nous d’heures remplies par la jouissance positive, par l’action réussie et décidée ? Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu’a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble ?

Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c’est toi. C’est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes navires qu’ils charrient, tout chargés de richesses, et d’où montent les chants monotones de la manœuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l’Infini, tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme ; — et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de l’Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui reviennent de l’infini vers toi.

 

Victor Hugo dans son recueil Contemplations propose un voyage en 1855 à « Cérigo, qui fut jadis Cythère ». Cérigo c’est l’ombre de Cythère, le poète se fait « roc solitaire », « deuil », « nuit », « écueil » et apostrophe la lave rose, la roche verte et nouvelle qu’il fut jadis : »Cerigo, qu’as-tu fait de Cythère ?

CÉRIGO

I

Tout homme qui vieillit est ce roc solitaire
Et triste, Cérigo, qui fut jadis Cythère,
Cythère aux nids charmants, Cythère aux myrtes verts,
La conque de Cypris sacrée au sein des mers.
La vie auguste, goutte à goutte, heure par heure,
S’épand sur ce qui passe et sur ce qui demeure ;
Là-bas, la Grèce brille agonisante, et l’oeil
S’emplit en la voyant de lumière et de deuil :
La terre luit ; la nue est de l’encens qui fume ;
Des vols d’oiseaux de mer se mêlent à l’écume ;
L’azur frissonne ; l’eau palpite ; et les rumeurs
Sortent des vents, des flots, des barques, des rameurs ;
Au loin court quelque voile hellène ou candiote.
Cythère est là, lugubre, épuisée, idiote,
Tête de mort du rêve amour, et crâne nu
Du plaisir, ce chanteur masqué, spectre inconnu.
C’est toi ? qu’as-tu donc fait de ta blanche tunique ?
Cache ta gorge impure et ta laideur cynique,
Ô sirène ridée et dont l’hymne s’est tu !
Où donc êtes-vous, âme ? étoile, où donc es-tu
L’île qu’on adorait de Lemnos à Lépante,
Où se tordait d’amour la chimère rampante,
Où la brise baisait les arbres frémissants,
Où l’ombre disait : J’aime ! où l’herbe avait des sens,
Qu’en a-t-on fait ? où donc sont-ils, où donc sont-elles,
Eux, les olympiens, elles, les immortelles ?
Où donc est Mars ? où donc Éros ? où donc Psyché ?
Où donc le doux oiseau bonheur, effarouché ?
Qu’en as-tu fait, rocher, et qu’as-tu fait des roses ?
Qu’as-tu fait des chansons dans les soupirs écloses,
Des danses, des gazons, des bois mélodieux,
De l’ombre que faisait le passage des dieux ?
Plus d’autels ; ô passé ! splendeurs évanouies !
Plus de vierges au seuil des antres éblouies ;
Plus d’abeilles buvant la rosée et le thym.
Mais toujours le ciel bleu. C’est-à-dire, ô destin !
Sur l’homme, jeune ou vieux, harmonie ou souffrance,
Toujours la même mort et la même espérance.
Cérigo, qu’as-tu fait de Cythère ? Nuit ! deuil !
L’éden s’est éclipsé, laissant à nu l’écueil.
Ô naufragée, hélas ! c’est donc là que tu tombes !
Les hiboux même ont peur de l’île des colombes,
Ile, ô toi qu’on cherchait ! ô toi que nous fuyons,
Ô spectre des baisers, masure des rayons,
Tu t’appelles oubli ! tu meurs, sombre captive !
Et, tandis qu’abritant quelque yole furtive,
Ton cap, où rayonnaient les temples fabuleux,
Voit passer à son ombre et sur les grands flots bleus
Le pirate qui guette ou le pêcheur d’éponges
Qui rôde, à l’horizon Vénus fuit dans les songes.

II

Vénus ! que parles-tu de Vénus ? elle est là.
Lève les yeux. Le jour où Dieu la dévoila
Pour la première fois dans l’aube universelle,
Elle ne brillait pas plus qu’elle n’étincelle.
Si tu veux voir l’étoile, homme, lève les yeux.
L’île des mers s’éteint, mais non l’île des cieux ;
Les astres sont vivants et ne sont pas des choses
Qui s’effeuillent, un soir d’été, comme les roses.
Oui, meurs, plaisir, mais vis, amour ! ô vision,
Flambeau, nid de l’azur dont l’ange est l’alcyon,
Beauté de l’âme humaine et de l’âme divine,
Amour, l’adolescent dans l’ombre te devine,
Ô splendeur ! et tu fais le vieillard lumineux.
Chacun de tes rayons tient un homme en ses nœuds.
Oh ! vivez et brillez dans la brume qui tremble,
Hymens mystérieux, cœurs vieillissants ensemble,
Malheurs de l’un par l’autre avec joie adoptés,
Dévouement, sacrifice, austères voluptés,
Car vous êtes l’amour, la lueur éternelle !
L’astre sacré que voit l’âme, sainte prunelle,
Le phare de toute heure, et, sur l’horizon noir,
L’étoile du matin et l’étoile du soir !
Ce monde inférieur, où tout rampe et s’altère,
A ce qui disparaît et s’efface, Cythère,
Le jardin qui se change en rocher aux flancs nus ;
La terre a Cérigo ; mais le ciel a Vénus.

Juin 1855.

 

On comprend mieux maintenant Un Voyage à Cythère de Baudelaire publié lui aussi en 1855 dans les Fleurs du Mal. L’invitation au luxe au calme à la volupté, l’invitation au voyage intérieur fantasmé et onirique fait d’amour et de langueur se mue en un paysage désolé, ou le poète voit son double, son ombre, habitant de Cythère, noir et sanglant, pendu haut et court en haut d’un gibet, déchiqueté, châtré. Le poète doit accepter cette partie inconsciente lancinante de lui-même, comme un gouffre sans fond où l’atroce et le beau, la folie, la crise existentielle, ou mystique coexistent comme des charognards aboyant et coassant autour du sexe des anges. Le poète est comme le dit en d’autres mots Hugoun « pirate », « un chasseur d’éponges, » un autre Gérard de Nerval (1808-1855), un jumeau, mort lui-même pendu en janvier 1855 à un réverbère rue de la Vieille Lanterne et qui dans son ouvrage Voyage en Orient (1851) voit ou a la vision prémonitoire d’un homme pendu au gibet sur l’île de Cythère..

VII.

UN VOYAGE À CYTHÈRE.

Mon cœur se balançait comme un ange joyeux,
Et planait librement à l’entour des cordages ;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
Comme un ange enivré d’un soleil radieux.

Quelle est cette île triste et noire ? — C’est Cythère,
Nous dit-on, — un pays fameux dans les chansons,
Eldorado banal de tous les vieux garçons.
— Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.

— Île des doux secrets et des fêtes du cœur !
De l’antique Vénus le superbe fantôme
Au-dessus de tes mers plane comme un arôme,
Et charge les esprits d’amour et de langueur !

Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où tous les cœurs mortels en adoration
Font l’effet de l’encens sur un jardin de roses

Ou du roucoulement éternel d’un ramier !
— Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
— J’entrevoyais pourtant un objet singulier ;

Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,
Où la jeune prêtresse errant parmi les fleurs
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Entre-bâillant sa robe à des brises légères.

Mais voilà qu’en rasant la côte d’assez près
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,

 

Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.

De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignans de cette pourriture.
Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
Une plus grande bête au milieu s’agitait,
Comme un exécuteur entouré de ses aides.

Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
En expiation de tes infâmes cultes
Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.

Pauvre pendu muet, tes douleurs sont les miennes !
Je sentis à l’aspect de tes membres flottans,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel de mes douleurs anciennes.

Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
Des corbeaux lancinans et des panthères noires
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.

Le ciel était charmant, la mer était unie ;
— Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
Hélas ! — et j’avais, comme en un suaire épais,
Le cœur enseveli dans cette allégorie.

Dans ton île, ô Vénus, je n’ai trouvé debout
Qu’un gibet symbolique où pendait mon image.
— Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !

 

una de esas noches sin final

una de essas noches sin sinal, Inma cuesta , Javier Limon est la chanson phare du film Todos lo saben avec Penelope Cruz, Javier Bardem, Ricardo Darin. C’est un film d’Asghar Farhadi avec une bande originale de Javier Limon.

Je dédie cette chanson à tous mes beaux-parents. Vivants, inconnus, décédés ou à venir. J’en ai eu huit jusqu’à présent. Cinq sont décédés sur huit.

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Je n’ai pas été à l’enterrement du premier décédé à Bilthoven en Hollande en 1991 à l’âge de 78 ans. Je n’ai ni téléphoné à la famille ni présenté mes condoléances. D’ailleurs je ne sais même pas comment j’ai été prévenu. Nous étions en froid et de plus j’habitais au Brésil. C’était un pharmacien à la retraite d’origine surinamienne, installé en Hollande. Il aimait le football et principalement Feyenoord. Il s’appelait Alfred Charles Joseph Wijdenbosch . Son petit nom c’était Chas. Il était né en 1913 à Paramaribo au Surinam. Nous parlions ensemble parfois en anglais ou en hollandais. Sa femme était indonésienne. Elle s’appelait Alida Marie Jeanne Armande Ernestine Liefveld. Elle était née à Samarang en Indonésie en 1925. Ils s’étaient connus en Indonésie pendant la guerre. Et avaient dû fuir Djakarta en 1954 alors que leur troisième fille Eugénie qui allait devenir ma première épouse était tout bébé. Jamais ils ne sont retournés en Indonésie. Alida savait bien cuisiner la cuisine indonésienne. Elle est morte à Bilthoven en 2014 à l’âge de .88 ans. J’étais en France. C’est ma fille qui m’a prévenu. Mais nous étions en froid depuis 1981. Ils souhaitaient que je garde mes distances avec eux. Je me suis exécuté. Un jour en 1981 alors que je m’étais séparé de mon ex-femme qui était repartie en Hollande chez ses parents temporairement avec notre fille le temps de retrouver un appartement je suis arrivé en voiture de Fosses dans le Val d’Oise où j’habitais et j’ai frappé à leur porte. Ils ne m’ont jamais ouvert. Je suis resté seul dans ma voiture pendant deux heures au moins à une trentaine de mètres de leur maison à Bilthoven à attendre qu’ils se décident ou que quelqu’un vienne me donner un mot d’explication car j’avais la tête en feu. ils ont refusé d »ouvrir. Par contre ils ont appelé la police qui m’a donné 30 secondes pour déguerpir du voisinage et quitter le pays. Je dus obtempérer. Par la suite quand Eugénie eut son appartement je pus rendre visite à ma fille. Mais j’en ai gardé du ressentiment contre mes beaux-parents. Ce n’était pas de la haine. Ils étaient très gentils en temps normal. Ils avaient certes le droit de m’interdire l’accès à leur foyer mais pas l’accès à ma fille. Je leur ai pardonné avec le temps mais pardonner n’est pas effacer. Je me souviens encore de la rage et de l’incompréhension qui m’ont saisi alors ! Je veux bien croire qu’ils aient pu penser que j’étais nuisible à leur fille. C’est un sentiment naturel que peuvent éprouver un père ou une mère.Mais de là à m’empêcher de voir ma petite fille qui n’avait que deux ans, ça non ! J’ai tout de même présenté mes condoléances à ma fille Erica.

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Mes deuxièmes beaux-parents étaient brésiliens. Je n’ai pas connu mon deuxième beau-père. On m’a dit qu’il s’appelait Nelson Dos Santos. C’est tout ce que je sais de lui. Il est décédé avant que je ne connaisse sa fille Vera Lucia. C’est un mystère. Je ne sais même pas s’il a vraiment existé. Je n’ai jamais vu ne serait-ce qu’une photo de lui. Et même quand je posais des questions sur lui on détournait la conversation. Ma belle-mère s’appelait, et s’appelle encore puisqu’elle est vivante, Benedita Celestina de Oliveira, plus connue sous le petit nom Dona Morena ou Vovo Morena. Elle est originaire de Jacobina dans l’Etat de Bahia mais résidait à Feira de Santana. Elle vient d’avoir 92 ans en mai car elle est née en 1925. Quand je l’ai connu en 1987 elle avait 62 ans. Nous nous entendions bien. Elle vivait alors avec un de ses fils alcooliques Antonio, décédé depuis, et travaillait encore au Derba, un organisme public de l’Etat de Bahia, où elle faisait je crois du ménage. En septembre 1988 j’ai habité chez elle avec sa fille Vera, ma compagne d’alors et notre première fille Iara née en 1987. La maison quoique simple était assez grande pour cela. Nous aurions pu louer une maison car je gagnais bien ma vie mais j’aimais tant cette petite vieille, car elle était toute petite, il faut le dire, que je décidai, contre l’avis de sa fille et même de son petit-fils, le fils de Vera Lucia qui vivait alors avec nous, d’emménager avec elle. Je pensais alors, et je ne le regrette pas, qu’au lieu de payer des loyers à d’autres je retaperais sa maison. Toute ma paie y passait. J’achetais du ciment, du gravier, du sable, des parpaings, des briques, des tuiles, des portes, des poutres en bois, des fenêtres, des tuyaux, de l’enduit, de la peinture et je fis refaire par un maçon la maison de fond en comble. Tous me disaient : « mais tu es fou ». Je répondais : ce que je fais pour ma belle-mère, je le fais aussi pour mes enfants. Tout mon salaire y passait. Celui de la boîte qui me payait plus mes cours particuliers. Ce qui coûtait cher c’était la main d’oeuvre. Le clash survint quand un jour je dis à Dona Morena qu’elle pouvait elle aussi collaborer puisqu’elle avait de l’argent selon elle à la caisse d’épargne brésilienne. Pour soulager un peu ma bourse car cette maison engloutissait tout. Elle me promit de collaborer. Les mois passaient et comme soeur Anne je ne ne voyais rien venir : elle ne me donnait pas un centime. Une de ses filles finit par m’avouer qu’elle n’avait rien à la caisse d’épargne et que même si elle avait queque chose c’était pour ses vieux jours. Je me sentis trompé ! Fez porque quis, me disait-on en boucle. Tu l’as fait parce que tu l’as voulu. Personne ne t’a obligé. De plus je faisais les courses pour ma petite famille et tout le temps la famille élargie était là à se paître et repaître sans jamais contribuer à rien. Du vendredi au dimanche c’était bombance, c’était fête. A cette époque-là je ne travaillais que le soir à partir de 16h et le matin de 7h à 8h30. Le reste du temps c’était soit cours particulier soit superviseur de chantier. J’ai même dû vendre à regret mon appareil photo dont je ne me séparais pour rien au monde pour payer la main d’oeuvre de plus en plus exigeante. Je demandai aux frères et sœurs de Vera de collaborer. Ne serait-ce que par leur travail. Personne ne me venait en aide. Je décidai donc de prendre le taureau par les cornes et de devenir lors de mes loisirs aide-maçon. Je coulais le béton , je coupais les branches et ce qui avait été un jardin de feuilles médicinales devant la porte se transforma en cour. Je fis vider les fosses septiques. Au mois de février 1989 en plein carnaval j’ai pété les plombs. Une rage inexplicable m’a pris. Sous l’effet de l’alcool ingurgité je me suis plaint du frère alcoolique qui vivait avec nous. J’en parlais à sa soeur qui me dit qu’il était chez lui et qu’il pouvait y faire ce qu’il voulait. Ce frère passait son temps à injurier sa mère à toute heure du jour ou de la nuit et ça me portait sur le système. Que sa mère l’appuie, je le concevais, mais que sa sœur soit complice, je ne l’acceptais pas. Comble du comble dans ma rage je vis qu’elle portait une de mes chemises. Je lui demandai de la retirer sur le champ, ce qu’elle refusa bien évidemment. Nous avons haussé le ton. Dans ma rage je leur dis que puisqu’ils disaient que j’avais fait tout cela parce que je le voulais et non parce que quelqu’un me l’avait demandé, (fez porque quis) je décidai alors de détruire tout ce que j’avais bâti et joignant le geste à la parole je commençai à abattre un mur, tout du moins essayai quand un des frères de Vera qui passait par là intervint pour me parler. Il s’interposa. Moi dans mon délire crus qu’il voulait me frapper et j’anticipai et lui portai un uppercut au menton. On roula par terre. Un militaire ami qui vivait à côté alerté par le tapage et les cris d’orfraie de la famille aux abois nous sépara. Il porta sa main à son révolver. J’entendis seulement : ne tue pas mon mari, ne tue pas mon mari. C’était Vera qui l’implorait. Je me,mis à pleurer compulsivement. Je pris une douche histoire de retrouver la moitié de mes esprits. Je ramassais mes cliques et mes claques et je partis complètement bourré en bus à Salvador faire le carnaval ! Ce fut un beau carnaval. Un des plus beaux ! Je me libérai de toutes mes rages, de toutes mes frustration dans la fête, la cachaça et la bière. Quand je revins deux ou trois jours plus tard j’étais calmé ! Je me jurai à moi-même que je sortirais de cette maison et que je n’y dépenserais plus un cruzeiro. Je restai encore deux ou trois semaines le temps de trouver un appart et dès le mois de mars j’étais libéré. Nous nous sommes vus encore quelque fois chez moi mais je ne lui adressai pas la parole. Je cessai toute communication avec la famille. Malgré tous leurs efforts pour refaire la paix. J’avais été blessé profondément. J’avais un beau-frère Helio que j’aimais beaucoup, c’était le mari de celle qui portait ma chemise. Il aimait beaucoup les oiseaux . C’était un ancien marin. Mais je décidai de couper les ponts. Chat échaudé craint l’eau froide. J’ai appris ensuite qu’il était malade. Je crois même l’avoir croisé et esquissé un petit bonjour ou même lui serré la main. Mais quelque chose s’était cassé. Je n’ai plus jamais mis les pieds dans cette maison. J’ai su qu’elle avait été vendue. Je ne regrette rien. Fiz porque quis! Point barre ! Je n’ai pas à me plaindre. J’ai revu ma belle-mère pour la dernière fois en 2003 pour les quinze ans de ma fille Iara. Elle m’a offert une bière en me disant « tome juizo ». Elle me disait d’ailleurs la même chose en 1989. tome juizo, ou tome jeito c’était son leitmotiv . Ce à quoi je répondais en souriant : Juizo tenho demais. Tenho pra dar e vender. Qui peut se traduire par Prends du plomb dans ta tête. Et moi qui répondais : Du plomb j’en ai même trop. J’en ai à donner et à revendre. Le plomb en question c’est la raison, la cohérence, la logique, la rationalité ! Je n’ai pas bu cette bière offerte. Je me méfiais désormais. Elle habite maintenant, crois-je savoir, à Salvador avec cette fille qui portait ma chemise. Je n’ai rien contre elle, ni contre personne de cette famille. C’est meu povo, comme on dit, mais le lien a été détendu. Comme disait Chico Buarque dans O que será (A flor da terra) que Nougaro a chanté sous le titre Tu verras: Je suis sans gouvernement, sans vergogne et sans cervelle.

O que será, que será?
Que andam suspirando pelas alcovas
Que andam sussurrando em versos e trovas
Que andam combinando no breu das tocas
Que anda nas cabeças, anda nas bocas
Que andam acendendo velas nos becos
Que estão falando alto pelos botecos
E gritam nos mercados que com certeza
Está na natureza

Será, que será?
O que não tem certeza nem nunca terá
O que não tem conserto nem nunca terá
O que não tem tamanho

O que será, que será?

Que vive nas ideias desses amantes
Que cantam os poetas mais delirantes
Que juram os profetas embriagados
Que está na romaria dos mutilados
Que está na fantasia dos infelizes
Que está no dia a dia das meretrizes
No plano dos bandidos, dos desvalidos
Em todos os sentidos

Será, que será?
O que não tem decência nem nunca terá
O que não tem censura nem nunca terá
O que não faz sentido

O que será, que será?
Que todos os avisos não vão evitar
Por que todos os risos vão desafiar
Por que todos os sinos irão repicar
Por que todos os hinos irão consagrar
E todos os meninos vão desembestar
E todos os destinos irão se encontrar
E mesmo o Padre Eterno que nunca foi lá
Olhando aquele inferno vai abençoar
O que não tem governo nem nunca terá
O que não tem vergonha nem nunca terá
O que não tem juízo

O que será, que será?
Que todos os avisos não vão evitar
Por que todos os risos vão desafiar
Por que todos os sinos irão repicar
Por que todos os hinos irão consagrar
E todos os meninos vão desembestar
E todos os destinos irão se encontrar
E mesmo o Padre Eterno que nunca foi lá
Olhando aquele inferno vai abençoar
O que não tem governo nem nunca terá
O que não tem vergonha nem nunca terá
O que não tem juízo

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Mes troisièmes beaux-parents sont brésiliens eux aussi, et encore bahianais tous les deux. Lui Edmundo Ventura Cerqueira dit Didi, né en 1936 à Feira de Santana. Elle Doralice dos Santos dite Dora née en 1943 à Ribeira do Pombal. Seu Didi travaillait à la Petrobras. il est parti à la retraite jeune puisque quand je l’ai connu pour la première fois en 1993 il était déjà à la retraite à 57 ans. Dona Dora travaillait dans les oeuvres sociales. Nous nous sommes vus pour la dernière fois en 2007 alors que j’étais déjà séparé de leur fille depuis 2006. J’ai dormi chez eux une nuit car je travaillais à l’université de Feira et au lieu d’aller à l’hôtel je leur ai demandé de dormir chez eux. Tout le monde était surpris. Moi j’ai it à tout le monde que je voulais garder le contact. j’étais comme on dit cara de pau ! Un sans-gêne ! J’aurais dû avoir honte. Je voyais des regards étranges, des demi-sourires. Je suis retourné bien une dizaine de fois à Feira de Santana, j’y ai dormi désormais à l’hôtel à 500 mètres de chez eux. Nous nous sommes parlés au téléphone il y 2 ans un jour que j’étais chez leur fille à Montpellier pour rendre visite aux enfants. et je lui ai dit textuellement que je regrette qu’ils aient coupé les ponts avec moi. Je me suis marié avec leur fille en 1994. Nous nous sommes séparés en 2006. Je vivais en harmonie pendant 12 ans avec tous les frères et soeurs, oncles et tantes, grand-mère et tout à coup le trou noir. Le seul fait que je me sépare a fait de moi un outlaw. Em briga de casal ninguem mete a colher. Quand un couple se dispute personne ne trempe sa cuillère, dit un proverbe brésilien. Mais quand il se sépare on efface tout le passé de bons souvenirs. Moi non je m’entendais bien avec les frères et soeurs d’Adélaide. Les beaux-frères, les belles-soeurs. Me séparer d’Adélaïde ce fut, sans que je ne le veuille, me séparer de cette famille élargie. Mon second séjour au Brésil a duré de fin 2007 à la mi 2014. Sur ces 7 ans je n’ai été convié à aucun mariage, aucun anniversaire et par voie de conséquences à aucun enterrement. Aucune feijoada, aucune maniçoba, aucun cozido ! Je me suis pendant ces 7 ans remarié, mon ex femme elle aussi s’est remariée et a divorcé mais je resterai à jamais le père de leurs petits-enfants et ils resteront à jamais mes beaux parents. Ils ont respectivement 81 ans et 74 ans. Dora me dit toujours elle aussi chaque fois qu’elle en a l’occasion en souriant Toma juizo et je répète inlassablement la même chose Tenho demais. Pra dar e revender ! J’ai appris par mon ex femme que sa mère viendra en France courant juin avec des amis. Qui sait si je ne vais pas lui rendre visite ?

Et pour clore ce long chapitre familial mes derniers beaux parents : Maria de Lourdes Brandão da Silva et Belisario Diaz Coelho. Ils sont tous deux décédés. Je n’ai pas connu Maria de Lourdes que tous appelaient Bia ou Bilia, Lourdes. Mais on m’a beaucoup parlé d’elle. Elle est née à Tapiramuta, Bahia et est décédée en 1999, un 11 avril. Elle était descendante d’Amérindien. Je sais seulement qu’avec l’âge elle était devenue un peu bossue. Dona Bia c’était le poteau-mitan. Elle administrait les affaires familiales, les sept enfants qui avaient survécu entre Tapiramuta, Morro do Chapeu, Jacobina, et Salvador. Elle tenait la barre pendant que son mari qui était maçon partait à travers l’Etat de Bahia travailler. Elle aimait rigoler, se moquer des gens. C’était une boute-en train. Elle détestait faire la cuisine. não era a praia dela. C’était pas sa tasse de thé. C’était la caçula, c’est à dire la benjamine. Elle cuisinait par obligation parce qu’il fallait le faire. Elle cuisinait lentement des plats basiques mais bien faits. c’était la rainha do capricho. La reine des choses bien faites. Une perfectionniste ! Elle préférait ne pas faire plutôt que mal faire. Et sa cuisine était simple mais délicieuse. Sa fille Bena, mon épouse, a hérité d’elle : c’est un véritable copier-coller. Elle cousait, faisait du crochet, du tricot, bordait pour sa maisonnée ou pour vendre. Elle avait une très belle voix. Elle chantait et le jour de son mariage avec Belo elle a eu un problème de santé inexplicable : ses cordes vocales se sont rétrécies et elle n’a jamais pu retrouver sa voix cristalline d’antan. Elle avait les cheveux longs et soyeux, la fille de Felipe Brandão. Dans la maison il y avait une boutique, une vendinha (un lolo antillais) qui vendait les produits de première nécessité (le gaz, la cachaça, riz, haricots, huile, pain, bonbons, sardines, farine de manioc, bougies, crayons, stylos, sucre, beurre, café, banane, sikakoko, etc) et c’est elle qui gérait tout cela. Elle adorait manger l’avocat avec du sucre. Elle salivait rien qu’en voyant une mangue, surtout celles qui étaient douces comme le miel ! Elle raffolait de mangues à s’en rendre malade! Elle était folle de Luis Gonzaga et ne résistait pas à danser sur aucune de ses chansons. Elle avait reçu en cadeau de l’ex-copain de ma dulcinée, Marinho, un album avec toutes les chansons de Luis Gonzaga. Où est passé cet album, nul ne le sait ?! Elle mourut en laissant une odeur de roses derrière elle qui prit plus d’un an à disparaître des narines de sa fille Bena.

Quant à son époux, c’était le plus vieux rejeton de son père qui s’était remarié pour la deuxième fois. Je l’ai connu diabétique. J’ai connu Belisario qu’on appelait Belo ou Louro entre décembre 2007 et octobre 2010. Après la mort de sa première épouse en 1999 il prit une seconde épouse dona Dilia avec qui il vécut jusqu’à l’âge de 85 ans, où il mourut. C’était pour moi l’exemple type du brésilien baptiste. Je n’en avais jamais connu de si près. Il ne buvait pas d’alcool, ne dansait pas. Pour moi habitué à voir tous mes précédents beaux-parents, cuisiner, danser et boire ce fut surprenant. Mais peut-être la maladie l’avait-elle rendu ainsi. Il devait s’alimenter d’une façon bien organisée qui ne donnait pas place au plaisir. C’était un homme modéré, paisible et souriant. Il aimait la guitare. Je l’ai vu esquisser quelques accords un jour dans son hamac alors qu’il habitait à Salvador. Nous nous sommes vraiment connus et appréciés quand nous sommes allés une fois pour un week-end à Jacobina, Morro do Chapeu, et Umburanas. Nous chantions à tue-tête en voiture cette chanson de Elias Alves , Saudades de Jacobina, chantée ici par Aguias do Norte (1969)

Eu quero ir passear em Jacobina
Pra ver aquelas meninas que deixei ficar por lá
Eu vou rever o meu tesouro
Vou ver o rio do Ouro
Nele eu quero me banhar

Jacobina eu tenho recordação
Daqueles tempo de festa na igreja da Missão
Adeus Jacobina, Adeus meu bem querer
Adeus minha terra quanto tempo sem te ver

Eu quero ver pois a saudade é de matar

Aquela festinha boa até o dia clarear

Vou gritar : seu Murititiba puxe o fole até lascar

Adeus Jacobina, Adeus meu bem querer
Adeus minha terra quanto tempo sem te ver

Mais la raison qui m’a poussé à écrire cet article est qu’il aimait la guitare et jouer le type d’air espagnol représenté par cette chanson Una dessas noches sin final. Il avait toujours une guitare chez lui. Il avait d’abord été élevé dans la foi catholique puis après son mariage pour je ne sais quelle raison (la foi est la seule explication, il n’y a aucune autre raison à donner) il s’était converti au baptisme entraînant avec lui femme et enfants. Quand il était encore catholique il confectionnait des statues en plâtre qui représentaient des saints, des colombes, des objets de décoration qu’il peignait et qu’il venait sur le marché de Jacobina. Il était associé à un ami, qui était parrain de Bena, un certain Joaquim. Il commença à lire la Bible qu’on lui avait offerte à Feira de Santana. Sa nouvelle foi baptiste étant incompatible avec les représentations des saints il abandonna cette activité pourtant lucrative. D’autant plus que son associé d’alors était parti habiter à Feira de Santana avec femme et enfants.

Toute sa parentèle jouait d’un instrument soit de la guitare, soit de l’accordéon. C’est tout naturellement que dans cette ambiance musicale il apprit tout petit à jouer de la guitare. Seu Belo était particulièrement vert. Malgré ou à cause des injections d’insuline quotidienne dès l’âge de 60 ans Monsieur mon Beau-Père ne répugnait pas à la bagatelle au grand dam de ses épouses. Il avait, dit-on, un appendice particulièrement développé qui fit jaser même à l’âge de 85 ans quand il fut hospitalisé suite à un avc, accident vasculaire cérébral. On raconte qu’il aimait faire l’amour dans la piscine et que c’est cette fantaisie déraisonnable qui fut à l’origine d’une chute qu’il souffrit de sa seconde femme qui repoussait ses avances et lui causa une fracture du pied qui fut le début de sa dégénérescence.

A tous ces beaux-parents, ces sogros, ces schoonouders, morts, vivants ou inconnus je témoigne ma reconnaissance car quoi qu’on en dise en chacune de leurs filles il y avait leur sang, une part intime d’eux-mêmes, un prolongement de leurs rêves et aspirations. Collectivement nous n’avons pas été à la hauteur de l’événement. J’assume ma part et je grandis chaque jour de chaque rupture. Les ruptures construisent quand on sait les élaborer, les travailler, les faire mûrir ! De la même façon qu’il faut savoir se distancer de ses parents il faut savoir aussi se distancer de sa belle-famille. C’est beaucoup plus facile sans doute. Il suffit de tirer un trait. Mais même quand on croit avoir effacé un trait sa trace demeure indélébile et surgit là où on l’attend le moins au détour d’un rêve ou d’un parfum, d’un plat, d’une ville ou d’une chanson comme Una dessas noches sin final. Une de ces nuits sans fin !

je suis un marcassin voyageur, héritier de pigeon voyageur, paon, macaque singe, caïman et sanglier ! Je suis chasseur de moi-même

Suidae

Mon père disait en parlant de moi que j’étais un pigeon voyageur !  Je ne m’en offusquais pas car je préférais cela à ce que ma grand-mère disait elle de moi me qualifiant selon l’humeur du  moment de macaque singe ou de caïman à cause de mes dents énormes et effilées qui grignaient comme des perles à l’orient ! Arété ri épi gran dan a makak aw ! Ou ka anki ri épi gra dan a kaiyman aw ! Je n’étais pour Mémé ni singe ni macaque mais une synthèse des deux, un énigmatique makak senj.

Plus tard on m’a aussi qualifié de paon à ma façon d’ouvrir mes ailes quand je dansais et même quand je ne dansais pas. On m’a même taxé un jour par mégarde de sanglier au Brésil, javali, de cochon sauvage quoi, et finalement c’est cette appellation-là que j’ai prise par les cornes et que j’ai transformée à ma guise pour me définir. Si tout est bon dans le cochon domestique, imaginez les délices du cochon sauvage ! Et voyageur par dessus tout ça. Je suis donc le marcassin voyageur, un jabato, un liston, un rayon, un cucciolo, un aprunculus, un everjong ! Je suis encore tout jeune , je n’ai pas encore mes 6 mois mais un jour je deviendrai un vrai grand vieux-sanglier voyageur et solitaire. Je suis omnivore : quelques haricots par ci, quelques grains de riz par là, quelques noix (de cajou) et quelques pigeon peas (pois d’angole, pwadibwa) puisque j’ai aussi mes côtés pigeon, paon, macaque singe, caïman à assumer sans oublier le gombo  et les feuillages agrémentés de crabes, écrevisses et palourdes .

Sanglier voyageur, javali viajante, homing boar, car il y a sans doute un fond de vérité dans toutes les appellations dont on m’a affublé tout au long de ma vie. Je n’en renie aucune, je les assume toutes : j’avoue être un  sanglier voyageur héritier des gènes de pigeon-macaque-singe-caiman-paon-sanglier. Je ne grogne pas, je ne charge pas, je roucoule, je roucoule, je roucoule comme un ramier ! Je suis un sanglier voyageur qui roucoule, je vole dans la bauge, je vole dans la boue des mangues sauvages décomposées, je suis sauvage

Ne m’appelez pas pigeon voyageur, homing pigeon, paloma mensajera, piccione viaggiatore, pombo viajante, postduifathlète ailé du XXème et du XXIème siècle, je ne revendique pas ce titre. Je me crois un sanglier voyageur sauvage. L’idée seule d’avoir une cage captive dans un colombier à vie qui m’attend me révulse. Partir pour des courses de 1000 km et revenir à ma planche d’atterrissage, très peu pour moi. N’en déplaise aux colombophiles je n’aurai jamais comme Gustav la médaille Dickin pour bravoure face à l’ennemi en période de guerre,  je ne serai jamais le vainqueur du national d’Altona au Danemark. Désolé messieurs, je préfère cent fois être un sanglier voyageur de classe, un écaillé foncé ou clair, un bleu barre, un gris, un noir, un macot, je veux bien être sanglier voyageur mais je veux nicher librement hors des colombiers. Je veux choisir par moi-même mon frère de nid et j’exige m’accoupler librement à la compagne de mon choix sans qu’on prenne en considération notre future lignée de futurs champions. Je veux vivre mes mues et pas seulement en septembre, je veux pouvoir muer ne fait tout le temps. Bref je veux être libre, sanglier voyageur, pourquoi pas, je m’identifie plus à cela qu’à Peter Pan, quand même. Puer aeternus, pourquoi pas mas alors marcassin voyageur !

Quand je dis à ma femme, qui adore réduire mes divagations solitaires à un processus psycho-thérapeutique, que je suis non pas un pigeon voyageur mais un sanglier voyageur sauvage, voilà ce qu’elle me dit, ma thérapeute préférée. Je lui fais penser à quatre choses qui lui viennent immédiatement en tête et qui toutes traduisent une inquiétude. Ces quatre choses sont comme des images avec un titre (un rotulo) mais sans continent (continente) ! Elle me demande de voir ce qui se cache derrière tous ces titres. Quel est le contenu/continent de ma quête. De quoi veux-je me sauver ? Suis-je chasseur de moi-même ? Suis-je  comme Dibs autiste ? Que veut mon âme ? Chauds les mango chauds !

Première image de moi : Dibs: em busca de si mesmo : un titre du Dr. Virginia M. Axline (1911-1988) dont l’original en anglais est Dibs in search of self. Ce livre selon la traductrice en portugais est une invitation pour comprendre et aimer l’enfant qui continue caché en chacun de nous et sentir la majesté de la participation au mystère cosmique qui nous unit aux montagnes, à la mer, aux pluies, aux arbres, aux petits oiseaux et à tous les animaux, aux enfants, aux jeunes, aux adultes, dans un agrandissement géant de notre être et dans une prise en compte de notre originalité personnelle. En français DIBS

Deuxième image de moi : Milton Nascimento : « Eu caçador de mim », moi chasseur de moi

Troisième image: une réflexion de Teca qui disait : ta querendo se salvar de que ? De quoi veux-tu te sauver ?

Quatrième image:  une autre réflexion : o que é que essa alma quer ? Que veut donc cette âme ?

Voici les paroles de Eu caçador de mim de Sérgio Magrão / Luiz Carlos Sá avec ma traduction à la hache, comme on dit, mais vous pouvez préférez au coutelas, au sabre, à la machette, aux ciseaux, au coupe-coupe puisque toute traduction coupe et trahit mais allons-y malgré tout :

Por tanto amor, por tanta emoção (par tant d’amour, par tant d’émotion)
A vida me fez assim (la vie m’a fait ainsi)
Doce ou atroz, manso ou feroz (doux ou atroce, gentil ou féroce)
Eu, caçador de mim. (moi chasseur de moi)
Preso a canções (prisonnier des chansons)
Entregue a paixões que nunca (livré aux passions qui jamais)
Tiveram fim (n’eurent de fin)
Vou me encontrar longe do meu lugar (je vais me rencontrer loin de mon endroit)
Eu, caçador de mim (moi chasseur de moi)
Nada a temer (rien à craindre)
Senão o correr da luta (sinon la course de la lutte)
Nada a fazer (rien à faire)
Senão esquecer o medo (sinon oublier la peur)
Abrir o peito à força (ouvrir la poitrine de force)
Numa procura (dans une recherche)
Fugir às armadilhas da mata escura (fuir les pièges de la forêt obscure)
Longe se vai sonhando demais (loin on va en rêvant de trop)
Mas onde se chega assim (mais où arrive-t-on ainsi)
Vou descobrir o que me faz sentir (je vais découvrir ce qui me fait me sentir)
Eu, caçador de mim (moi, chasseur de moi)

Nada a temer
Senão o correr da luta
Nada a fazer
Senão esquecer o medo
Abrir o peito à força
Numa procura
Fugir às armadilhas da mata escura
Longe se vai sonhando demais
Mas onde se chega assim
Vou descobrir o que me faz sentir
Eu, caçador de mim

Je ne sais si ma thérapeute privée a raison, si elle a tort, peu importe en fait, son rôle est de me faire élargir le débat, de le porter au-delà de moi-même tout en me forçant à sa façon à regarder au fond de moi-même. Parfois devant cette introspection nécessaire je râle, je tempête, j’esquive parfois, je dilue, je grossis le trait  mais toujours j’avance. Dans le cas qui nous occupe de sanglier/marcassin voyageur, source de l’introspection du jour, si je devais choisir une chanson de Milton Nascimento celle que je choisirais entre toutes est Encontros e Despedidas que je traduirai à la serpette encore une fois comme Rencontres et départs (Milton Nascimento, Fernando Brant)

Mande notícias do mundo de lá (envoie des nouvelles du monde de là-bas)
Diz quem fica (dit celui qui reste)
Me dê um abraço venha me apertar (donne moi l’accolade, serre moi dans tes bras)
Tô chegando (j’arrive)
Coisa que gosto é poder partir sem ter planos (une chose que j’aime c’est de pouvoir partir sans avoir de plans)
Melhor ainda é poder voltar quando quero (mieux encore est pouvoir revenir quand je le veux)Todos os dias é um vai-e-vem (tous les jours c’est un seul va-et-vient)
A vida se repete na estação (la vie se répète dans la gare)
Tem gente que chega pra ficar (Il ya des gens qui arrivent pour rester)
Tem gente que vai pra nunca mais (il ya es gens qui s’en vont pour plus jamais)
Tem gente que vem e quer voltar ( il y a des gens qui viennent et veulent retourner)
Tem gente que vai e quer ficar -(il ya a es gens qui s’en vont et veulent rester)
Tem gente que veio só olhar (il ya des gens qui ne sont venus que pour regarder)
Tem gente a sorrir e a chorar (il y a des gens qui sourient et qui pleurent)

E assim chegar e partir (c’est ainsi arriver et partir)
São só dois lados da mesma viagem (ce ne sont que les deux côtés du même voyage)
O trem que chega (le train qui arrive)
É o mesmo trem da partida (est le même train du départ)
A hora do encontro é também despedida (l’heure de la rencontre, du rendez-vous  est aussi celle de l’adieu)
A plataforma dessa estação (le quai de cette gare)
É a vida desse meu lugar.(c’est la vie de cet endroit qui est le mien
É a vida desse meu lugar. (c’est la vie de cet endroit qui est le mien
É a vida… (c’est la vie)

Version de Raquel Diniz

fé cega, faca amolada

Milton Nascimento canta divinamente ! Eu amo especialmente essa musica Fé cega, faca amolada

Agora não pergunto mais pra onde vai a estrada
Agora não espero mais aquela madrugada
Vai ser, vai ser, vai ter de ser, vai ser faca amolada
O brilho cego de paixão e fé, faca amolada

Deixar a sua luz brilhar e ser muito tranquilo
Deixar o seu amor crescer e ser muito tranquilo
Brilhar, brilhar, acontecer, brilhar faca amolada
Irmão, irmã, irmã, irmão de fé faca amolada

Plantar o trigo e refazer o pão de cada dia (Plantar o trigo e refazer o pão de todo dia)
Beber o vinho e renascer na luz de todo dia (Beber o vinho e renascer na luz de cada dia)
A fé, a fé, paixão e fé, a fé, faca amolada
O chão, o chão, o sal da terra, o chão, faca amolada

Deixar a sua luz brilhar no pão de todo dia
Deixar o seu amor crescer na luz de cada dia
Vai ser, vai ser, vai ter de ser, vai ser muito tranquilo
O brilho cego de paixão e fé, faca amolada

Isso ai que é minha fé cega, minha faca amolada: Meu feijão, meu cuscuz maroquinho, meu camarão, meu quiabo, meu molho de vinho branco com mexilhão e colombo, minha pimentinha esperta. Qualquer maneira de comer vale a pena, vai ser, vai ser, vai ser faca amolada. Um brilho cego de paixão e fé, faca amolada – deixar a sua luz brilhar e ser muito tranquilo